|
|||
| From the french periodical Confluences Méditerranée N°24 – 1997-98 | |||
|
|||
|
Actuellement, on ne conçoit la reconstruction au Liban que liée à une modernité architecturale. Cette modernité doit être définie dans un contexte spécifique qu'est l'agglomération de Beyrouth liée aux dynamiques internes du pays. Si cette reconstruction nous paraît nécessaire et indispensable; elle soulève de nombreux problèmes notamment sur la question de la préservation du patrimoine. Ne peut-on pas reconstruire selon les nouvelles technologies sans toutefois rompre avec les traditions libanaises et la mémoire de la ville? Rétablir un certain équilibre afin d'allier la tradition avec la modernité?
|
|||
| Le concept de patrimoine | |||
| Dans un monde en profonde mutation où le processus de développement est déterminé par une croissance continue, parler du patrimoine architectural et urbain semble pour certains tomber dans le romantisme ou contrer les projets d'une société en marche vers le progrès. Ainsi ce concept de patrimoine prend aussitôt le sens d'héritage d'un passé révolu. Pourtant il met en évidence le lien entre passé, présent et avenir. Il nous semble que cet héritage architectural est un acquis précieux qui exprime la richesse culturelle, sociale et artistique de la Nation; dautant quà travers lui se reconstitue toute l'histoire d'une civilisation qui sera transmise aux générations futures. A partir du XIXème siècle, les mutations se succèdent et le patrimoine subit un élargissement de l'architectural à l'urbain; c'est alors qu'il cesse d'être une affaire privée. Comme l'écrit S. Yérasimos(2) cette extension tend vers une double affirmation: tout est patrimoine et le patrimoine appartient à tout le monde. Ainsi il est un passé historique isolé mais s'associe au processus de développement pour devenir un fait de société. A son tour J. Tabet dira qu'un patrimoine n'est pas l'accumulation de monuments historiques, c'est un tissu urbain. Le patrimoine urbain devient national quand il est reconnu par la nation tout entière avec une participation complète de l'ensemble de la société. En fait, ce patrimoine qui révèle une réalité sociale n'est qu'une partie intégrante du tissu urbain. De même que le tissu social, n'étant pas une donnée figée mais en gestation permanente, confère au patrimoine des particularités qui caractérisent la vie culturelle économique et sociale de l'homme. La guerre qui éclate en 1975 détruit un centre-ville hétérogène en provoquant un désordre social et conduit à la formation d'une multitude de réduits urbains homogènes selon un ordre communautaire et confessionnel. Ceux-ci donnent naissance à des micro-centralités qui à leur tour éclatent et dévoilent la permanence d'une société traditionnelle à la structure clanique. En 1990, la guerre se termine et la phase de transition révèle un processus de régression de la société urbaine qui n'est que la projection de la présence sous-jacente et permanente de la société clanique. La multiplication des crises socio-économiques amène la population à fuir sa triste réalité en se redéployant dans sa communauté-refuge confessionnelle. Celle-ci d'ailleurs a, depuis toujours, exercé son emprise sur la société (actuellement elle est de plus en plus forte). Elle travaille les esprits et agit sur l'imaginaire collectif. Tous ces facteurs ainsi que la montée de l'intégrisme régional religieux, et son impact sur le Liban contribuent à renforcer les diverses formes claniques. Dans cet espace libanais de 10452 km2 se meuvent 17 communautés. Elles sont à la base des rapports politiques des groupes sociaux. Se rassemblant autour du noyau étatique, elles forment l'infrastructure de l'Etat libanais. Cette réalité communautaire est l'une des dimensions les plus importantes de la structure et du fonctionnement de la société libanaise. Elle est ancrée dans les rapports socio-économiques de la population. De même il existe une relation réciproque et continue entre l'individu et sa communauté. Cette dernière gère ses intérêts et inversement l'acteur social s'y identifie. Il dépend de sa communauté et son dévouement converge vers elle et non vers sa patrie. Comme l'écrit Maxime Rodinson(3), on est membre d'une communauté dite religieuse par la naissance comme d'un Etat et dès lors on se voit imposer d'épouser ses querelles, se mobiliser et de mourir pour elle. L'appartenance à la communauté religieuse acquiert une importance d'autant plus décisive qu' il y a un affaiblissement de toute conscience nationale. Comment, dans de telles conditions, réagit la population libanaise face à la question de la sauvegarde du patrimoine architectural et urbain? |
|||
|
|||
| Pour la mémoire et la continuité de la société | |||
| La société n'est pas statique mais en perpétuelle mutation(4). Cette mutation n'est que la rupture avec la continuité: tout changement est le résultat d'une multitude d'événements importants qui provoquent une transformation mais dans le même temps assurent une continuité par d'autres moyens. Conduite à tout moment par une sorte de mouvement qui constitue son histoire propre, aucune société n'est jamais entièrement libérée de son passé. Celui-ci confère à la société globale son identité et sa personnalité. Placé sous le signe de la continuité il reste présent dans la mémoire collective. Cette mémoire est en rapport direct avec le passé et donc en interaction avec la durée. La question de l'identité se situe entre rupture et continuité. Tout groupe social, pour se préserver, suit la trajectoire des mécanismes de la continuité. Ainsi cherche-t-il à se reconnaître et à s'identifier par un bien commun notamment son patrimoine qui représente la collectivité. C'est alors que le patrimoine architectural et urbain apparaît, comme le dit Micoud(5) un renforcement des appartenances des collectivités elles-mêmes sensibilisées par une affirmation historique et identitaire. Au Liban, l'appartenance aux collectivités, ainsi que l'identité sont essentiellement communautaires. En d'autres termes, l'identification collective se cristallise autour d'une appartenance religieuse dont l'impact se manifeste dans les comportements de la population vis à vis de la Nation et plus particulièrement dans sa représentation du patrimoine architectural et urbain. Jusquau milieu du XIXème siècle, lépoque des émirs Maan est marquée par une symbiose socio-économique entre les trois principales communautés: Druzes, Maronites et Chiites. Ce nest quà partir de la deuxième moitié de ce siècle que de profonds bouleversements traumatisent la montagne libanaise. Ils se manifestent par le début des événements communautaires (1840-1860) qui sont le point de départ de la politique confessionnelle. En 1845, des affrontements communautaires éclatent et se terminent par ladoption du statut organique décidé par les cinq puissances européennes: la France, la Prusse, lAutriche, lAngleterre et la Russie. Cest une répartition communautaire qui se fera au niveau des sièges administratifs et judiciaires. Ainsi nous assistons à un glissement, du féodalisme au confessionnel. Le protocole de 1864 institué par les grandes puissances à la suite des troubles confessionnels qui se terminent en 1860 a pour but dinstitutionnaliser le système communautaire. Ses conséquences nont cessé de se répercuter sur le Liban moderne et ont empêché tout processus de démocratisation et de laïcisation du régime politique. La constitution de 1926, amendée en 1927 et en 1929 consacre les communautés comme entités confessionnelles politiques et juridiques. Avec le déclenchement de la guerre, (1975-1996) la confession devient de plus en plus présente dans la conscience de la population. Elle joue le rôle de garant de la survie pour les individus. Les miliciens ne sont que les représentants de leur communauté. Les multiples centralités religieuses ont alimenté un fanatisme politico-religieux afin de renforcer l'identification à la communauté confessionnelle. Ce qui aboutit à l'éclatement de cette communauté confessionnelle en îlots plus restreints qui ne cessent de s'opposer violemment les uns aux autres alors qu'ils appartiennent à la même confession (Amal/Hizbollah; Forces Libanaises/Aounistes). Ce niveau confessionnel n'est qu'une forme déterminée de la assabiya qui repose aussi sur l'appartenance sociale et familiale. Apparaît alors une autre particularité de la société libanaise: la solidarité familiale. Chaque individu s'identifie à sa lignée car les rapports de parenté demeurent les meilleurs garants. De même, que se consolide la force du Zaïm (chef) du clan qui durant la guerre se manifeste dans le milicien du village ou du quartier où les rapports sociaux se tissent et maintiennent les formes de l'assabiya. Celles-ci durant la guerre atteint son paroxysme puisque les milices tiennent le discours suivant: on se bat pour l'honneur de la communauté et de la famille contre l'ennemi extérieur. Au lieu de s'affaiblir en ville par une application rapide de l'analyse khaldounienne l'assabiya se renforce. C'est le triomphe de la vendetta et du clan. Tout Libanais est déterminé par sa lignée, sa confession, sa région et sa famille. Ainsi les principes d'égalité, de démocratie, de patriotisme et notamment le patrimoine ne peuvent s'harmoniser avec les valeurs de la assabiya, du voisinage et du sens de l'honneur. Donc l'appartenance aux collectivités s'effectue avant toute chose par une identification communautaire et familiale qui demeure beaucoup plus importante que l'identification à un patrimoine, en tant que mémoire et continuité de la société. Par ailleurs, comment une population paupérisée peut-elle être concernée par la sauvegarde du patrimoine? Car s'interroger au quotidien sur la pauvreté et l'exclusion nous invite aussi à analyser la crise socio-économique qui sévit depuis des années dans la société libanaise minée de l'intérieur. |
|||
|
|||
| Patrimoine et population paupérisée | |||
|
Un rapport alarmant de l'ESCA/ONU(6) a révélé l'existence d'un million de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté. De même que des études effectuées(7) pour le compte de la Banque mondiale en 1995 ont démontré qu'un ménage moyen de cinq membres a besoin pour se situer au seuil de pauvreté d'un revenu mensuel de 800 dollars en milieu urbain et de 500 dollars en milieu rural; or le smig actuel n'est que de 200dollars. La guerre a provoqué une déchirure du tissu social en modifiant principalement la base de la classe moyenne qui s'est considérablement rétrécie par rapport à l'avant-guerre. Ceci entraîne une augmentation de la catégorie des pauvres. Le problème social devient alors aigu: baisse de l'activité économique, détérioration du taux de change de la Livre libanaise et écroulement des services de santé et d'éducation. Des familles entières qui se sont déplacées ont déserté leurs villages et vivent dans des conditions précaires, le déplacement étant une cause de perte d'emploi et d'éclatement des familles.
Le patrimoine: mémoire d'une ville La ville est un tissu vivant de lieux et de pratiques, d'enracinement, d'identité et de convivialité. Elle matérialise tous les rapports humains et exprime toute la complexité sociale: c'est la mémoire d'une société dont elle résume les contradictions. Ainsi le patrimoine se place au milieu de la ville et de la société; en d'autres termes un site urbain peut être, par exemple, un témoignage d'une civilisation particulière. C'est pourquoi l'aménagement de l'espace urbain peut remettre en question l'équilibre et parfois même l'identité historique d'une société.
Le patrimoine urbain: destruction et opposition La guerre et la société Solidère ont contribué à faire disparaître le vieux Beyrouth. Parallèlement la protection des anciennes demeures et des sites historiques est de plus en plus difficile. En l'absence d'une loi de protection du patrimoine on s'interroge pour savoir s'il est encore possible de maitriser le développement urbain. Le secrétaire général de "patrimoine sans frontières", Fréderic Edelmann écrit: "Une ville se fait et se pense avec la durée des hommes". C'est l'homme qui construit la ville et l'habite. Faut-il rappeler l'exemple du coeur de Varsovie reconstruit à l'identique par une population qui tenait à garder son histoire?
Patrimoine urbain et démocratie Pour que la démocratie se développe, préserve le patrimoine urbain et réveille la conscience patrimoniale trois fonctions paraissent essentielles: l'éducation, l'information, et la participation. |
|||
|
|||
|
Eliane Gebrane-Badlissi |
|||
©////o/ |
|||