Identités et solidarités croisées dans les conflits du Liban contemporain
Chapitre 10 : La réforme par les armes

by Fawwaz Traboulsi

 
  sections [chapitre 10]
I. Le dialogue armé
I.1. L'armée ou les réformes?
I.2. Le vrai-faux débat sur la laïcité
II. Vers la solution militaire
III. Les engagements régionaux
III.1. Un certain Mr. Brown
III.2. Course perdue entre solution arabe et solution militaire
IV. Paradoxes et illusions d'une alliance
IV.1. La fonction libanaise du facteur palestinien
IV.2. Le politique et le social dans la pratique de la gauche
   

Thèse de Doctorat d'Histoire - 1993
Directeur de recherche : Mr Jacques Couland

Université de Paris VIII
Département d'Histoire
"Connaissance des Tiers Mondes"

© Fawwaz Traboulsi 1993 -2018
Fawwaz Traboulsi studied at the American University of Beirut and the School of Oriental Studies in London and received his doctorate in history from the Université de Paris (VIII). After a long career in journalism and political activism, he is presently an associate professor of Political Science and History at the Lebanese American University, Beirut-Lebanon. He has written on history, Arab politics, social movements, folklore and art. Among his writings Guernica-Beirut (a Picasso mural/an Arab city in war, 1987), an anthology of the writings of Ahmad Fâris al-Shidyâq (1995), Sûrat-ul-Fata bi-l-Ahmar (a memoir, 1997), Silât Bilâ Wasl (a critique of political thought in Lebanon, 1998), Wu´ûd´Adan (a diary of Yemen, 2000) an Arabic translation of Edward Said's Out of Place (2000). His recent publication is Dhofar, a testimony from the revolutionary period (2003). He is presently editing Issa Iskandar al-Ma´luf's 12-volume Genealogy of Oriental Families (Arabic) and translating an anthology of Frederic Jameson's writings.

La réforme par les armes

 

"L'aventure en valait la peine"
  (Kamâl Junblât)

 

A la différence de beaucoup d'interprétaions de la 'guerre des deux ans', qui la qualifient de 'guerre chrétienne-palestinienne', celle-ci nous semble être celle où les facteurs inter-libanais ont été les plus pesants. Lors de ces deux années, un duel est engagé entre les deux forces 'modernes' et populistes libanaises issues de l'extrapolation de la crise sociale: le parti phalangiste et le MNL, alternant dans leurs tentatives, à partir des opérations militaires, de s'imposer l'un à l'autre tout en essayant de s'imposer chacun en tant que représentant politique principal, voire exclusif, de son propre 'camp'. [1]

 

 

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 I. Le dialogue armé

Dans cette première phase de la guerre, deux dialectiques s'opèrent: un jeu d'exclusion réciproque entre les deux principaux protagonistes et un dialogue armé sur la priorité donnée à la sécurité (l'intervention de l'armée) ou aux réformes. [2]

Les Phalanges résisteront aux réformes imposées par les pressions militaires comme ils l'avaient fait du temps de la crise sociale et les pressions politiques. Quand, après quatre jours de combats violents, ils acceptent, le 16 avril, de livrer deux de leurs miliciens tenus pour responsables de la tuerie de ´Ayn al-Rummânah, cette concession tardive est toutefois accompagnée d'une campagne virulente contre la gauche, "malveillante, malintentionnée et à la solde de l'étranger dont elle reçoit des sommes fabuleuses pour oeuvrer à la destruction du Liban et de la Résistance palestinienne...". Le parti des Phalanges conclut sur l'urgence de "détruire cette source malsaine". [3] La seule erreur que les phalangistes reconnaissent avoir commise est la "multiplication des concessions" que cette gauche aurait exploitées. [4]

La riposte du MNL fut du même niveau. Sans prôner l'éradication, il propose l'exclusion, en revendiquant la dissolution du parti des Phalanges et la démission de ses ministres du gouvernement. Ce n'était qu'une revanche à l'ostracisme politique que les Phalanges et Cham´ûn avaient imposé contre Junblât durant les trois dernières années. Paradoxalement, le parti de Pierre Jumayyil auquel on reprochait son particularisme anti-arabe et qui était taxé péjorativement d' isolationniste (in´izâlî) dans la littérature du MNL, se trouvait châtié par l' isolement (´azl)! Ce mot-d'ordre fut une des graves erreurs du MNL et contribua au renforcement de parti des Phalanges et de son influence sur le public chrétien.

 

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1. L'armée ou les réformes?

La démission des ministres chrétiens (et non seulement les ministres phalangistes) mena à la chute du gouvernement. Lors d'une session houleuse du parlement, Rachîd al-Sulh, présente sa démission dans un discours agressif dans lequel il met en cause les phalangistes et il est pris à partie par les députés de ce parti. [5] La réponse de Franjiyyah fut à la mesure de l'incapacité de l'homme à gérer une crise qui lui échappait. Il désigne un cabinet de militaires, le 23 mai, et le charge de "rétablir l'ordre". Son fils, Tony Franjiyyah menaçait depuis 1973 d'instaurer une dictature militaire; voilà son application caricaturale. En réponse, la gauche appela à une grève générale, appuyée par le monde politique musulman presque unanime auquel s'étaient joint nombre de personnalités chrétiennes, dont Raymond Iddî. Le gouvernement militaire fut mort-né, mais il constitua un précédent dangereux. Franjiyyah fit volte-face et, trois jours plus tard, désigna Rachîd Karâmî pour former un nouveau gouvernement. Celui-ci parvient à négocier un cessez-le-feu avec l'aide des médiateurs syriens, qui interviennent directement pour la première fois dans la crise libanaise. Mais la constitution du gouvernement est bloquée par le veto qu'opposa Junblât à la participation des phalangistes, bombardement des quartiers Est de Beyrouth à l'appui. Une rencontre de réconciliation à Ba´abdâ, en juillet, débouche sur un gouvernement de six ministres excluant et les Katâ'ib et Junblât, mais qui marque un retour triomphal de Kamîl Cham´ûn sur le devant de la scène politique en tant que super-ministre. [6]

Le dialogue par les armes battait son plein: une partie utilisait les combats pour imposer le recours à l'armée, l'autre pour imposer les réformes. Ainsi, les deux protagonistes représentaient l'apogée de deux logiques qui se débattaient depuis des années au sein de la société libanaise.

En appui à ses pressions militaires sur le terrain, le MNL lance, en août, son programme transitoire 'Pour la réforme démocratique du système politique du Liban'. [7] Pour toute réponse, Jumayyil avertit que toute réforme serait "jouer avec le feu". Et al-´Amal   développe une théorie selon laquelle la domination politique maronite serait la seule garantie pour une minorité condamnée à l'oppression que la majorité exerçait par définition, c'est-à-dire, en tant que majorité, involontairement et même inconsciemment. [8]

Quelques jours plus tard, le 22 août, Pierre Jumayyil, vraisemblablement sous l'influence des réactions positives qu'avait suscitées le programme du MNL, distribua un long communiqué dans lequel il revendique la laïcisation de l'Etat- réduite à un régime uni des statuts personnels et une distribution des postes de l'administration selon la compétence- mais concède que cette laïcisation serait une étape transitoire vers l'abolition du confessionnalisme politique dans la représentation parlementaire et la fonction publique. A la confusion fut ajouté l'irrédentisme. Car Jumayyil précise que la Constitution et le Pacte national de 1943 sont intouchables et ne peuvent être modifiés sans l'accord de   l'unanimité des Libanais. Comment jauger cette unanimité? Avec les meilleures des intentions démocratiques, on aurait pu espérer un référendum. Or, Jumayyil, qui revendiquait, depuis un certain temps déjà, l'organisation d'un référendum pour sonder l'avis des Libanais sur la présence de l'OLP au Liban, rejetait le recours au référendum pour permettre aux Libanais de se prononcer sur l'abolition du confessionnalisme politique!

Le débat fut ainsi clos. "Pas de réformes, pas d'armée", semblait être la réponse du MNL. Quand en septembre, Rachîd Karâmî, qui se voulait le héros qui allait empêcher un 'quatrième round' de combats, fit appel à l'armée après avoir limogé son ancien chef contesté, le veto du MNL et de la Résistance palestinienne contre tout engagement de l'armée sans l'acceptation des réformes provoqua les   quatrième et cinquième rounds de combats qui se déroulèrent à Zahlah et Zughurtâ cette fois. L'Armée de libération zughurtiote commandée par Tony, fils du président Franjiyyah, était principalement responsable de la tension militaire avec Tripoli. L'intervention de l'armée pour établir une zone-tampon entre les deux villes voisines du Nord ne fit qu'aggraver les choses; elle fut accusée de connivence avec les Zughurtiotes. Un appel à la grève générale contre l'intervention de l'armée au Nord lancé par le MNL n'est pas retiré à temps pour empêcher l'embrasement des fronts de Beyrouth. Les phalangistes prirent l'initiative de bombarder le centre-ville tandis que leur porte-parole déclarait que les combats se poursuivraient jusqu'au déploiement de l'armée légale.

 

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2. Le vrai-faux débat sur la laïcité

Une nouvelle trêve voit la constitution d'un Comité de dialogue national (CDN) de vingt membres, présidé par Cham´ûn et Karâmî, qui forme des sous-comités pour la sécurité et les réformes politiques, économiques et sociales qui siègeront presque en permanence pendant les mois de septembre et octobre. [9] Malgré le fait que le dialogue entre les protagonistes ne mit pas un terme aux combats, il donna un souffle d'espoir et le comité devint le foyer principal de la vie politique du pays. Une délégation de l'OLP soumet au CDN un mémorandum réitérant son engagement à respecter la souveraineté libanaise et le refus du peuple palestinien d'une patrie de rechange. Mûsâ al-Sadr, au nom des chefs religieux, l'exhorte à ramener la "coexistence entre les familles spirituelles" du pays tandis qu'une délégation commune des patrons et des syndicats, représentés par Adnân Qassâr et Iliyâs al-Habr, incite ses membres à occuper les locaux jusqu'à l'acceptation de leurs propositions et réformes.

A l'intérieur du comité sur les réformes politiques, peut-être pour la première fois dans l'histoire du pays, se tiennent des discussions directes sur les questions essentielles de la vie publique.

Les revendications du MNL planaient sur les débats. Son programme se proposait de moderniser le système politique par une série de réformes politiques démocratiques: i) l' abolition du système confessionnel politique, ii) l'instauration d'un code civil facultatif pour les statuts personnels, auquel les Libanais qui ne veulent pas être soumis aux statuts personnels de leurs confessions pourraient adhérer; iii) une réforme du système électoral qui stipule en premier lieu des élections législatives à la proportionnelle dans un Liban formant une seule circonscription électorale.

On a souvent reproché au MNL d'avoir lancé son programme trop tard, après que les conflits armés eurent pris le dessus sur le dialogue politique. En fait, la plupart des réformes proposées n'étaient que la somme des revendications que le mouvement démocratique et populaire réclamait   depuis l'indépendance: un rééquilibrage des pouvoirs entre le président de la République et le premier ministre, l'interdiction du cumul des fonctions de député et de ministre, une réforme de l'armée pour qu'elle devienne une force de défense nationale, la création d'un conseil pour représenter les intérêts socio-économiques, etc. Même l'idée d'un code civil facultatif pour les statuts personnels figurait parmi les revendications de la célèbre grève des avocats en 1948! La proportionnelle, quant à elle, faisait l'unanimité parmi les partis politiques qui se voyaient bloqués par le système de représentation confessionnel, en particulier le Parti progressiste socialiste de Junblât et le Parti des phalanges. Ce dernier, pourtant, l'envisageait dans le cadre de la représentation confessionnelle, ce qui était conforme à ses intérêts les plus immédiats pour devenir la première force parlementaire et politique parmi les chrétiens. [10]

Pourtant, l'originalité de la proportionnelle dans le programme du MNL réside dans la liaison qu'il établit entre trois propositions: la suppression du confessionnalisme politique, le système de la proportionnelle et la constitution de tout le Liban en une seule et unique circonscription électorale.

La logique de cette combinaison peut être résumée ainsi: un pays divisé, où il n'y avait que des minorités politiques, devrait se doter d'un système électoral qui représenterait toutes les tendances idéologiques et politiques, ne laissant aucune en dehors de la Chambre. Dans le contexte immédiat des conflits en cours, c'est-à-dire, dans un pays scindé en deux blocs rivaux, dirigés par deux partis politiques 'modernes', un tel système aurait permis aux deux adversaires de soumettre leurs programmes respectifs au jugement de la majorité des Libanais exprimé par le scrutin. Dans ce sens, la proportionnelle se voulait un facteur de cohésion nationale et une véritable expression de démocratie. En libérant la représentation parlementaire de la logique des confessions, des régions et de la dichotomie entre ville et campagne, le nouveau système imposerait aux candidats, plus précisément aux listes électorales, de s'adresser à un public pluriconfessionnel sur toute l'étendue du territoire libanais, et d'axer ainsi sur des projets de société d'ordre national plutôt que d'exploiter les loyautés traditionnelles ou le clientélisme

Ce pluralisme à la proportionnelle répond à l'accusation hâtive de centralisme dirigée contre le programme de la gauche, chez certains auteurs (Beydoun, par exemple), qui ont l'amalgame facile entre la position centralisante attribuée à l'historiographie et à la politique 'sunnites' et la vision politique de la gauche. De plus, le programme de la gauche comprenait toute une section sur la décentralisation administrative, conçue comme alternative aux projets de partition.

Lors des réunions du comité politique, Jumayyil, dont les échanges violents avec Junblât aboutirent à plus d'une levée de séances, se contenta, la plupart du temps, de poser ses questions et interpellations existentielles et identitaires: quel Liban voulons-nous? chrétien ou musulman? quel système socio-économique? capitaliste ou socialiste? les chrétiens ont peur, que faire? etc. Malgré son souci de reprendre tous les fondements de l'existence du pays à zéro, il ne se priva pas de déclarer qu'il quitterait le comité si la modification de la Constitution était mise à l'ordre du jour. Son suppléant, le député de Jizzîn Edmond Rizq, s'opposa, au nom de son parti, à tout changement dans la règle inégale de représentation politique et administrative de 6/5. De plus, Jumayyil mit en cause la représentativité du CDN, tantôt proposant que les débats soient reférés à la Chambre des députés, tantôt avouant qu'un tel dialogue aurait été bénéfique, mais dans d'autres circonstances que celles de la crise armée. Kamâl Junblât avait, lui, des réserves d'une toute autre nature. Il s'opposa à l'adoption de la règle confessionnelle dans le choix des membres du Comité et nota l'absence de représentants des forces qui ont leur poids dans l'opinion publique (il pensait notamment à ses collègues du MNL, les Murâbitûn, les communistes et le PSNS) et proposa le programme des réformes du MNL comme contribution aux discussions.

Raymond Iddî évoqua la laïcité - réduite à l'adoption d'un code civil pour les statuts personnels- comme transition vers l'abolition progressive du confessionnalisme politique, ce qui provoqua la réaction attendue de la part des notables musulmans. ´Abd Allâh al-Yâfî s'y opposa par un raisonnement qui dit que le mariage civil enfreignait un article de la foi musulmane. Tout en reconnaissant que le Coran n'était pas explicite dans sa prohibition du mariage d'une musulmane à un non-musulman, il nota, cependant, que la tradition l'avait, depuis, établie. Les représentants du MNL, pour leur part, insistaient sur leur formule de compromis qui stipulait l'adoption d'un code civil facultatif.  

Il aura fallu l'intervention du grand juriste constitutionnaliste, Edmond Rabbath, pour faire la part des choses. En introduction à ses longues et stimulantes interventions devant le comité, Rabbath tint à définir la guerre civile comme " confessionnelle par la forme, sociale par le contenu et les revendications " et imputa au système de la 'libre entreprise' la responsabilité " des inégalités sociales, couvertes par des emballages confessionnels ", qui ont abouti à l'explosion de la violence guerrière.

Toute aussi précieuse fut sa distinction entre abolition du confessionnalisme politique et laïcité. La pluralité des confessions, leur indépendance et leur représentation politique et administrative selon des pourcentages numériques (présumés), dit-il, sont tous contraires au principe démocratique essentiel: celui de l'égalité politique et juridique des citoyens. Il insista sur un de ses sujets favoris: la contradiction inhérente dans la Constitution qui essaie de concilier deux inconciliables : l'égalité des citoyens devant la loi et le système du confessionnalisme politique, tout en rappelant que le fameux article 95 de la Constitution ne faisait pas mention du confessionnalisme dans la représentation populaire (parlementaire et communale).

Rabbath attaqua la question des statuts personnels sous le même angle: les législations sur les statuts personnels enfreignaient la souveraineté de l'Etat et la Constitution (car elles soumettent des citoyens libanais à la législation et aux décisions d'autorités non-libanaises: le Vatican dans le cas des catholiques, le Najaf pour les chiites, etc.). [11] Il proposa, en revanche, deux mesures: i) que les tribunaux civils jugent tous les cas de statuts personnels, chaque cas selon les législations de la communauté du concerné; ii) la création d'un code civil unifié auquel les citoyens pourraient adhérer volontairement, ce qui consacrerait, toujours selon Rabbath, le principe de la liberté personnelle, principe-clé de la démocratie. [12]

Mais allons un peu plus loin dans la même logique d'Edmond Rabbath. Vis-à-vis d'un programme qui stipulait un code civil facultatif, l'insistance de quelques leaders chrétiens sur l'unicité et l'obligation du code civil devenait de la pure démagogie. L'évocation de la laïcité face à l'abolition du confessionnalisme politique ressemblait fortement à un stimulus-code émis en direction des notabilités musulmanes qui, de par son mélange d'avertissements et de menaces, ne manquait de provoquer des réactions pavloviennes. L'avertissement, d'ordre politique, s'adressait à leur instinct de préservation d'un système politique dont toute la classe politique traditionnelle bénéficiait, bien que de manière inégale. Quant à la menace, elle était double: religieuse- l'imposition d'une législation contraire à un article de la foi musulmane- et politique- celle que Pierre Jumayyil brandit quand il parle de retirer les quotas de représentaion dans les postes de l'administration, quotas qui, du moins selon lui, faisaient bénéficier les musulmans, défavorisés par le système socio-économique et éducatif. Mais l'expérience était sur le point d'échouer; le stimulus ne provoquait plus la même réponse. Il y avait une autre force qui parlait selon une toute autre logique qui dépassait de loin le débat traditionnel: monopole politique chrétien/participation musulmane. D'autre part, Edmond Rabbath avait sectionné la relation stimulus/réponse en établissant qu'il n'y avait pas d'équivalence entre les deux propositions (abolition du confessionnalisme politique/laïcité des statuts personnels), car l'un s'adressait au démocratique et au constitutionnel- l'égalité politique et juridique des Libanais- tandis que l'autre s'adressait au laïc, la séparation entre religion et Etat. Finalement, sous l'effet de la crise, la plupart des politiciens musulmans traditionnels n'étaient plus réservés à l'égard de l'abolition du confessionnalisme politique, du moins à leur façon, où se confondait le désir d'une meilleure répartition confessionnelle à l'intérieur de la classe politique avec la tentation d'utiliser l'argument de la supériorité numérique musulmane.

Est-ce que l'adoption de la laïcité aurait fait une différence radicale et indispensable dans la solution d'une crise qui mettait en cause l'unité du pays? Nous avons du mal à le croire. L'exemple d'un pays voisin pourrait appuyer notre scepticisme: Chypre est dotée d'un code civil laïc à tel point qu'une bonne partie des mariages inter-confessionnels des Libanais se font dans cette île et sont enregistrés en tant que mariages civils. Mais cela n'a pas empêché la république chypriote d'être divisée, en deux Etats de fait, entre grecs chrétiens et musulmans turcs sur des bases confessionnelles et régionales.

D'autre part, est-ce que la laïcité était vraiment une revendication 'chrétienne'? Les forces politiques chrétiennes, étaient-elles d'accord pour que l'Etat privilégie l'éducation publique et l'école et l'université laïques, elles qui ne faisaient qu'afficher leur hostilité envers l'enseignement public et l'Université libanaise et s'opposer à leur développement? Etaient-elles partisanes de l'abolition ou de la limitation de la mainmorte de l'Eglise? De la suppression des exemptions fiscales dont bénéficiaient les entreprises et les projets économiques de cette Eglise? L'Eglise maronite a-t-elle, ne fût-ce qu'une seule fois déclaré son approbation, voire sa tolérance, vis-à-vis de la levée de sa juridiction sur les statuts personnels pour l'investir dans l'Etat? Finalement, est-ce que le droit au divorce n'enfreignait-il pas aussi un article de foi pour les maronites et les catholiques? Les champions du mariage civil dans la classe politique chrétienne étaient-ils connus pour la facilité avec laquelle ils allaient à l'encontre des positions de l'Eglise? Autant de questions qui dévoilent l'absurdité de ce jeu et du vrai-faux débat qu'il suscitait...

Quoi qu'il en soit, le sous-comité sur les réformes politiques parvint à se mettre d'accord sur la suppression de la représentation confessionnelle dans le Parlement et la fonction publique par un vote 'unanime' auquel il ne manquait que la voix de Pierre Jumayyil qui avait commencé à s'absenter des sessions avouant qu'il était incapable de trouver un terrain d'entente avec les autres membres du comité. Mais la troïka Cham´ûn-Jumayyil-Franjiyyah réussit à saboter les travaux du Comité de dialogue national; ce qui restait de ses recommandations sur les réformes échoua dans les tiroirs du président Franjiyyah et ne fut soumis au Conseil des ministres qu'après des semaines d'attente pour se métamorphoser en un tout autre programme.

Empêcher toute réforme et tout changement à tout prix, y compris par la violence- telle était la devise qui dirigeait la politique phalangiste. Amîn Jumayyil l'avait bien exprimé lors d'une table ronde organisée par Radio France International:

"Nous avons essayé de sauver les institutions de tout changement. Malgré le fait que la violence ne mène à rien, n'empêche qu'elle nous a permis, au moins, de sauver ce qui peut être sauvé. C'était une violence pour conserver le système."

Il conclut par cette phrase étonnante: "Nous croyons au dialogue, voilà pourquoi nous avons eu recours à la violence." [13]

Notes

[1] Pour une étude exhaustive de la guerre civile, voir Samir Kassir: Etude comparée de l'évolution interne et des facteurs externes de la guerre au Liban, 1975-1982. Thèse pour le doctorat en Histoire, Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), 1990.
[2] Nul peut exprimer ce quiproquo tragi-comique comme le fait la dernière comédie musicale des Rahbânî avant la guerre. Une jeune femme, en route de la ville à son village natal pour la célébration du mariage d'une parente, a une panne de voiture dans un village à mi-chemin. Elle se retrouve dans un village divisé en deux clans. L'intrigue de la pièce tourne autour d'un jeu de mots sur les sens des mots réconciliation (musâlahah) et réforme (islâh). A la demande de la femme qui voudrait que quelqu'un lui répare sa voiture, il n'existe qu'une réponse de la part des gens du village: nous refusons de nous réconcilier!
[3] L'Orient-Le Jour, le 8 juin 1975.
[4] ibid., le 13 juin 1975.
[5] Les deux leaders communistes Georges Hâwî et Muhsin Ibrâhîm furent associés à la rédactionde ce discours.
[6] L'ancien président de la République détenait les portefeuilles de l'intérieur, des PTT, et des ressources hydrauliques et électriques. Dans un remaniement ministériel en juillet il devient vice premier ministre et détient les portefeuilles de la défense et de l'intérieur.
[7] Cf. Wathâ'iq al-Harakah al-Wataniyyah al-Lubnâniyyah, 1975-1981. Bayrût, s.d., pp.3-22.
[8] Dans une étude du Front libanais, fin 1977, cette formule est reprise par une définition du problème du Liban comme étant celui des minorités dans le Monde arabe, car "la majorité musulmane est opprimante nolens, volens, ce qui constitue un danger pour l'existence même des chrétiens dans tout le Liban" (al-Nahâr, le 20 décembre 1977).
[9] Cf. les compte-rendus officiels complets des sessions du CDN in Al-Tarîq, nos. 1-8, janvier-août 1976, pp. 97-321.
[10] Voir l'étude présentée par Salâh Matar au 13ème congrès général du parti des phalanges: Al-Nizâm al-Intikhâbî al-Afdal li-Lubnân (le meilleur sytème électoral pour le Liban). Chtûrâ, 25 septembre 1970.
[11] Rabbath qui siégeait au comité en sa qualité de représentant des minorités chrétiennes, syriaques et chaldéennes catholiques, fit remarquer comme illustration à   ce point que le passage d'un chrétien catholique d'une secte catholique à une autre nécessitait, selon une nouvelle loi adoptée au deuxième conseil oecuménique, une permission spéciale du Pape. Al-Tarîq, op. cit., p. 236.
[12] Rabbath reprit ses idées en les développant dans deux articles parues dans L'Orient-Le Jour, les 3 et 4 avril 1977.
[13] Compte rendu dans Al-Safîr, le 9 août 1975.

 

 

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II. Vers la solution militaire

Avec l'échec du dialogue sur les réformes, c'est le dialogue de la violence qui reprend le dessus. Franjiyyah et son super-ministre, Cham´ûn, dont les milices participaient activement aux combats, dirigaient le gouvernement et commandaient l'armée et les forces de l'ordre, tandis que Karâmî, marginalisé, se retranchait dans une réclusion volontaire dans le siège gouvernemental à Beyrouth-Ouest avant de suspendre son activité, en novembre 1975, en signe d'objection à la connivence de l'armée dans le déchargement d'un navire d'armes destinées aux milices chrétiennes dans le port de Jûniyah.

Entre temps, le MNL était passé à l'offensive dans Beyrouth, insistant sur l'impossibilité d'un retour au calme tant que Franjiyyah était au pouvoir. C'est la bataille de Qantârî, ´Ayn al-Muraysah sur bord de mer et celle des grands hôtels, situés entre les deux. Dans ce quartier mixte à l'intérieur de Beyrouth-Ouest, les phalangistes avaient conservé une présence militaire dans ce qui était connu comme le 'quatrième district' du parti. Outre le fait que cette zone constituait une protubérance phalangiste dans Beyrouth-Ouest, elle commandait la route stratégique qui reliait la Banque du Liban à Beyrouth-Est par le centre-ville.

Le 6 décembre, pendant que Pierre Jumayyil et les membres du bureau politique de son parti étaient en visite à Damas, le massacre du 'samedi noir' à Beyrouth-Est, déclenché par la découverte des corps de quatre phalangistes kidnappés, se solda par la mort de 200 civils musulmans. Le MNL- pour couper court à un contre-massacre à Beyrouth-Ouest, la région mixte de la capitale- déclenche la bataille des hôtels et ouvre un nouveau front dans le centre-ville. Le 9 décembre, l'intervention de l'armée pour récupérer les hôtels Saint-Georges et Phoenicia entraîne une participation plus directe et plus massive des organisations palestiniennes dans les combats.

Franjiyyah rejoint la campagne phalangiste en dénonçant le "complot sioniste-gauchiste" et accuse la gauche de vouloir établir "sur le front de l'Orient, une base à partir de laquelle elle va se lancer à l'assaut de la tanière des Arabes et de leurs trésors". L'incitation du monde conservateur arabe, pétrolier surtout, contre ses adversaires, est transparente. Sur le plan intérieur, il déclare son refus de tout dialogue tant que l'ordre n'est pas établi. Le président, de plus en plus isolé, a toujours l'appui du quotidien al-Nahâr, et d'une 'troisième force' pro-syrienne regroupant le parti Ba´th, les nasséristes de Kamâl Châtîlâ et les partisans de Mûsâ al-Sadr. Ce dernier, surpris et marginalisé par la guerre, avait refusé de prendre parti pour un camp contre l'autre. En juin, il entame une grève de la faim dans l'école ´Amiliyyah contre la violence et jusqu'à la formation d'un nouveau gouvernement d'union nationale. Un mois plus tard, le 6 juillet, il annonce la création du mouvement Amal. [14] Mais une explosion dans un camp d'entraînement de Fath dans la région de Ba´albak, qui fit une dizaine de victimes parmi ses partisans, dévoila que l'imam était secrètement en train de former une milice.

Au début de la nouvelle année, les Numûr (Tigres) de Cham´ûn et les milices phalangistes entament la première bataille de purification de 'leur' territoire des enclaves musulmanes et palestiniennes. Le camp palestinien chrétien de Dubayyah, sur le littoral du Matn est occupé le 13 janvier et les premières attaques se font sur les bidonvilles de la Quarantaine et de Maslakh (les abattoirs), à majorité libanaise, qui contrôlent la sortie Nord de la capitale. Les forces communes du MNL et des Palestiniens ripostent en assiégeant Dâmûr, un bourg de 20.000 habitants à majorité maronite, sur le littoral du Chûf, où les phalangistes avaient dressé un barrage armé qui contrôlait la route Beyrouth-Saydâ. Cham´ûn, retranché dans son palais dans la localité voisine de Sa´diyyât, fait intervenir l'armée et l'aviation pour le défendre. Dâmûr, Sa´diyyât et Jiyyah furent envahies deux jours après la chute de la Quarantaine, le 22 janvier. [15]  

A partir de ces combats, le 'tir' politique des phalangistes est ajusté et vise maintenant les 'étrangers' qui interviennent dans les affaires libanaises, en référence directe aux Palestiniens. Dans un temps où le pouvoir de Franjiyyah est devenu inféodé aux milices de droite, le bureau politique du parti ne trouve de meilleure solution   que celle de revendiquer "l'unicité de la volonté de l'Etat et du pouvoir" et d'accuser les musulmans d'affaiblir l'un et l'autre. [16]

Pour le moment, l'unicité du pouvoir fit éclater l'armée. Des unités et casernes à majorité musulmane dans la Biqâ´, le Nord, le Sud et Beyrouth se révoltent sous la direction d'un groupe d'officiers musulmans subalternes. Une armée parallèle, l'Armée du Liban arabe (ALA), est née, sous le commandement du colonel Ahmad al-Khatîb, armée que Fath appuie et arme avant qu'elle ne soit prise en charge par la Libye.

Le 23 janvier 1976, une nouvelle médiation syrienne aboutit à un nouveau cessez-le-feu et à l'entrée d'unités de l'Armée de libération de la Palestine (ALP), stationnées en Syrie, pour se déployer le long de la 'ligne verte' entre les deux secteurs de la capitale. Karâmî, démissionnaire en opposition à la participation de l'armée aux côtés des forces du Front libanais, rejoint Franjiyyah pour une visite à Damas où fut élaborée une Charte nationale qui établit la parité dans la représentation entre musulmans et chrétiens. Annoncée par Franjiyyah, à la mi-février, la Charte fut rejetée par le MNL qui insistait sur l'abolition complète du confessionnalisme politique et les réformes du système électoral. D'autre part, la constitution d'un nouveau gouvernement est bloquée par Cham´ûn et Jumayyil qui opposent leur veto à toute participation de Junblât au gouvernement. C'était la contre-exclusion.

Pendant que la crise ministérielle battait son plein, le général en retraite ´Azîz al-Ahdab, prend le contrôle de la station de télévision, le 11 mars, et proclame la destitution de Sulaymân Franjiyyah de ses fonctions. Les troupes rebelles de Khatîb se rallient au coup-d'Etat. Malgré le fait que le 'général télévision', comme il fut surnommé, manquait de moyens pour imposer sa décision, il réussit à remettre la démission du président à l'ordre du jour. Le départ de Franjiyyah n'était pas seulement une demande de 'l'illégalité'; il était aussi et surtout celui de la seule 'légalité' qui était restée dans le pays, la Chambre des députés. Quelques jours plus tard, le président de la Chambre, Kâmil al-As´ad, soumet à Franjiyyah une pétition des parlementaires demandant sa démission; elle porte les signatures de 68 députés, sur un total de 99, soient plus que les deux tiers constitutionnellement requis dans ce cas. As´ad, Salâm et Karâmî se rendent à Damas pour demander l'intervention des autorités syriennes pour convaincre Franjiyyah de prendre l'ultime décision salvatrice. Au sein du Front libanais, le parti des Phalanges est presque acquis à cette solution. Il aura fallu l'intervention personnelle de Pierre Jumayyil pour empêcher son bureau politique d'ajouter sa voix à celles qui demandent le départ de Franjiyyah. [17] Ce dernier faisait la sourde oreille à tous ces appels; il a désormais l'appui de Damas qui lui trouve une sortie honorable: la modification de la Constitution (l'article 73) pour permettre l'élection de son successeur avant la fin de son terme. Le 25 mars, le palace présidentiel à Ba´abdâ est bombardé et Franjiyyah se réfugie à l'Est, triste symbole de la cassure de l'Etat.

Cependant une autre cassure se produit. Fin mars, se tient la dernière rencontre entre Junblât et le président syrien Asad. Le premier, dont les forces sont en train de gagner du terrain partout, peut se vanter de contrôler 80% du territoire libanais. Plus encore, il est conscient qu'il est en train de tenter sa dernière chance pour changer le système dans son pays. Le chef de l'Etat syrien est dans une toute autre situation. Sa vision est déterminée par des considérations régionales qui commandent maintenant un projet stratégique, celui d'unifier quatre peuples et trois pays (la Syrie, le Liban, la Jordanie et les Palestiniens) sous sa direction, pour ne pas dire domination, afin de faire le contrepoids à Sadât, qui a inauguré son pas-à-pas vers une paix unilatérale avec Israël. La vision des affaires libanaises par Asad est une vision largement extérieure. La question du changement intérieur ne semblait pas beaucoup l'intéresser, pour ne pas dire qu'il n'appréciait pas trop un Liban démocratique et non-confessionnel à ses côtés. De plus, il s'était déjà engagé à soutenir Franjiyyah et les phalanges. Un dialogue de sourds se prolonge sept heures durant entre les deux hommes. Junblât plaide pour le départ de Franjiyyah, un vote sur l'abolition du confessionnalisme politique et les réformes au Parlement avant l'élection d'un nouveau président, comme conditions pour résoudre la crise. Asad tout en appuyant le fait que la Syrie était un Etat laïc et ne saurait accepter de poser les questions en termes confessionnels, s'accrochait néanmoins à la Charte nationale de Franjiyyah qui consacrait le confessionnalisme. Plus important, la rencontre était condamnée à se terminer par une rupture car chacun des deux interlocuteurs avait dévoilé le fond de sa pensée et avoué l'inavouable. Junblât aurait avoué sa volonté d'imposer une défaite militaire au Front libanais. Il se défend des accusations lancées par Asad de vouloir opprimer les chrétiens, en faisant savoir au chef d'Etat syrien qu'il connaissait ses compatriotes chrétiens mieux que quiconque et était capable de les rassurer ultérieurement. Asad, pour sa part, aurait avoué qu'il comptait entreprendre une incursion sécuritaire syrienne (qu'il avait qualifié de 'limitée') pour contrôler l'OLP au Liban.

Notes

[14] Acronyme de Afwâj al-Muqâwamah al-Lubnâniyyah (Légions de la résistance libanaise)
[15] Les horreurs perpétrées par les combattants phalangistes lors de l'occupation de la Quarantaine, qui s'est déroulée en présence de la presse internationale, ont choqué l'opinion publique, en Occident en particulier, au point qu'on a essayé, par la suite, de reconstituer l'enchaînement des événements, pour présenter le massacre de la Quarantaine comme étant une revanche à celui de Dâmûr. Un des exemples récents de cette manipulation des faits se trouve dans un article de Lucien George, le correspondant du Monde à Beyrouth, à l'occasion du dixième anniversaire de la guerre du Liban. Le journaliste pose la question: "Que faut-il dire? Damour-la Quarantaine? Ou la Quarantaine-Damour? Lequel de ces deux horribles massacres- de chrétiens à Damour et de musulmans à la Quarantaine- a-t-il précédé l'autre? En termes de siège, c'est la Quarantaine. D'assauts donc de tueries, c'est Damour." Il est étrange qu'un journaliste comme Mr. George ne se rappelle pas la chronologie exacte des événements d'une guerre qu'il a pourtant suivie de près. Malgré cela, la rédaction du journal trouva que la formule de son correspondant n'était pas suffisamment tranchante, ce qui donna lieu à une rectification désastreuse. Une Note de la rédaction (NDLR) en fin de page nous informe: "En janvier 1976, le camp palestinien de la Quarantaine, enclavé dans Beyrouth-Est, est attaqué par les forces chrétiennes. On compte plus de cent morts. Quelques jours auparavant, des forces palestiniennes, appuyées par des milices libanaises de gauche, s'emparent de la petite bourgade de Damour, fief de Camille Chamoun, au sud de la capitale. Entre trois cent et cinq cent habitants sont massacrés." (Lucien George: "Liban: les dix ans d'une guerre gigogne", Le Monde, le 16 avril 1985.) Que dire devant autant de mal-informations et de termes discriminatoires en parlant des protagonistes ("forces chrétiennes" contre "milices de gauche") et des victimes (ici "on compte" des morts, là-bas, il y a ceux qui "sont massacrés"? Du moins, pourra-t-on confirmer ce que Mr. George avait initialement dit: la Quarantaine, un bidonville de pas moins de 25.000 habitants à majorité de chiites libanais en plus de Kurdes et d'Arméniens (voir notre chapitre 8), n'était pas connu pour avoir abrité des Palestiniens, malgré le fait qu'il fut défendu par des unités combattantes palestiniennes. Dâmûr, d'autre part, n'est pas une "petite enclave", mais un grand bourg d'au moins 20.000 habitants. Quant à la chronologie des événements, la plupart des journalistes et témoins de l'époque s'accordent à dire que l'invasion de Dâmûr se fit deux jours après celle de la Quarantaine. On pourra se référer à l'ouvrage de Jonathan Randall (op. cit., p. 90), entre autres, pour confirmer cette information. Randall, qui était sur les lieux lors des deux massacres, semble corroborer le nombre maximum des victimes de Dâmûr cité par la note du Monde, mais il évalue à un millier le nombre des victimes de la Quarantaine.
[16] Cf. la déclaration du Bureau politique du parti des phalanges, le 10 janvier 1976.
[17] Randall: op. cit., p. 96.

 

 

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III. Les engagements régionaux

1. Un certain Mr. Brown

La mission dont fut chargé L. Dean Brown, envoyé spécial du président américain Ford, dépêché par le secrétaire d'Etat Henri Kissinger pour remplacer l'ambassadeur Godley, en congé de maladie, rappelle par beaucoup d'aspects celle de Murphy en 1958. Brown, qui avait servi comme ambassadeur à Amman en septembre 1970, ne fut pas accompagné d'un débarquement des 'marines', mais la sixième flotte américaine rôdait dans les parages. Par contre, tout comme en 1958, l'émissaire américain avait pour mission de chercher un successeur au président en crise. En fait, il organisa l'engagement des deux forces régionales, la Syrie et Israël, dans le conflit libanais, tout en écartant d'autres parties, notamment la France qui s'était déclarée prête à un rôle sécuritaire conjoint avec la Syrie.

A l'intérieur du Front libanais, Franjiyyah et les phalangistes étaient déjà acquis à l'intervention syrienne. Cham´ûn avait ses doutes et insistait pour faire saisir le Conseil de sécurité de l'ONU de l'affaire. En fait, l'ancien président et son ancien ministre des Affaires étrangères, Charles Mâlik, espéraient une version mise à jour de leur expérience de 1958: assurer une couverture internationale pour une intervention militaire américaine. En cela, ils furent déçus dès la première déclaration publique de Brown dans laquelle il confirma qu'il n'y aurait ni partition ni internationalisation du conflit. [18]   

Lors de sa première rencontre avec les chefs chrétiens, Brown semble avoir convaincu Cham´ûn que les Etats-Unis n'étaient pas prêts à intervenir militairement dans la crise libanaise. Le lendemain, le premier contact eut lieu entre une délégation israélienne qui débarque à Jûniyah, conduite par Benjamin Ben-Eliezer, et une délégation des représentants de Cham´ûn conduite par son fils Dany. [19] Dans son journal de guerre, l'ancien président note sa satisfaction quant aux promesses de ce premier contact:

"Echange de points de vue avec des visiteurs importants qui tiennent à garder l'anonymat. Les conclusions sont positives. Elles donneront leurs fruits si les hostilités se prolongent et si nos forces continuent à avoir affaire à une forte partie." [20]

Cham´ûn révèlera plus tard que la réunion lui fut conseillée par son ami le roi Husayn de Jordanie. N'empêche qu'il nous est difficile de concevoir que la rencontre eût pu avoir lieu sans un feu vert américain, pour ne pas parler de préparation et d'encouragement. Quoi qu'il en soit, elle marque le rattachement de la crise libanaise à celle du Moyen-Orient ainsi que le début de ce qui sera le "dialogue de dissuasion" syro-israélien sur le Liban. [21]

Dès son arrivée, Brown avait fait savoir qu'il ne comptait pas rencontrer l'OLP, toujours frappée par l'ostracisme américain. Raison de plus pour que les réactions palestiniennes soient violentes à sa mission, vue comme le début de l'internationalisation du conflit et un préalable à la partition du Liban. Georges Habach, craignant toujours la rencontre, menaça, au nom du Front du refus, que tout contact avec Brown serait considéré comme un contact avec Israël. Les positions syriennes n'étaient pas moins hostiles, en apparence du moins. Zuhayr Muhsin, leader de la Sâ´iqah et chef du bureau militaire de l'OLP, manipulait l'irrédentisme palestinien contre l'internationalisation et les attaques contre les adversaires de l'arabisation du conflit à gauche. Junblât qui avait affiché ses espoirs que la médiation américaine coupe la route à la solution syrienne, fut sévèrement attaqué par Muhsin l'accusant de vouloir "mettre en péril les vies des Libanais et l'unité du Liban, ainsi que le sort de la révolution palestinienne et même de la révolution arabe" et de préférer les Américains à la Syrie-soeur. La presse de Damas parla du même ton. D'autre part, le MNL avait annoncé un cessez-le-feu pour trouver une solution à la démission de Franjiyyah et faire échec à toute tentative d'internationalisation du conflit.

Deux semaines après l'arrivée de Brown, des unités de la Sâ´iqah, firent leur entrée au Liban et commencèrent à lever le siège de Zahlah (siège que la Sâ´iqah avait d'ailleurs elle-même imposé) tandis que des blindés de l'armée régulière syrienne firent leur apparition à ´Anjar et à Bayâdir al-´Adas, plus au sud, à quelques kilomètres à l'intérieur du territoire libanais. Une unité de blindés arriva aussi loin que Murayjât à une trentaine de kilomètres sur la route Beyrouth-Damas. La réaction de Brown fut significative: il assura Junblât que les troupes syriennes avaient pour mission de débloquer les voies de communication dans la Biqâ´ et nia que leur intervention constituait une "occupation". Quand on lui fit remarquer que le déblocage des voies de communication ne nécessitait pas un tel déploiement militaire, Brown, prétextant le manque d'informations précises, promit d'enquêter sur le volume exact des effectifs militaires syriens sur le territoire libanais.    

Toutefois, les dépêches envoyées par Brown à Kissinger, du moins celles qui ont été ouvertes au public, ne laissent aucune doute sur le fait que l'effort principal déployé par l'émissaire américain était de 'vendre' l'intervention militaire syrienne aux parties libanaises. Brown qui affirmait dans ses déclarations publiques que seuls les Libanais étaient capables de résoudre leurs problèmes, est, dans ses dépêches secrètes, convaincu du contraire. Dans ses premières impressions, du premier avril, il ne semble pas perturbé par la précarité de la situation militaire des chrétiens: "Probablement pourront-ils résister indéfiniment contre l'alliance gauche-musulmans", dit-il, "sauf si les fidâ'iyyîn apportent à ces derniers un appui total". D'autre part, Brown n'a pas d'illusions sur l'état de l'armée. Divisée en quatre parties- entre les militaires qui ont rallié l'armée de Khatîb ou le Front libanais, les partisans de Ahdab et ceux qui sont simplement rentrés chez eux- l'armée libanaise avait tout simplement "disparu", tout comme les forces de sécurité intérieure. Il en conclut que le gouvernement libanais ne pourra pas disposer, dans les trois prochains mois, de force suffisante pour s'imposer aux belligérants. Pourquoi trois mois, pourrait-on se demander? "Trois mois, je me rappelle", répondrait Brown, "est une des échéances proposées pour l'intervention syrienne". Effectivement, l'intervention militaire syrienne massive se fit trois mois plus tard!

Par ailleurs, le désir des chefs maronites est rapporté sans équivoque:

"Ils veulent que les Syriens les aident. Plus, ils désirent que nous contribuions activement à réaliser cette possibilité et il leur est difficile de comprendre que nous ne puissions pas mettre les Israéliens devant le fait accompli." [22]

N'empêche que l'émissaire américain proposa une alternatives: une sécurité assurée par des commissions mixtes phalangistes-palestiniennes patronnées par la Syrie, choix qu'il qualifie de "dément" sauf si les Palestinens et les Syriens s'accordent pour réprimer leurs alliés de gauche. Ce qui ne laisse que l'autre possibilité, celle de l'intervention syrienne qui, pour être efficace, demanderait, selon Brown, trois à quatre brigades (ce seront les effectifs des forces syriennes quand elles feront leur entrée en mai-juin):

"Bref, Mr. le secrétaire d'Etat, conclut-il, je ne crois pas que les Libanais seuls pourront résoudre leur problème sécuritaire; ils n'ont pas pu le faire dans le passé et ne le pourront certainement pas aujourd'hui.... Laissons les Syriens poursuivre et développer ce qu'ils ont déjà entamé. Quant à moi, je suis pleinement conscient du problème que cela nous pose...". [23]

L'allusion concerne les réactions israéliennes. Dans sa dépêche suivante, Brown, qui semble avoir reçu des éclaircissements rassurants à ce sujet, n'a pas de doute que l'intervention syrienne se fera contre la gauche et les Palestiniens:

"Le déploiement militaire [syrien] a été graduel, mais il n'y a aucun doute à son sujet. Si le voisin qui se trouve à l'Est du Liban n'a pas trop dérangé celui du Sud, l'on ne peut dire de même en ce qui concerne la gauche libanaise et les Palestiniens. Ces groupes, qui ont été informés dès le début qu'il n'y aurait pas de déploiement [militaire syrien], sont à présent face au fait accompli, qui n'est amoindri que par l'allégation (assurément fausse) que l'intervention [syrienne] aurait pour but de renforcer les positions de la gauche. Le dur discours que Asad a récemment prononcé laisse vite comprendre que les Syriens ne laisseront ni ´Arafât ni Junblât entraver leur action."

L'émissaire conseille au département d'Etat l'adoption de ce qu'il appelle "une phase d'un et demi" qui consisterait en un appui américain complet à l'initiative politique syrienne (notamment, la modification de la Constitution pour permettre l'élection d'un nouveau président avant la fin du mandat de Franjiyyah) et un appui conditionnel à l'initiative militaire. [24]

Après une nouvelle visite à Jûniyah, Brown confirme l'absence de volonté de dialogue inter-Libanais chez les chefs chrétiens et confirme le changement de cap de la direction syrienne:

"Ce qui prévaut ici est une anxiété générale concernant la sécurité et la conviction que seule la Syrie serait capable de l'imposer. Certains croient qu'une couverture internationale pour la Syrie serait la prudence même, et la plupart sont convaincus que Asad a "les mains propres" (selon l'expression de Jumayyil). Mais après tant d'années d'animosité traditionnelle entre les maronites et les Syriens, ils restent quelque peu perplexes vis-à-vis de ce développement." [25]

Tandis que Brown écrivait ces lignes, un nouveau développement perturbe la situation. Le 11 avril, un accord syro-palestinien est signé à Damas lors de la visite d'une délégation de l'OLP dirigée par Yâsir ´Arafât. L'accord, qui faisait participer les Palestiniens aux mesures de sécurité visant à mettre fin aux combats, soulève un tollé au sein du Front libanais, au nom de la souveraineté libanaise. Ceci se traduit vite par un échauffement des fronts. Dans sa longue dépêche du 21 avril, le souci majeur de Brown est de ramener les chefs chrétiens à la poursuite du processus qui aboutirait à l'élection d'un nouveau président selon l'agenda syrien. L'émissaire américain ne semble pas exagérer la portée de la participation des Palestiniens dans les mesures de sécurité prévues, car ils l'avaient fait dans le passé, et attribue le durcissement des positions chrétiennes à l'intervention d'une tierce partie (une allusion à peine voilée à Israël).

Quoiqu'il en soit, Brown prévient son chef que lors de sa prochaine rencontre avec les dirigeants du Front libanais, il leur fera passer les messages suivants au nom de son gouvernement:

i) ils n'ont pas à accepter l'accord syro-palestinien dans tous ses détails ni à faire obstacle au processus de solution politique, dont ils seront les   premiers bénéficiaires; la poursuite des combats serait à leur détriment;
ii) "les maronites devraient avaler pour un moment leur fierté concernant la souveraineté nationale ", écrit-il, "car le vrai but de la solution est d'enclencher un processus qui permettrait de reconquérir cette souveraineté";
iii) finalement, Brown prévient qu'il avisera ses interlocuteurs chrétiens que tant que le conflit israélo-arabe n'est pas résolu, les cris d'alarme contre l'atteinte des Palestiniens à la souveraineté libanaise seront déplacés. Il conclut en émettant un souhait:

"Si l'on laisse la place aux défauts de ce monde imparfait, il n'est pas impossible que les Syriens imposeront l'application de l'accord du Caire contre la volonté des Palestiniens". [26]

Nous n'avons pas de traces de la rencontre suivante de Brown avec le Front libanais, mais il paraît que le durcissement des positions de ce dernier, aurait eu son effet et l'accord syro-palestinien fut mis en veilleuse et dépassé par les événements qui suivront.

Ce que nous savons, par contre, est que Brown aurait sondé un autre scénario pour les décideurs de Washington. Iddî ainsi que Junblât dévoileront plus tard que l'émissaire américain leur avait proposé l'appui américain à un pouvoir bicéphale- Iddî, président de la République et Junblât, premier ministre- à condition que les deux hommes acceptent:

i) l'arrêt des opérations militaires palestiniennes à partir du territoire libanais et le désarmement des Palestiniens;
ii) un rôle sécuritaire et militaire de la Syrie au Liban.

Les deux hommes avaient refusé le marché. Junblât, accusa Brown d'avoir donné le feu vert à l'intervention militaire syrienne qui se préparait depuis octobre 1975. Quant à Iddî, il avait, dès le début de l'année 1976, accusé Kissinger de comploter pour conclure un accord de paix syro-israélien à partir de la guerre libanaise, accord qui laisserait la Syrie annexer les territoires libanais qui avaient été détachés d'elle en 1920, en compensation de sa perte du Golan et laisserait le Sud et ses eaux à Israël. [27]

Brown s'éclipsa à temps pour que les élections présidentielles aient lieu en son absence. A la veille de son départ, le correspondant du Los Angeles Times à Beyrouth avait laissé entendre que les Etats-Unis appuyaient le choix syrien de Iliyâs Sarkîs comme futur président. Le 8 mai, les députés furent emmenés à la villa Mansûr, sur la ligne de démarcation entre les deux parties de la ville, sous le feu nourri des mortiers du MNL et des organisations palestiniennes, accompagnés par des soldats syriens dont on ne savait plus s'ils les protégeaient ou les menaient à bout de fusil. L'argent fut dépensé à profusion pour acheter les voix des députés par les courtiers de Damas et les bailleurs de fonds des services chihabistes et Sarkîs fut élu par une majorité de 66 voix. Iddî, son seul rival, boycotta les élections car elles ne comprenaient aucune garantie pour la liberté de vote; il fut suivi par une vingtaine de députés des blocs de Junblât et de Salâm. [28] 

 

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2. Course perdue entre solution arabe et solution militaire  

Les huit mois de combats du printemps à l'automne1976 furent la plus longue phase continue d'opérations militaires de toute la guerre et certes la plus destructrice et la plus meurtrière. Durant cette phase, le MNL et la Résistance palestinienne combinaient deux stratégies, une offensive, vis-à-vis de l'adversaire phalangiste, l'autre défensive, contre l'avancée des troupes syriennes en direction de la capitale.

Dès mars, la logique des combats obéissait à deux impératifs qui poussaient la gauche et la Résistance palestinienne: i) les tentatives de désengager le camp de Tall al-Za´tar, assiégé par les phalangistes de Amîn Jumayyil et le PNL de Cham´ûn depuis la mi-mars; ii) une vraie course contre la montre pour imposer des faits militaires accomplis avant l'entrée en action imminente de la médiation et de l'armée syriennes.

A Beyrouth, les batailles font rage sur deux fronts. Sur le front des hôtels-centre-ville, les combattants phalangistes perdent progressivement du terrain. Le 22 mars, la chute du Holliday Inn a fonction de symbole et amorce un repli phalangiste vers l'immeuble Fattâl qui bloque l'entrée du port (aussitôt pillé par les combattants phalangistes). Cinq mois de combats suicidaires entre ces deux hauts-lieux de la guerre, d'immeuble à immeuble et de boutique à boutique, avaient ravagé, spolié et détruit le coeur de la ville, avant que le front ne se stabilise sur la route Beyrouth-Damas.

Plus à l'Est, le long de cette route, des combats non moins destructeurs se déroulaient à l'initiative des Forces communes du MNL et de la Résistance palestinienne qui déployaient des efforts considérables pour percer une brèche dans le front de Chiyyah-Sinn al-Fîl-Galerie Sim´ân dans le vain espoir d'ouvrir un couloir de ravitaillement en direction de Tall al-Za´tar.

Dans la Montagne, les combats combinaient des opérations pour dégager le siège de Tall al-Za´tar, sur l'axe dit du Monteverde, avec l'application d'une stratégie d'incursions à l'intérieur du 'pays chrétien' visant à imposer une défaite militaire aux troupes adverses et ce à partir de trois axes: i) les hauteurs de Kisrawân, par la région de ´Uyûn al-Simân; ii) le haut-Matn, où les localités de ´Ayn Tûrâ et Mutayn sont occupées au début du mois d'avril et Bikfayyâ, le fief des Jumayyil, qui est désormais sous la portée de l'artillerie des Forces communes; iii) le front de ´Alay-Fayyâdiyyah-Kahhâlah, surplombant Ba´abdâ et Beyrouth-Est, défendu par l'armée, où se déroulera la plus grande et la plus meurtrière des batailles de cette phase de la guerre dans laquelle Fath engagera ses corps d'élite; et les assaillants libanais et palestiniens subiront de très lourdes pertes (estimées à plus d'un millier de tués).

A la fin mai-début juin, déclarant répondre à l'appel de détresse des habitants des villages maronites de Qubayyât et ´Andqit dans le ´Akkâr, attaqués par les troupes de l'ALA sous le commandement du colonel Ahmad Ma´mârî, le président Asad annonça, en la présence du premier ministre soviétique à Damas, qu'il avait fait entrer au Liban 6.000 de ses soldats. [29]  En quelques jours, les effectifs armés syriens avaient atteint 15.000 hommes et se dirigeaient en direction de ´Akkâr au Nord, de Zahlah dans la Biqâ´ et de Saydâ au Sud. Aussitôt une réunion de la Ligue arabe au Caire décide d'envoyer des troupes de dissuasion arabe au Liban. Cette décision servira de précédent pour parer la présence militaire syrienne d'une légitimité pan-arabe.

L'OLP et le MNL déclarèrent la mobilisation générale et la mise de leurs Forces communes sous un commandement militaire uni, pour faire face à l'offensive syrienne. La première avancée des troupes syriennes est arrêtée à Sawfar sur la route Beyrouth-Damas dans la Montagne tandis qu'à Saydâ, des unités motorisées, arrivant de Jizzîn, essuyaient une résistance féroce de la part des combattants du Fath et durent se replier laissant dans les rues de la capitale du Sud une vingtaine de chars calcinés et déchiquetés, un affront que Asad n'oublia pas facilement et qu'il qualifiera de 'massacre lâche'. Cependant, sont liquidées les troupes de la Sâ´iqah et du Ba´th pro-Syrien dans toutes les régions sous le contrôle des Forces communes. A Beyrouth, Junblât met sur pied une administration civile, qu'il espérait transformer en un gouvernement de l'ombre auquel participerait un nombre de personnalités musulmanes en dehors du MNL. Il fut déçu par le refus de la presque totalité des personnalités invitées à s'y associer et dut se contenter de faire gérer l'administration par les représentants des partis de la coalition de gauche avec à leur tête Albert Mansûr, député indépendant de la Biqâ´.

Pour sa part, le mouvement Amal se terra, couvert par l'OLP. Sadr, définitivement lié à Damas dont il cautionne l'initiative politique et l'intervention militaire, avait accusé Junblât et la gauche de la responsabilité de la guerre et de vouloir combattre les chrétiens "jusqu'au dernier chiite". Ses positions sur la neutralité des chiites dans la guerre lui auraient valu une promesse de Pierre Jumayyil d'épargner Nab´ah, promesse qui ne sera pas tenue. Choqué et désemparé par la chute de la banlieue Est et l'expulsion de ses habitants chiites, Sadr passera une bonne partie des deux années suivantes dans une activité en faveur de l'opposition iranienne. Après l'opération Litani, il fustige la paresse des régimes arabes. Il disparaîtra quelques mois plus tard, le 31 août 1978, lors d'une visite officielle en Libye sur invitation du colonel Qadhdhâfî. Accusées d'être responsables de sa disparation, et de son éventuelle liquidation avec deux de ses compagnons, les autorités libyennes n'ont jamais présenté des preuves convaincantes que Sadr et ses compagnons avaient quitté la Libye.

En rupture sanglante avec la Syrie qui avait accompli son revirement dramatique, le MNL était isolé sur le plan arabe. En mai 1976, Junblât fit le point dans un discours à Suhmur (Biqâ´-Ouest), avouant que sa dernière tournée arabe (qui l'amena aussi dans les pays du Golfe et l'Arabie Séoudite) lui avait confirmé que la plupart des régimes arabes, pour ne pas dire tous, étaient opposés à "un régime progressiste et démocratique au Liban". Durant les treize derniers mois, le MNL était en "conflit meurtrier" avec ces régimes. "Nous sommes leur péché mortel", conclut-il. [30]

A part l'appel, aux masses arabes, au-delà de leurs régimes, il ne restait que la recherche d'une solution interne. La rencontre secrète entre Bachîr Jumayyil et Kamâl Junblât à Beyrouth-Ouest, le 2 juin 1976, fut la première et dernière tentative des opposants libanais à l'intervention syrienne d'arriver à une entente quelconque. [31] La rencontre eut lieu à la demande de Bachîr Jumayyil pour présenter ses condoléances à Junblât dont la soeur, Lynda al-Atrach, avait été assassinée dans son appartement à Beyrouth-Est quelques jours auparavant. Bachîr aurait fourni au chef du MNL des informations sur l'identité des assassins de sa soeur qui l'innocentaient du meurtre. Les deux hommes parlèrent de la possibilité d'une solution libanaise et se dépassèrent en concessions: Junblât proposa que le président de la République reste un chrétien maronite, et insista pour qu'une deuxième Chambre (le Sénat) soit élue sur la base de la représentation confessionnelle afin de faire le contrepoint du Parlement déconfesionnalisé. Bachîr, par contre, fit un acte de foi en la déconfessionnalisation et la laïcisation complètes. En revanche, il demanda l'allègement de la pression militaire sur les régions chrétiennes, en particulier sur Bikfayyâ, son village natal; demande que Junblât s'engagea à satisfaire.

Encouragé par la rencontre Bachîr-Junblât, le MNL lança son appel à une 'paix des combattants' par des négociations directes entre le MNL et le Front libanais afin d'arriver à un 'compromis historique'. Seul Bachîr Jumayyil répondit favorablement, se déclarant d'accord avec la plupart des points du programme de réformes démocratiques du MNL et acceptant la présence palestinienne comme un fait accompli. D'autre part, il attaqua les chefs traditionnels (excluant son père et Junblât) ainsi que les bourgeois de Beyrouth-Est qui avaient fui le pays avec leurs capitaux. Ce sont les pauvres qui ont défendu le Holliday Inn, dira-t-il, bien qu'ils n'aient jamais mis le pied dans le luxueux hôtel. [32] Une partie des combattants et des cadres des phalanges ne se reconnaissaient plus dans le parti traditionnel. Mais Bachîr ne fut pas capable de tenir ses engagements; la majorité du Bureau Politique phalangiste était déjà acquise à l'intervention syrienne.

De plus, la trêve que l'OLP et le MNL étaient prêts à observer sur les fronts de la Montagne, en appui à la tentative de Bachîr d'une solution libanaise, fut rompue avec la détérioration de la situation des habitants et résistants du camp de Tall al-Za´tar sur laquelle la pression militaire de la coalition de droite se faisait de plus en plus forte.

Les semaines qui suivent témoignent d'un ballet complexe de médiations arabes. L'une est engagée par la Ligue arabe, l'autre est l'interminable mission de médiation de ´Abd al-Salâm Jallûd, le numéro deux du régime libyen. Le 29 juillet 1976, un nouveau cessez-le-feu entre ´Arafât et Asad est aussitôt rompu par la contre-offensive des forces phalangistes qui occupent la banlieue libanaise de Nab´ah, le 6 août, et lancent l'assaut final contre Tall al-Za´tar en présence d'officers syriens et israéliens. Le camp tombe le 12 août après six mois de résistance. La contre-offensive de la droite chrétienne vient d'être inaugurée par un massacre dont furent victimes des milliers de civils libanais et palestiniens!!

Le 23 septembre 1976, Sarkîs prend la relève de Franjiyyah tandis que les troupes syriennes lancent leur assaut final contre les positions des Forces communes dans la Montagne, à Saydâ et encerclent Beyrouth. Cependant, Junblât avait quitté Beyrouth-Ouest- assiégée par les troupes syriennes stationnées à l'aéroport et par mer, par les vedettes israéliennes- en direction de Chypre pour une tournée arabe qui l'amena en France. Ce fut sa dernière campagne pour essayer d'équilibrer la présence militaire syrienne au sein des Forces arabes de dissuasion (FAD) à l'aide d'une participation intensive d'unités françaises, égyptiennes et algériennes. Au Caire, Sadate réitéra son refus catégorique à tout engagement des troupes égyptiennes au Liban, même dans le cadre de la FAD, et conseilla au chef du MNL de composer avec la Syrie. A Alger, le président Boumediene, favorable à la lutte du MNL, explique l'incapacité de son pays à renverser le cours des choses: l'axe   Riyâd-le Caire-Damas contrôlait désormais toutes les décisions concernant le Liban. En France, le leader socialiste libanais eut droit à un accueil chaleureux. Mais ses entretiens avec les responsables français, ainsi qu'avec les leaders de l'opposition de gauche, François Mitterrand et Georges Marchais, le convainquirent que la France ne pourra jouer aucun rôle au Liban tant que la Syrie et les Etats-Unis s'y opposaient.

Quelques jours plus tard, le 16 octobre, le mini-sommet de Riyâd consacre la réconciliation syro-égyptienne sous le patronage du roi Khâlid d'Arabie séoudite et déclare le cessez-le feu au Liban à partir du 21 octobre. Les troupes syriennes sont rebaptisées Force arabe de dissuassion (FAD) après une participation   presque symbolique des troupes de l'Arabie séoudite, du Yémen et des Emirats arabes unis. Le quitus arabe sur le Liban accordé à la Syrie est entériné par le huitième sommet arabe au Caire, quelques jours plus tard. A la mi-novembre, la FAD fit sa rentrée à Beyrouth-Ouest.

Notes

[18] Dans leur mémorandum à l'émissaire français Maurice Couve de Murville, qui venait d'être révélé par la presse, les moines de Kaslîk avaient prôné le retour au Petit Liban chrétien.
[19] Cf. Shimon Shiffer: Opération boule de neige. Les secrets de l'intervention israélienne au Liban. Paris, J.C. Lattès, 1984, p.30. En août, Cham´ûn rencontrera le premier ministre Itzhak Rabin sur un bâtiment de la flotte israélienne en rade de Jûniyah.
[20] Camille Chamoun: Crise au Liban. Beyrouth, 1977, p. 91.
[21] Cf. Y. Evron: War and Intervention in Lebanon, the Israeli-Syrian Deterrence Dialogue. London, Croom Helm, 1987.
[22] USADOS: For Secretary from Brown. (Secret), Beirut 2868, le 1er Avril 1976. Les documents sur la mission Brown qu'on a pu consulter sont une quinzaine de rapports sur les réactions de la presse libanaise et des diverses forces politiques sur la visite de l'émissaire américain. Plus intéressantes sont les cinq dépêches envoyées par Brown à Kissinger sur le déroulement de sa mission qui touchent uniquement à ses rencontres avec les chefs du Front libanais et Franjiyyah. Aucune d'entre elles ne fait mention des élections présidentielles.
[23] ibid., no. 2936, le 4 avril 1976.
[24] ibid., no. 3266, le 13 avril 1976. Le 12 avril, Asad s'adressant à un festival de la jeunesse du parti Ba´th, s'écarta de son texte écrit pour parler du Liban. Il annonça que Franjiyyah avait accepté de démissionner et lança une attaque contre le MNL et l'OLP sans les nommer mais en les qualifiant de "tueurs...qui marchandent avec la politique et la révolution". Il conclut en disant que la Syrie était prête à intervenir au Liban afin de "défendre tout opprimé contre tout oppresseur".
[25] ibid., no. 3297, le 14 avril 1967. Brown apporte une modification à son impression négative concernant l'intransigeance de Pierre Jumayyil, qu'il trouve maintenant   ouvert au dialogue au point d'en faire le meilleur interlocuteur, côté chrétien, pour les pourparlers politiques à venir entre les protagonistes.
[26] ibid., no. 3545, le 21 avril 1976.
[27] L'Orient-Le Jour. le 24 janvier 1976.
[28] Cham´ûn confesse dans son journal de la guerre qu'il avait sérieusement envisagé de poser sa candidature à la présidence mais écarta l'idée lorsqu'il se rendit compte que les phalangistes avaient déjà opté pour Sarkîs.
[29] Ma´mârî se révèlera plus tard un homme des services syriens.
[30] Al-Hurriyah, no. 773, le 17 juin 1976. Voir aussi: Abou Iyad: Palestinien sans patrie. Paris, Fayrolle, 1978.
[31] Les deux hommes se sont rencontrés dans la maison de Muhsin Dallûl dans le quartier Zarîf-´A'ichah Bakkâr à Beyrouth-Ouest. A cette période, Dallûl était vice-président du Parti progressiste socialiste, responsable des relations arabes. Son différend avec Junblât sur l'attitude à prendre vis-à-vis de l'intervention syrienne le conduira à la rupture avec le chef du PSP et il devint l'un des hommes les plus proches des autorités syriennes. Après les accords de Tâ'if, il sera nommé ministre de l'Agriculture et de la Défense.
[32] Al-Hurriyah, no. 775, le 31 juin 1976.

 

 

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IV. Paradoxes et illusions d'une alliance

1. La fonction libanaise du facteur palestinien

Le caractère saillant de cette première phase de la guerre est la priorité qu'assuma le rôle du facteur palestinien dans les conflits inter-libanais, dans lesquels il se prêta à des représentations et des 'usages' et investissements conflictuels et contradictoires. Pour les uns, la présence palestinienne sera un bouc émissaire pour extérioriser les causes et effets d'une crise principalement socio-économique et qui mettait en question tout le système politique et ses équilibres, tout en cherchant à en neutraliser les effets intérieurs, en particulier ses effets déstabilisateurs sur le statu quo politique et militaire. Cette position, nous l'avons vu, trouva la 'solution' de ses désirs et usages contradictoires dans la recherche d'un appui extérieur afin d'opérer la neutralisation interne. Pour les autres, l'identification avec le combat national des fidâ'iyyîn   faisait fonction de compensation pour un combat arabe commun contre Israël que le Liban n'a pas mené tout en 'investissant' la présence militaire palestinienne comme force d'appui dans la lutte pour le changement intérieur. Cette dernière position souffrira longtemps de la divergence entre la logique de la lutte nationale et celle de la lutte politico-sociale.

Qu'en était-il du point de vue de l'OLP? En fait, l'expérience libanaise posa à la Résistance palestinienne un défi encore plus complexe que celui de la Jordanie mais qui s'articulait autour de la même question: comment se comporter vis-à-vis de la situation interne dans un pays arabe sujet à une crise qui mettait en cause son système politique et le rapport de forces entre ses parties constituantes. Nous parlons de défi car il s'agit d'une perturbation de la logique initiale qui commandait toute la stratégie du mouvement de libération nationale palestinien moderne, forcément réductrice, celle de faire l'unité arabe autour de la libération de la Palestine.

Les réponses données à ce défi relevaient du jeu de trois facteurs: le caractère des relations de l'OLP avec son principal allié, le MNL; les divergences à l'intérieur de l'OLP et les divergences à l'intérieur du Fath, la principale composante de la centrale palestinienne, concernant la politique à suivre.

1. L'alliance entre l'OLP et le MNL était basée sur des intérêts communs qui se croisaient sans s'identifier. L'OLP était attachée à la défense de ses droits et acquis sur le territoire libanais, son dernier refuge après le drame jordanien, et en particulier son droit à poursuivre ses opérations contre Israël. Certes, la centrale palestinienne avait bénéficié des contradictions et divisions internes et de la faiblesse de l'Etat pour poursuivre ce but. De sa part, le MNL, quoique participant à l'interpellation libanaise et arabe de la Résistance palestinienne, était principalement fixé au changement du système politique libanais, un but envers lequel les organisations de l'OLP entretenaient des positions ambiguës ou divergentes. N'empêche que la présence même des combattants de l'OLP sur le territoire libanais, et en particulier dans la capitale et ses banlieues, avait doté le camp du changement d'une force d'appui considérable et avait joué le rôle d'une armée de rechange contre l'armée libanaise de plus en plus soumise à la direction maronite et opérant comme gardien de l'ordre social et du statu quo politique. Cette force militaire offrait au MNL la possibilité non seulement de s'armer et de faire face aux milices de droite, mais également de passer à l'offensive sur le plan politique et militaire et de poser la tâche de modifier le rapport de forces dans le pays.

Cette asymétrie dans les intérêts et les buts des deux forces alliées s'exprimait aussi dans les réactions régionales envers la crise libanaise. Il s'était vite avéré qu'il n'y avait pas de place dans les positions des régimes arabes différents pour un projet démocratique au Liban, mais, il y avait toujours une place pour l'OLP dans la politique arabe qui se dirigeait à petits pas, et non sans graves divisions, vers la solution politique du conflit israélo-arabe.

Est-ce que la guerre civile aurait eu lieu en l'absence des combattants et de l'infrastructure de l'OLP sur le territoire libanais? La question mérite d'être posée. Nous ne nous aventurerons pas à proposer de réponse qui se situerait, dans tous les cas, entre les deux thèses extrêmes: celle de l'extériorisation et celle qui poserait les données intérieures comme étant suffisantes pour produire une conflagration. Il se pourrait que cela eût été le cas, mais cette conflagration prévue aurait été de nature différente de celle qu'on a connue. Du moins, pourrons-nous faire deux remarques. D'une part, la présence palestinienne au Liban avait incarné tout ce que le Liban officiel essayait d'exorciser jusqu'en 1967, à savoir son appartenance à une région où il était désormais impossible de fuir les effets et les retombées du conflit israélo-arabe. D'autre part, cette présence dota le conflit d'une surcharge qui modifiera sa nature. Pour prendre un exemple tragique, ce que la gauche libanaise gagna en force militaire par la présence de l'OLP, elle le perdit en appui populaire à cause de la division à caractère confessionnel que cette présence introduisit dans les conflits libanais.

L'OLP, et surtout sa principale organisation, Fath, avait été réticente à se 'mouiller' dans la guerre libanaise et essayait de se libérer d'un ralliement définitif à un camp contre l'autre. Elle était toujours attachée à sa vision initiale et problématique de "non-intervention dans les affaires intérieures des pays arabes". Mais, les tenants même de cette politique pratiquaient une intervention objective massive et multiforme dans les affaires intérieures du Liban. Se produisit alors la double attitude, que relève Nawaf Salam: i) une politique de réactions aux actions de l'autre; ii) une tentative pour ne pas tomber dans le piège de l'autre. [33] Le spectre du drame jordanien hantait la politique palestinienne et produisait des réactions différentes. D'une part, une méfiance envers tout engagement avec une partie contre l'autre des protagonistes libanais, d'autre part, la recherche d'un ancrage stable dans la population libanaise et d'un renforcement de l'alliance avec le MNL. Cette dernière tendance, qui attribuait à l'expérience jordanienne malheureuse la faiblesse des rapports avec les citoyens jordaniens et l'opposition jordanienne, était représentée par la gauche du Fath et par le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habach et le Front démocratique populaire pour la libération de la Palestine (FPDLP) de Nâyif Hawâtmah. Avec la tournure anti-palestinienne que prirent les combats des phalangistes, les deux organisations issues du Mouvement des nationalistes arabes, toujours dans une position de surenchère révolutionnaire, brandissaient le fameux mot-d'ordre de la route de Jérusalem qui passe par la libération des capitales arabes.

Les divisions à l'intérieur du Fath étaient pour beaucoup dans la conduite militaire de la guerre. La tendance conservatrice, sensible aux positions des régimes pétroliers, était représentée par des patrons politiques tel Khâlid al-Hasan, qui s'opposait à tout engagement palestinien dans la guerre libanaise. A l'autre extrême, la guerre avait promu la tendance de gauche animée par Abû Sâlih (Nimr Sâlih, membre avec ´Arafât et Abû Jihâd du commandement tripartite de la ´Asifah, branche militaire du Fath) et   Mâjid Abû Charâr, responsable du département d'information de l'OLP. Cette tendance s'appuyait sur un nombre influent de chefs militaires tel Abû Mûsâ et Abû Khâlid al-´Amilah qui contrôlaient la majorité des unités combattantes 'régulières' du Fath. Cette tendance, par son appui au MNL et par sa prise en main de la conduite de la guerre, essayait de s'imposer à l'intérieur du Fath, tout comme le FPLP et le FDPLP esayaient, par leur appui au MNL et par leur participation active dans la guerre, de s'imposer au Fath au sein de la direction de l'OLP. [34] Entre les deux tendances du Fath se tenait le centre représenté par le tandem ´Arafât-Abû Jihâd, tandis qu'un Abû Iyâd penchait de plus en plus à gauche.

Sous l'effet de ces facteurs combinés, les réactions palestiniennes à l'intervention syrienne alternaient entre une politique du pire, par laquelle un foyer révolutionnaire livrait des batailles exemplaires et suicidaires, à l'exemple de celle de Tall al-Za´tar, à l'adresse de l'opinion publique arabe, et une politique qui essayait de neutraliser l'offensive syrienne en manoeuvrant par une combinaison de moyens militaires et diplomatiques. Cette ambivalence se révéla lors de l'opposition militaire à l'élection de Sarkîs en mai 1976, opposition qui était assez forte pour signaler le rejet du seul candidat des Syriens et des Américains, mais pas assez efficace pour empêcher son élection. Un baroud d'honneur.

La résistance à l'intervention militaire syrienne suivait la même ambivalence. Les unités du Fath dans la Biqâ´, sous le commandement direct de Abû Jihâd, ne s'étaient pas opposées à l'avancée des troupes syriennes dans la Biqâ´ malgré le fait que les localités de ´Anjar, Bayâdir al-´Adas et surtout les cols de Dahr al-Baydar auraient pu être des points avantageux, du point de vue stratégique, pour mener une telle résistance. Fut-ce par respect pour les intérêts stratégiques syriens dans la Plaine, déjà reconnus par la plupart des régimes arabes? Par espoir que les pressions arabes réussiront à limiter la progression syrienne à cette région? D'autre part, la vraie bataille qui fut menée contre l'armée syrienne fut celle de Sawfar-Bahamdûn, sous le commandement de Abû Jihâd. Elle fut décidée vraisemblablement pour appuyer les efforts diplomatiques visant à imposer l'interposition des troupes arabes au Liban et en même temps comme un test médiatique pour faire subir à Asad les conséquencs du sang palestinien versé.

Par contre, le gros du déploiement des combattants libanais et palestiniens, sur les cols du Matn, sous le commandement d'un homme de la gauche du Fath, Abû Khâlid al-´Amilah, ne combattit pratiquement pas face à l'avance des troupes syriennes en septembre. Fut-ce par manque de confiance dans une direction, celle de ´Arafât et de Abû Jihâd, soupçonnée de vouloir lancer ses adversaires dans une bataille suicidaire pour s'en débarrasser? Les purges ultérieures contre la gauche à l'intérieur de l'appareil militaire du Fath semblent corroborer ces craintes. Ou bien serait-ce que toute la direction du Fath se préparait déjà à affronter la phase ultérieure de la guerre et à s'adapter à une longue et troublante coexistence avec la présence militaire syrienne?

 

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2. Le politique et le social dans la pratique de la gauche

Curieusement l'apport de la gauche marxiste à l'élaboration du programme du MNL ne se fit pas dans le domaine socio-économique, mais dans le domaine politique. Malgré le fait que le programme notait l'aggravation des inégalités sociales comme une des causes de la guerre et malgré sa critique du libéralisme économique, c'est sur la question du confessionnalisme que les marxistes pèseront de leur poids. Par cette acceptation de la fixation au politique, la gauche donna priorité à sa position politique dans la société, celle d'une force bloquée dans sa représentation par le système confessionnel. Des résultats des élections de 1972 et de la politisation du mouvement social des dernières années d'avant-guerre, la gauche avait tiré la leçon que sans reconnaissance politique, elle n'avait aucune chance de faire aboutir ses revendications.

Un autre facteur pesa dans cette fixation au politique. Pendant les discussions sur le programme, les premières versions de Junblât se contentaient de l'abolition du sectarisme, i.e. adopter une représentation égalitaire sur la base de la division générale entre chrétiens et musulmans. Ceci reflétait son intérêt le plus immédiat: celui de pouvoir sortir des confins de sa petite communauté et lui permettre d'aspirer à la présidence du Conseil des ministres ou président de la Chambre, par exemple. Or c'est sur l'intervention du PCL et de l'OACL ainsi que des indépendants que fut adoptée l'abolition complète du confessionnalisme politique et le code laïc des statuts personnels. Junblât accepta, non sans hésitation. Mais la gauche marxiste lui avait déjà cédé sur l'essentiel: la non-formulation d'un programme économique et social qui, selon lui, aurait aliéné la droite et les milieux conservateurs parmi les musulmans.

L'idée principale du MNL était d'imposer à la bourgeoisie une nouvelle superstructure de rechange, 'bourgeoise', moderne et non-confessionelle, au lieu de la superstructure 'féodale'. Le représentant de la gauche marxiste dans le Comité de dialogue national, Hasan ´Awâdah, axa ses interventions sur cette nécessité de doter le capitalisme libanais d'un nouveau système politique. On insistait sur l'idée que le programme de réformes ne portait que sur de simples réformes démocratiques "dans le cadre du système capitaliste"; on ira jusqu'à dire que ces réformes étaient destinées à "renforcer ce régime pour qu'il puisse répondre aux exigences du siècle". [35] En un sens, la gauche était, elle aussi, victime de la scission chronique dans la vie libanaise entre le politique et le socio-économique. La réforme du système politique pourra-t-elle se faire sans une réforme économique et sociale? Une victoire du projet de réformes politiques du MNL pourra-t-elle avoir lieu sans qu'elle débouche sur un changement radical des rapports de forces de classes dans la société libanaise? Quoi qu'il en soit, en s'abstenant de proposer un programme socio-économique et en privilégiant le politique, le MNL se priva volontairement de la chance de s'adresser à une grand partie du public populaire chrétien, qui était sensible à la réforme sociale, sans pour autant réussir à se rallier la bourgeosie musulmane, ni ses notabilités politiques; l'une et les autres effarées par l'influence politique des partis du MNL à leur dépens, par les échos des luttes sociales et le poids des communistes au sein de l'alliance dirigée par Kamâl Junblât. [36]

La logique des opérations militaires de la gauche avait pour matrice la même tentative de renouveler la superstructure politique du capitalisme. L'imposition d'une rationalité bourgeoise se fit, dans ce cas, en menaçant ses intérêts. Par ses premières réactions contre l'incident de ´Ayn al-Rummânah, et par son offensive militaire contre le centre-ville, la gauche espérait que la bourgeoisie, plutôt que de voir 'son' économie déstabilisée, fasse pression sur les phalangistes et sur Franjiyyah pour qu'ils cèdent sur la question des réformes. Benassar décrit cette tactique de la manière suivante:

"Une pression accrue dans le secteur commercial et bancaire amènera la bourgeoisie chrétienne à demander l'aman, espèrent la gauche et la Résistance. Frappez au visage, semblent avoir pris pour devise la gauche et la Résistance, à tous les centres névralgiques de la puissance et du pouvoir, dans ces souks bruyants de Bab-Edriss où les marchandises grouillent et dans ces palais de marbre de la rue des banques où le dieu or reçoit tous les jours les hommages de ses serviteurs... Entre le sacrifice volontaire et la honteuse immolation, la bourgeoisie chrétienne semble choisir le suicide purificateur". [37]

En fait, la bourgeoisie, dans ses différentes composantes, opta ni pour le 'sacrifice volontaire' ni pour la 'honteuse immolation', mais pour la solution sécuritaire contre les réformes. Si dans sa frange chrétienne, elle penchait de plus en plus vers les phalangistes et autres milices, son choix en tant que classe fut celui d'un gouvernement fort que Sarkîs était sensé représenter. Nul n'illustrait mieux ce choix que la marginalisation de la rationalité bourgeoise réformiste représentée par Raymond Iddî.

Quoi qu'il en soit, la réforme par les armes fut brisée par les armes. A la fin de l'année 1976, Sarkîs, fut couronné roi du Liban par les chefs d'Etats arabes qui mirent sous son commandement, théoriquement du moins, 30.000 soldats de la FAD. Il forma son premier gouvernement de spécialistes. [38]

Tout se passait comme si le Liban semblait finalement s'acheminer vers la paix. Ce n'était que le début d'une autre phase de la guerre...

Notes

[33] Nawaf Salam: Mythes et politiques au Liban. Editions FMA, 1987, p. 49 et al.
[34] Le FDPLP de Nâyif Hawâtimah opéra un revirement spectaculaire et se rallia aux positions syriennes.
[35] Cf. Pierre Vallaud: Le Liban au bout du fusil. Paris, Hachette, 1976, pp. 96-98.
[36] Un projet de réformes économiques et sociales fut conçu en prévision d'une 'administration civile' par la gauche des territoires qu'elle contrôlait. Ce projet, établi par une commission présidée par Albert Mansûr, président de l'administration civile, ne fut jamais adopté officiellement. Son point fort réside dans la liaison qu'il établit entre l'unité du pays et le changement de base du système économique, d'un système dominé par le tertiaire à un système à base productive; cette nouvelle base étant conçue comme la base matérielle de l'unité et de la cohésion nationale. Cf. Al-Harakah al-Wataniyyah al-Lubnâniyyah: "Barnâmaj al-Islâh al-Iqtisâdî wa-l-Ijtimâ´î", Al-Tarîq, no. 2, mai 1985, pp. 105-116.
[37] Benassar: Anatomie d'une guerre et d'une occupation. Evénements du Liban de 1975 à 1978. Paris, Editions Galilée, 1978, pp.100-101.
[38] Les pertes de cette première phase de la guerre ont été évaluées entre 15.000 et 30.000 tués, dont 5.000 Palestiniens, 3.000-5.000 handicapés, et au moins 200.000 déplacés.

Fawwaz Traboulsi

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