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| Thèse de Doctorat d'Histoire - 1993 Directeur de recherche : Mr Jacques Couland Université de Paris VIII |
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| Fawwaz Traboulsi studied at the American University of Beirut and the School of Oriental Studies in London and received his doctorate in history from the Université de Paris (VIII). After a long career in journalism and political activism, he is presently an associate professor of Political Science and History at the Lebanese American University, Beirut-Lebanon. He has written on history, Arab politics, social movements, folklore and art. Among his writings Guernica-Beirut (a Picasso mural/an Arab city in war, 1987), an anthology of the writings of Ahmad Fâris al-Shidyâq (1995), Sûrat-ul-Fata bi-l-Ahmar (a memoir, 1997), Silât Bilâ Wasl (a critique of political thought in Lebanon, 1998), Wu´ûd´Adan (a diary of Yemen, 2000) an Arabic translation of Edward Said's Out of Place (2000). His recent publication is Dhofar, a testimony from the revolutionary period (2003). He is presently editing Issa Iskandar al-Ma´luf's 12-volume Genealogy of Oriental Families (Arabic) and translating an anthology of Frederic Jameson's writings. | |||
| III. L'invasion israélienne accoucheuse de l'Etat phalangiste | |||
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En mars 1980, un responsable américain invite le Liban à s'associer à Camp David, tandis que se pose en Israël la question du pouvoir dans le Nord du Liban. Le plan Sharon pour un nouvel ordre régional est peut-être déjà en place: un Liban chrétien, une Cisjordanie israélienne et une Jordanie palestinienne. Bachîr Jumayyil, avocat du foyer national, sera propulsé pour présider ce Liban chrétien sensé devenir le deuxième pays arabe à conclure un accord de paix avec l'Etat hébreu. En préparation à son nouveau rôle, le chef des Forces libanaises fera un acte de foi surprenant dans la restitution de la souveraineté sur les 10.542 km2 qui forment la totalité de la surface du Liban. C'est une volte-face complète par rapport à son ancien projet de noyau chrétien autonome et le signe de la passation du défensif à l'offensif, de la préservation de la pureté confessionnelle et de ses privilèges socio-culturels par le repli autonomiste, à l'imposition de l'hégémonie confessionnelle et ses privilèges par un Etat fort dominé par un seul camp. A l'approche de l'échéance présidentielle, Bachîr déclara qu'il était nécessaire d'élire un président chrétien et fort qui puisse gouverner, construire son armée et la commander, sinon ce sera la fin de l'unité libanaise. Il savait de quoi il parlait: les chars israéliens étaient prêts à le mettre à la tête du pays. Le 20 juin, pendant que les troupes israéliennes cernaient son palais de Ba´abdâ, Sarkîs, sous l'oeil bienveillant de Philip Habib, convoque un Comité de salut composé des représentants des six confessions principales: Chafîq al-Wazzân, premier ministre, Fu'âd Butrus, ministre des affaires étrangères, Bachîr Jumayyil, Walîd Junblât, Nabîh Birrî et Nasrî al-Ma´lûf, politicien catholique vétéran, proche de Cham´ûn. Le président inaugure les réunions en déclarant que son souhait le plus cher durant ses six ans de mandat venait d'être réalisé: la rencontre entre Bachîr et Walîd. Mais Bachîr visait ailleurs. Il exhorta les sunnites à se libérer de l'emprise palestinienne, sinon "il ne restera pas un seul sunnite pour participer au pouvoir". Walîd, pour sa part, est préoccupé par l'occupation et s'oppose aux conditions de Habib qui "préparaient un génocide contre le peuple palestinien" et non pas une "reddition honorable" pour les combattants de l'OLP. Quand il lance à Bachîr l'accusation de vouloir "profiter de l'occupation", celui-là répond cyniquement: "on pourra tous en profiter". Fait remarquable: l'occupation israélienne n'est même pas à l'ordre du jour de la réunion. Elle a été renvoyée aux calendes onusiennes. A Junblât qui demande "est-ce que le pouvoir est neutre vis-à-vis de l'occupation?", le chef de la diplomatie, Fû'âd Butrus, répond que le Liban officiel avait déposé deux plaintes au Conseil de sécurité. L'idée était de former un Conseil de ministres restreint pour négocier le retrait, non des troupes israéliennes, mais de celles de l'OLP. Mais les membres du Comité de salut ne pouvaient s'entendre sur les procédures ni les buts.[19] Nabîh Birrî suspendra sa participation au comité et Walîd Junblât, refusant "d'asséner le coup de grâce aux Palestiniens" démissionna du comité et du gouvernement, en compagnie du ministre Marwân Hamâdah. 1. 23 jours d'un coup d'Etat manqué Cette fois, l'émissaire américain Philip Habib, avait à sa disposition une armée, l'armée israélienne, grande massue pour appuyer ses négociations sur le retrait palestinien et l'élection du nouveau président. Sarkîs avait été choisi par Mr. Brown en accord avec la Syrie et élu sous la protection de la Sâ´iqah et à l'ombre de l'armée syrienne qui planait sur le pays. Bachîr, déjà désigné futur président de l'Etat libanais par Mr. Begin, sera confirmé par Mr. Habib et élu à l'ombre de Tsahal occupant le pays. Le 23 août, tandis que Beyrouth-Ouest était en train de faire ses adieux aux derniers combattants de l'OLP, Bachîr est élu président dans une caserne de l'armée à Fayyâdiyyah. Le "candidat des chars israéliens", comme l'avait surnommé Walîd Junblât, devait s'assurer un quorum de 62 députés. Il l'aura, selon les aveux de ses directeurs de campagne, par l'intimidation, la terreur et l'achat des voix des députés.[20] Selon les témoignages ultérieurs de ses proches, Bachîr avait projeté de désigner Sulaymân al-´Alî comme premier ministre. Le bayk semi-féodal de ´Akkâr semblait être le favori des auteurs des coups d'Etats; il avait déjà été désigné pour présider le gouvernement du coup d'Etat du PSNS contre Chihâb en 1962! Le choix est aussi significatif car Bachîr, selon son extériorisation du conflit, considérait que les musulmans n'avaient pas combattu, du moins pas les 'riches musulmans', et c'était avec ceux-là qu'il voulait collaborer. Pour confirmer cette vision des choses, Pierre Jumayyil organisera un dialogue télévisé au nom de son fils avec Sâ'ib Salâm. Le 'nouveau Liban' se fera donc entre les combattants chrétiens victorieux et les anciennes notabilités marginalisées de l'islam politique. Le développement intéressant en matière de relations extérieures fut la visite forcée que Bachîr dut effectuer, le premier septembre 1982, à Nahariya pour rencontrer Begin en vacances dans cette petite ville de la Galilée. Lui rappelant les efforts d'Israël pour "sauver les chrétiens de l'extermination", le premier ministre israélien- s'adressant au président de la République libanaise comme il l'a toujours fait: en l'appelant 'mon fils'- le somme d'entamer des négociations immédiates avec l'Etat hébreu en vue de la conclusion d'un accord de paix. Bachîr, se croyant fort de l'appui des Américains et de leur conseil de gagner les musulmans et de ne pas s'aliéner les Arabes, louvoie et demande un répit de six à neuf mois pour établir son autorité. La réunion est tendue et le président-élu en sort humilié. Une fuite israélienne intentionnelle à la presse ne fit qu'aggraver les choses; le lendemain, tout le monde était au courant de la visite 'secrète' du président-élu. Quoiqu'il en soit des conseils américains, il est difficile de voir comment le discours d'investiture du président-élu, publié à titre posthume,[21] aurait contribué à se rallier des chefferies musulmanes, pour ne pas parler de la reconstitution de l'unité nationale. Il est la plus proche approximation possible du premier communiqué d'un coup d'Etat, inaugurant un "despotisme constitutionnel", selon les termes d'un poète et écrivain qui avait pleuré Bachîr assassiné comme une occasion ratée pour la reconstitution d'un Etat pour tous les Libanais et qui, après avoir lu le texte du serment présidentiel, découvrit qu'il avait été "induit en erreur".[22] Bachîr se voyait vainqueur d'une guerre et non d'une élection parlementaire. Il débute son discours en précisant qu'il était en train de lire le texte de son serment constitutionnel pour les six années à venir au Parlement, après avoir délivré son contenu "durant huit ans de résistance". La présidence ayant été conquise par la force des armes (celles de Tsahal en particulier), le Parlement n'avait qu'à prendre acte de ce fait accompli. Voilà pourquoi, le nouveau président n'était même pas dans l'obligation d'adresser les remerciements d'usage aux députés pour leur confiance. L'obligation allait dans le sens inverse: "Vous m'avez élu, aidez-moi", leur dit-il. De par le contenu, le discours est l'expression d'un nationalisme chrétien intégriste énoncé par le chef d'une milice victorieuse qui s'identifie jusqu'à se confondre avec l'Etat et la légalité. Le nouveau président se veut incarnation de la Nation faite Etat, car, de par son élection, "c'est la première fois que la Nation prend en charge l'Etat". Présentant cette élection comme le fait d'une unanimité autour de sa personne- ce qu'elle n'a jamais été- il se permet d'imposer sa vision assimilatrice par laquelle tous les "groupes de civilisation" au Liban devraient se sentir associés au pouvoir, par le fait même de son élection. La première tâche de ce pronunciamento était une nouvelle définition du pays, de son identité et de ses liens avec le monde. "Le Liban n'est pas un pays chrétien", aurait dit Bachîr, "mais un pays des chrétiens et musulmans libanais "; la libanité étant le nom de code des chrétiens et la condition qui a toujours pesé sur les musulmans pour se prouver digne de leur appartenance au pays. Le Liban est ainsi redéfini par son " appartenance orientale" et ses " liens arabes", rectification radicale de la référence à son "visage arabe" dans le Pacte national de 1943. Citant Pierre Jumayyil, pour ne laisser de doute sur la nature du parti qui vient de prendre le pouvoir, Bachîr dit: "Sans nous, l'Orient ne sera pas l'Orient, ses peuples seront réduits [d'un peuple], il sera privé des hommes de la Renaissance et perdra sa ligne de contact avec Dieu". Le pronom personnel, supposé se référer aux Libanais, se réfère, en fait, aux chrétiens, auxquels sont attribués, non sans vantardise, les deux qualités que l'Orient était menacé de perdre: civilisation et foi. Cette libanité musclée assimile, confond et abolit toute pluralité, divergence, contradiction ou opposition. L'Etat étant un Tout, la Légalité ne peut être opposée. Aucune réserve sur un des organes de l'Etat ou rejet d'un service de son administration ne seront tolérés, menace le président-élu, car "l'opposition s'arrête aux limites de la politique de l'Etat et ne pourra atteindre ses institutions ". D'autre part, Bachîr invite "toutes les forces étrangères à l'intérieur du territoire libanais" à se retirer et à "faire place à l'armée et aux forces de l'ordre libanaises", qui auront la priorité dans la reconstruction des institutions de l'Etat. La "guerre contre le Liban" est interprétée en tant que partie de la "guerre de succession que se livrent les trois religions célestes" pour le contrôle du Moyen-Orient, guerre dans laquelle le Liban fait figure de seul pays de la chrétienté. Car c'est à partir d'une position chrétienne que les deux 'autres' religions sont critiquées, l'une pour vouloir "nous ramener aux temps des Caliphes", l'autre, "aux temps des Prophètes". Le Liban, partie intégrante du 'monde libre', se veut désormais un 'partenaire' de ce monde libre dans la région au lieu d'en être sa victime. Il n'y aura pas dans le discours d'investiture du président-élu une profession de foi dans la reconstruction de l'unité du pays, car, selon lui, la liberté du peuple prime sur l'unité du territoire. Le programme socio-économique de Bachîr, qui s'inspire largement des idées de Najm, est le mieux exprimé dans sa Nouvelle charte sociale annoncée, à l'occasion du 1er mai, quelques semaines avant son élection. Bachîr y propose un pacte socio-économique qui repose sur "la liberté et la planification comme base, la production et l'égalité des chances comme méthode, la participation comme style, et qui impose la justice sociale et le bien-être".[23] Ce mélange introduit la plus proche approximation d'une vision fascisante, à la libanaise, et révèle le summum du double-bind concernant l'Etat et l'économie. Sont combinés un acte de foi dans le laissez-faire économique avec cet 'anti-capitalisme statique' que Laclau dénote comme un trait commun du populisme et du fascisme.[24] Par statique, nous voulons dire, dans le cas libanais, la volonté d' épurer le capitalisme tertiaire dépendant de ses caractères structurels, évacués en tant que 'défauts' et 'excès', et ce, sans proposer un mode d'organisation socio-économique de rechange. D'autre part, dans une perspective typiquement petite-bourgeoise, Bachîr reconnaît et nie en même temps l'existence des classes et la lutte de classes. Sa proposition de "réduire l' envie et de faire le rapprochement entre les classes" combine l'argument déjà utilisé par Ghassân Tuwaynî- pour nier l'existence des classes au Liban- et l'admission de leur existence, en même temps. Un double-bind commande également le rôle de l'Etat dans l'économique où sévit le tiraillement entre interventionnisme et effacement de l'Etat. On verra que le pouvoir au nom de la Nation dissimule à peine les petits privilèges confessionnels et de classe. Les domaines de l'interventionnisme de l'Etat sont multiples: i) le programme se propose la 'libération de la dépendance' économique par le développement des secteurs productifs, car "il n'est plus permis ni admis que notre économie reste dépendante de l'extérieur et basée sur le courtage et les jeux du hasard". Cette notion récurrente chez Bachîr, avec ses relents autarciques montagnards, rappelle la question que soulève le programme de Najm sur le même sujet, amplifiée par les expériences douloureuses des dernières années de résistance obstinée à toute réforme: comment encourager les secteurs productifs sans imposer des changements structurels dans l'économie et sans affronter les intérêts liés à l'intermédiarat commercial et financier? De plus, pourra-t-on se demander de quel 'extérieur' s'agit-il et de quelle dépendance? De la dépendance envers le marché arabe ou de celle envers le capitalisme mondial? ii) une version corporatiste du rôle de l'Etat en tant que régulateur des conflits. L'Etat phalangiste invite les patrons et les ouvriers à gérer ensemble leurs intérêts et aspirations communs et ceux de l'économie nationale sous son patronage. Bachîr avait déjà argumenté que les deux 'partenaires sociaux' sont également touchés par la crise économique et la cherté de vie. iii) un rôle moral de l'Etat, auquel incombe la tâche de 'purifier' le système économique du monopole, des jeux du hasard, du courtage, du clientélisme et de la corruption; iv) finalement, ceci implique l'épuration de l'Etat lui-même en commençant par l'administration dans laquelle l'accès et la promotion seront basés sur la compétence et la spécialisation non sur les privilèges de la naissance et le clientélisme. "Demain débutera la fin de l'ère du favoritisme et l'avènement de l'ère du jugement", aurait promis le président-élu. Par contre, la défense des petits privilèges socio-culturels, d'origine confessionnelle, est claire dans deux domaines: le développement inégal entre les régions et le système éducatif. Bachîr Jumayyil répond à la thèse des 'régions déshéritées' par une politique de double refus " qu'un secteur [économique] ne se développe aux dépens d'un autre, et qu'une région n'absorbe une autre [littéralement, "ne mange une autre"], ni qu'elle en soit parasitaire ". La comparaison exprime bien l'asymétrie du politique et du social dans cette représentation intéressée : une région est supposée être menacée d'absorption (politique) par les autres, c'est la région chrétienne; tandis que les régions musulmanes, risquent d'en devenir 'parasitaires' (du point de vue économique, social et culturel)! D'autre part, Bachîr Jumayyil attaque ouvertement le système éducatif et les programmes scolaires "qui exportent des chômeurs et condamnent la jeunesse à l'émigration ou au désespoir". Ceci est dans le prolongement de sa campagne menée contre l'enseignement public et en particulier contre l'Université libanaise. En tout cas, Bachîr ne mettra pas son projet à exécution. Le soir du 14 septembre, une semaine avant son investiture, son cadavre fut déterré de sous les décombres du bureau du parti des Phalanges à Achrafiyyah, détruit par une charge explosive télécommandée. Le lendemain, les troupes israéliennes investiront Beyrouth-Ouest, qui leur avait résisté trois mois durant. 2. Amîn Jumayyil ou l'Etat phalangisé Amîn Jumayyil fut élu successeur à son frère à la présidence, le 21 septembre, dans la même caserne de l'armée libanaise, sous la protection des mêmes chars israéliens, et avec l'appui personnel du même ministre israélien de la défense, Ariel Sharon. Le vote des députés musulmans en sa faveur est partiellement expliqué par les peurs suscitées par les massacres de Sabrâ et Châtîlâ perpétrés la veille par des unités phalangistes avec l'aide et la complicité de l'armée israélienne. Souvent dépeint comme une réaction à l'assassinat du chef des FL, le massacre figure plutôt comme la réalisation posthume de sa solution 'radicale' au problème du peuple palestinien, que Bachîr concevait en tant que 'peuple en excédent' au Moyen-Orient. Durant le siège de Beyrouth-Ouest, lors d'une discussion sur la situation après le départ des combattants palestiniens, Bachîr avait demandé la permission à Sharon d'introduire des bulldozers à Beyrouth-Ouest pour raser les camps palestiniens et parlait ouvertement de leur transformation en "un vaste zoo" et en "terrains de tennis".[25] Le lendemain de l'élection de Amîn, Iliyâs Sarkîs quitta la présidence. Triste sortie pour un président à la mine tout aussi triste. Son mandat ne manquait pas de symbolisme: il l'avait inauguré par l'entrée des troupes syriennes à Beyrouth et l'assassinat de Kamâl Junblât et voilà qu'il le termine avec l'assassinat de Bachîr Jumayyil et l'occupation de la capitale libanaise par les troupes israéliennes. Qu'il plaise aux partisans de Bachîr de faire la comparaison entre l'aîné et le cadet et de méditer sur le rôle de l'individu dans l'histoire, n'empêche que pour le commun des Libanais, la présidence de Amîn Jumayyil avait porté le parti des Phalanges au pouvoir. Le Liban, gouverné par le "régime somozien des Jumayyil", selon la dure expression de Raymond Iddî, avait deux présidents de la République- le père, Pierre, et le fils, Amîn- deux commandants-en-chef de ses forces armées, celui de l'armée légale et celui des FL, tous deux sous la coupe des forces israéliennes. La famille régnait sur un parti qui régnait sur une partie du pays, et détenait et l'illégalité et la légalité.[26] Le premier acte entrepris par Amîn en tant que président fut de se rendre au Conseil militaire phalangiste où il fit profession de foi en la mission de son frère, déclarant qu'il était prêt à l'émuler dans son ultime sacrifice. Une bonne partie de ses politiques seront inspirées par celles de son cadet. Il utilisera la présence des troupes multinationales pour dominer ses adversaires. "Au lieu d'utiliser les marines comme béquilles pour reconstruire son pays, [Amîn Jumayyil] les utilisa comme massue pour matraquer ses adversaires musulmans", nota un journaliste américain.[28] Un nombre d'hommes à Bachîr furent nommés aux postes-clés de l'Etat, tandis que les postes économiques furent la réserve gardée des hommes à Amîn.[28] Le nouveau président couvrira les FL qui contrôlaient le Chûf. Fâdî Ifrâm, successeur de Bachîr à la tête des FL, avait expliqué que ses miliciens étaient installés dans le Chûf afin de "dissiper toute équivoque concernant son identité" (ce qui ne peut signifier que cette identité était chrétienne). D'ailleurs, Ifrâm, qui contrôlait une région purifiée du point de vue confessionnel et soumise au régime du parti unique, le sien, clamait haut son refus de voir des régions qui soient considérées comme la propriété d'un seul parti ou d'une seule confession. Lors des premiers jours de la présidence de Amîn, l'armée et les FL envahissent Beyrouth-Ouest, en application d'un plan initial préparé sous Bachîr, et kidnappent un millier de Palestiniens et de Libanais, qu'on ne reverra jamais.[29] Beyrouth aura ses femmes en noir, à la manière des femmes argentines de la Place de Mai à Buenos Aires, qui demandaient des nouvelles d'un mari, frère ou fils et clamaient leur retour. Un mois à peine plus tard, Amîn lança ses forces de l'ordre munies de bulldozers contre Uzâ´î et Raml al-´Alî dans la banlieue sud, avec l'ordre de démolir de larges pâtés de maisons bâties illégalement et qui, pour être si près de l'aéroport, gênaient l'aviation civile. Les gendarmes ouvrirent le feu contre une manifestation des habitants et feront plusieurs morts. Finalement, en août 1983, Amîn lança son armée pour occuper Beyrouth-Ouest et sa banlieue-sud. Après un an de pouvoir, Amîn avait déjà déçu tous les espoirs de bâtir un Etat et de mener le pays à une paix stable et équitable. Il avait demandé à tous les protagonistes de se rallier à lui et ne reçut qu'une réponse positive de la part de Nabîh Birrî. Après une brève entente, le leader de Amal, choqué par le monopole du pouvoir exercé par les phalangistes, rejoint l'opposition à son tour.[30] 3. Les uns négocient, les autres résistent Le 24 septembre 1982, les forces multinationales étaient de retour à Beyrouth, sous l'effet de la colère dans l'opinion publique internationale suscitée par les massacres de Sabrâ et Châtîlâ. Leur mission était d' "appuyer l'armée libanaise afin de restaurer la souveraineté et l'autorité" dans la capitale libanaise. Se félicitant de la fin de la guerre, Ghassân Tuwaynî, éditeur de al-Nahâr, se vanta devant un journaliste américain que "l'ère de Che Guevara dans la politique libanaise était désormais révolue. Dehors, les barbes et les jean's. Bienvenue, les cravates".[31] Il ne pourrait avoir de prévision plus erronée. Justement, l'exemple de Che Guevara, inspirera pour longtemps les militants et combattants du Front de résistance nationale libanaise (FRNL) qui harcelaient, dès les premiers jours, les troupes d'occupation dans la capitale, la Montagne et surtout au Sud et dans la Biqâ´. Le Front, créé le 16 septembre à l'initiative du PCL et de l'OACL, servira aussitôt d'étiquette commune pour désigner l'activité résistante d'un nombre de partis et d'organisations de l'ex-MNL, dont le PSNS et le Parti de l'action socialiste arabe (PASA), pour ne pas parler de celle des organisations palestiniennes toujours présente dans la Biqâ´.[32] D'autre part, les Libanais verront des barbus, durant les années à venir, beaucoup plus qu'ils n'en avaient vu de toute leur vie...mais ces barbus-là n'avaient rien du 'Che'! Le pays était scindé en deux: une partie résistait par les armes à l'occupation, une autre, celle des porteurs de cravates, négociait un accord de paix avec Israël. La résistance armée à l'occupation, si elle ne réalisera pas les voeux des organisations de l'ex-MNL d'unifier les Libanais autour d'une tâche nationale prioritaire, fut néanmoins le facteur déterminant qui transformera la 'promenade de deux semaines' qu'avait promise Ariel Sharon à Begin en une aventure sanglante qui coûtera à Tsahal des centaines de morts et le goût amer de l'impuissance des armes face à la volonté de liberté d'un peuple. Cette résistance contribua aussi à la démission du premier ministre israélien pour s'isoler dans sa dépression, terrassé par les chocs et les échecs de son aventure libanaise autant que par la perte de son épouse. De plus en plus embarrassé par la recrudescence des opérations armées contre ses troupes, Israël effectua le 27 septembre un retrait partiel de Beyrouth-Ouest. "Juste à temps", nota Robert Fisk dans le Times londonien, car l'armée d'occupation s'enlisait dans une lutte qui risquait de devenir longue contre une guérilla urbaine et les assassinats contre ses soldats "se succédaient à raison d'une opération toutes les cinq heures".[33] Dans le reste du pays, les opérations du FRNL se succédaient, selon les observateurs, à raison d'au moins une opération par jour. Au début, ces opérations étaient le fait de petits groupes de militants qui lançaient des grenades, posaient des mines, attaquaient des soldats isolés, organisaient des raids contre les postes, barrages et campements, et des embuscades contre les convois militaires, etc. Les premières opérations réussirent à déclencher des mouvements spontanés de résistance civile dans certains villages. Elle eurent leur écho immédiat dans un mouvement de protestation massif parmi les milliers de prisonniers parqués dans le camp de Ansâr dans la région de Nabatiyyah: manifestations de femmes de détenus devant les grilles du camp, grèves de la faim des prisonniers, révoltes concertées dans tout le camp avec incendie des tentes (dont les plus violentes furent celles de septembre 1982 et d'août 1983), évasions collectives, etc. Déjà, au début de 1983, un éditorial du quotidien Le Monde parlait d' un Liban "qui faisait peur à ses occupants."[34] Un an passé sous l'occupation, c'est le mood populaire dans le Sud et la Biqâ´ qui est radicalement ébranlé. Ceux qui avaient entretenu l'illusion que l'opération Paix pour la Galilée visait ce qu'elle prétendait, le nettoyage des bases palestiniennes suivi d'un retrait en-deçà des frontières internationales, avaient déjà réalisé que l'occupation était installée pour de bon. Ce fut le cas de la base et des cadres du mouvement Amal au Sud qui se mobiliseront et joueront un rôle déterminant par la suite. La résistance prit alors son élan et son adhérence de masse. A l'occasion du premier anniversaire de l'invasion, en juin 1983, débutent les grèves générales et les insurrections des villes et villages du Sud et de la Biqâ´-Ouest mobilisant des dizaines de milliers de gens, où les femmes joueront un rôle de première importance. Le courage et la détermination des premiers résistants avait révélé que Tsahal, privé de couvert aérien et ne pouvant toujours utiliser ses chars et armes sophistiqués, ne faisait pas peur. Les insurrections et autres formes de résistance civile, combinées avec les opérations militaires auxquelles participent maintenant les militants de Hizb Allâh- créé récemment- et qui comportent les redoutables opérations suicidaires, vont finalement imposer le retrait israélien de 1985.[35] Tandis que les uns résistaient, les autres négociaient. Bachîr, enfant chéri du Mossad, avait revendiqué le départ de toutes les forces étrangères du Liban. Son frère Amîn, tout en lançant des concessions verbales sur les relations arabes volontairement choisies par le Liban, ne fit pas mention du retrait des troupes israéliennes dans son discours d'investiture. Il avait consenti à Sharon ce que son frère avait refusé à Begin: la conclusion d'un traité de paix entre les deux pays. Les négociations sont entamées entre les représentants des deux pays tandis que le parti des Phalanges insistait sur la priorité du retrait syro-palestinien. En décembre 1983, Fâdî Ifrâm, nouveau chef des FL, parlera d'un "dialogue civilisé" et de "relations spéciales entre toutes les minorités du Moyen-Orient". L'accord de paix avec Israël, signé le 17 mai 83, stipulait un retrait militaire de Tsahal en contrepartie d'un contrôle politique et stratégique par Israël sur un Liban détaché de ces liens et engagements arabes. L'accord, auquel s'opposa ouvertement une minorité de Libanais, fut accueilli par des réactions mitigées et réservées par leur majorité, toutes tendances confondues. Il n'aura pas l'aval de la Syrie non plus; le président Asad le qualifia au secrétaire d'Etat américain Schultz comme un "pacte de sujétion". Il mit l'accent sur les clauses du traité qui donnaient à Israël un droit de regard sur la politique étrangère du Liban et sur la normalisation entre les deux pays. Malgré le fait que le parlement ratifia l'accord par 65 voix, pour 2 voix contre et 4 abstentions, il était mort-né. Amîn Jumayyil ne le signera pas et son gouvernement y renoncera officiellement le 5 mars 1984. Ce fut le deuxième échec des décideurs israéliens après leur perte de Bachîr Jumayyil. D'autre part, les partis de l'ex-MNL et les organisations palestiniennes se ralliaient à Damas qui lance sa contre-offensive pour rétablir l'équilibre ébranlé par l'invasion israélienne. Hâfiz al-Asad, se considérait dupé par les Américains qui, sous prétexte d'une opération contre l'infrastructure palestinienne, avaient encouragé Israël à asséner des coups durs et humiliants contre une armée syrienne qui ne se considérait pas vraiment en guerre. Il s'était promis de ramener la situation au Liban au statu quo ante. En août 1983, Tsahal se retire de la région de ´Alay et du Chûf, pour faire pression sur Jumayyil afin qu'il signe l'accord de paix et avec l'espoir de s'attirer les sympathies druzes. Quoiqu'il en soit des intentions israéliennes, le retrait fut l'annonce de la débâcle des FL dans la Montagne. Comme le nota le journaliste Thomas Friedman, "sans les Israéliens et l'armée libanaise pour les protéger, les phalangistes se sont révélés des soldats de plomb, un fait bien connu de tout le monde".[36] Sous le commandement de Samîr Ja´ja´, ils furent balayés de ´Alay et du Chûf en quarante huit heures, par les miliciens du PSP de Walîd Junblât, appuyés par la Syrie et les organisations du Mouvement National et de la Résistance palestinienne. Ils se retrancheront avec des milliers de villageois chrétiens à Dayr al-Qamar qui fut assiégé durant de longues semaines entre septembre et décembre 1983. Une campagne internationale et de longues tractations obtinrent finalement la levée du siège et leur départ vers Beyrouth-Est. Du fait de leur participation dans la Guerre de la Montagne, les combattants palestiniens, opéraient leur retour, sûr mais graduel, dans les camps de Beyrouth avec leurs armes, y compris les armes lourdes. D'autre part, la Guerre de la Montagne se solda par l'expulsion de la population chrétienne sous l'impact d'actes de vengeance et de massacres perpétrés en particulier par les miliciens druzes de Walîd Junblât. Une deuxième région libanaise venait de subir la purification confessionnelle. Une conférence des belligérants libanais convenue à Genève sous le patronage de la Syrie et de l'Arabie séoudite se solda par un échec. Les positions étaient irréconciliables. La détermination des chefs miliciens Walîd Junblât et Nabîh Birrî, enregistrant des progrès sur le terrain, faisait face à l'irrédentisme des leaders chrétiens, Cham´ûn et Pierre Jumayyil en particulier. Amîn contribua à son tour au sabotage des réformes et d'une vraie participation musulmane au pouvoir. Rejetant expressément l'abolition du confessionnalisme politique en tant que mesure d'égalité politique entre les Libanais, et insistant sur la distinction entre démocratie et pluralisme, il écrit à ce sujet: "l'application des règles de la démocratie simple, fondée sur le principe 'un homme, un vote' [une voix], n'aurait sans doute pas permis de sauvegarder le pluralisme libanais. Un seul des segments qui composent l'ensemble national aurait pu... accaparer la totalité du pouvoir".[37] La contre-offensive de Damas et de ses alliés libanais tenait de forts atouts en main: la pression militaire des forces de Junblât et de ses alliés palestiniens et libanais contre Ba´abdâ et les armes redoutables du terrorisme et des prises d'otages, exécutés par les commandos pro-iraniens du Hizb Allâh. La manipulation de ces deux dernières armes par Damas servait de multiples fonctions, en plus des buts proprement iraniens. Parmi ces buts, celui de faire pression pour le départ des forces multinationales et pour donner une nouvelle légitimité au rôle syrien au Liban en tant qu'intermédiaire capable de résoudre la question des otages. Pour le moment, la 'guerre' contre le régime de Amîn continuait. Début 1984, Junblât déclare que les combats se poursuivront jusqu'à la démission du gouvernement Jumayyil "même si cela voulait dire la destruction du Liban".[38] Le 6 février 1984, Amîn Jumayyil, pour prévenir la jonction entre les miliciens de Junblât dans la Montagne et ceux de Amal dans la banlieue-sud, lança ses troupes pour occuper Beyrouth-Ouest. Conséquence: une redivision de l'armée. Les unités chiites se rallient aux insurgés et Beyrouth-Ouest et la banlieue-sud tombent entre les mains des miliciens de Junblât et Birrî. Suite à ce bouleversement radical des rapports de force, les forces multinationales quitteront Beyrouth, non sans avoir subi de lourdes pertes lors du célèbre double attentat à la voiture piégée perpétré contre les contingents US et français en octobre 1983 par un commando suicidaire. Le pouvoir de Jumayyil ne tenant qu'à un fil et le président phalangiste menacé par la chute de son palais de Ba´abdâ sous la pression des forces de Junblât et des organisations palestiniennes à partir de Sûq al-Gharb, sera dorénavant protégé par le porte-avions New Jersey qui soumettra le pays aux bombardements de son imposante batterie, la plus grande puissance de feu navale au monde. Un avocat des FL avait décrit Amîn Jumayyil à Jules Roy en ces termes: "Un front étroit, un style d'épicier, jamais un mot au-dessus de l'autre, jamais un éclair, jamais un sentiment au-dessus de l'ordinaire. Un homme d'affaires chrétien...inquiet de son avenir... une nullité prudente, terriblement têtue, rusée, roublarde."[39] Ce mélange explique bien les comportements du président phalangiste suite à ses pertes et débâcles. Pour sauver son pouvoir, devenu de plus en plus un pouvoir économique, il cède sur une participation politique plus large aux chefs traditionnels musulmans et aux chefs miliciens. Rachîd Karâmî, désigné premier ministre suite à la conférence de Lausanne, forme un gouvernement d'union nationale auquel participeront Walîd Junblât et Nabîh Birrî. C'est l'inauguration d'une phase de coexistence entre l'Etat et les pouvoirs miliciens sur le territoire libanais. Le 17 février 1985, les forces israéliennes quittent Saydâ dans le Sud et les abords de la route de Damas jusqu'au sud de Machgharah dans la Biqâ´-Ouest pour se replier dans la zone frontalière, mettant ainsi un terme à l'occupation issue de la guerre de 1982. Tsahal avait perdu cinq cent soldats dans son aventure libanaise. Commentant ce retrait, le correspondant militaire de Maariv parlera d'une armée israélienne "qui a subi l'impardonnable" aux mains de "ceux qui ont organisé cette guerre du Liban". Il poursuivit en disant que la grande leçon à tirer de cette aventure est "comment l'omnipotence militaire d'Israël pouvait se transformer en impuissance et précarité".[40] Selon un accord tacite entre les deux parties, Israël laissera la sécurité dans le Sud à la charge du mouvement Amal; le prix à payer serait le rôle anti-palestinien du mouvement chiite qui se révélera dans la guerre des camps qui débutera aussitôt. Dans la Biqâ´-Ouest, l'accord négocié par les Américains stipulant que les troupes syriennes n'occuperont pas les zones du retrait israélien, les unités de l'armée libanaise loyale à Damas y feront leur entrée, avec la participation discrète des officiers de renseignements syriens. La victoire sur l'armée israélienne- car il s'agissait d'une victoire- fut l'objet d'une double récupération. Damas célébra les opérations suicidaires du dernier quart d'heure, menées surtout par le PSNS, pour s'ériger en patron de la résistance libanaise. Mais rien n'était plus cynique, que le cas de Amîn Jumayyil- artisan de l'accord du 17 mai 1983- qui croyait se faire une nouvelle virginité en venant à Saydâ célébrer avec les habitants du Sud le retrait des troupes d'occupation qui l'avaient mis au pouvoir! Quant à ces 'combattants de l'ombre', qui avaient courageusement pris les armes quand la plupart des gens prenaient la résistance à l'occupation israélienne pour de la simple démence, ceux-là resteront dans l'ombre. 4. Progression de la contre-offensive syrienne A la fin de l'année, la Syrie enregistre une deuxième avancée dans sa contre-offensive au Liban. Le 28 décembre 85, un accord tripartite est signé à Damas entre les chefs des trois milices, Junblât, Birrî et Hubayqah. Ce dernier, qui avait pris la direction des FL le 9 septembre 1985, en compagnie de Samîr Ja´ja´ nommé chef d'état major, entama la coupure des FL avec le parti des Phalanges. Hubayqah avait annoncé que Bachîr était bel et bien mort (sic) et s'était efforcé de se laver les mains du sang des massacres de Sabrâ et Châtîlâ par une volte-face en direction de Damas qui l'adopta et le blanchit. Cette coupure fut la première vraie cassure dans un camp chrétien jusqu'alors solidaire, du moins vis-à-vis de la Syrie.[41] L'accord, rédigé en partie à partir du contenu de trois lettres envoyées par Hubayqah au président Asad, déclare la fin de la guerre et la dissolution des milices dans un délai qui ne dépasserait pas un an. Sur le plan politique, l'accord contenait un nombre de points nouveaux par rapport à la Charte constitutionnelle: i) une parité (50%/50%) dans la représentation politique entre chrétiens et musulmans; ii) l'abolition du confessionnalisme politique après une phase transitoire limitée dans le temps; iii) un rééquilibrage des prérogatives du président de la République au profit du Premier ministre et du Gouvernement; iv) la signature d'accords bilatéraux entre la Syrie et le Liban pour concrétiser la " complémentarité stratégique" entre les deux pays. En réponse directe au projet de Bachîr, le Liban fut redéfini en tant que "pays arabe de par l'appartenance et l'identité". L'accord tripartite stipulait la modification de la loi électorale pour augmenter le nombre de députés, réduire le droit de vote à 18 ans (au lieu de 21 ans) et instaurer une deuxième Chambre, un sénat vraisemblablement choisi sur une base confessionnelle, qui aura juridiction, avec la Chambre des députés, sur les "questions vitales": la modification de la Constitution, la déclaration de la paix ou de la guerre, les pactes avec des parties extérieures, la loi sur la naturalisation, etc. Sur le plan économique, l'accord stipulait une collaboration étroite entre les deux pays tout en respectant les différences entre leurs systèmes économiques. Lors du banquet dans le bureau de ´Abd al-Halîm Khaddâm pour fêter l'événement, le vice-président chargé du dossier libanais, réitéra la volonté de Damas de préserver le système économique libanais, et lança l'idée d'une Syrie qui pourrait devenir un "marché de consommation pour le Liban". Amîn Jumayyil s'opposa à l'accord, malgré les tentatives de le convaincre du contraire lors de sa rencontre à ce sujet avec le président Asad, le 13-14 janvier 1986.[42] Il argumenta que l'accord priverait le président de son rôle d'arbitre, substituerait la démocratie du nombre à "une vraie démocratie complexe" et, comme on pourra le deviner, répondit à l'abolition du confessionnalisme politique par la surenchère traditionnelle sur la laïcité complète. Damas riposta par une conférence des signataires qui déclarèrent la guerre au pouvoir de Amîn. La riposte de ce dernier ne fut pas des moindres. En février, il s'appuya sur le parlement pour faire échec à l'accord, tandis que Samîr Ja´ja´ opéra, le 12 mars 1986, un 'coup' armé contre Hubayqah qui fut chassé du Marounistan avec un millier de ses partisans. L'accord tripartite fut ainsi enterré. Entre-temps le pays frisait la catastrophe économique. En 1984, fut terminée ce que la presse avait appelé "la guerre dans l'abondance". Plusieurs facteurs y contribuèrent: le retrait de l'argent politique de l'OLP du Liban; la destruction massive causée par l'armée d'occupation israélienne, dont une partie était intentionnelle et visait à des fins économiques; la baisse des dépôts bancaires (estimés à $12 milliards en 1982, ils n'étaient que $3 milliards en 1990); la soumission accrue de l'économie libanaise, à partir de son secteur bancaire, aux capitaux étrangers et la conduite d'une part grandissante des épargnes vers l'extérieur. L'affairisme du président et de ses hommes était pour beaucoup dans cette détérioration. Surnommé Mr. 2% au début de la guerre pour les pourcentages qu'il prélevait sur toutes les transactions dans les régions Est du pays, Amîn fut promu au rang de Mr. 20% et même Mr. 30% par l'appellation populaire à l'Est comme à l'Ouest quand il appliqua les méthodes appliquées auparavant dans son fief du Matn sur l'Etat et l'économie du pays.[43] La fin de la "guerre dans l'abondance" fut aussi le début de la dollarisation de l'économie et de la dépréciation de la livre, cette dernière en chute libre depuis lors. Certes, la spéculation sur le dollar était pour beaucoup dans la dépréciation de la livre. Pratiquée par l'Etat (la Banque centrale), les hommes du président et les milices, cette spéculation devint aussi un sport populaire; on avait estimé à 200.000 le nombre de comptes en banque en dollars des Libanais en 1988. Mais on occulte trop souvent une cause structurelle: le pays ne produisait presque rien et importait presque tout. Deux effets de cette crise méritent d'être mentionnés. L'accroissement de la dette publique qui passa de 7 milliards LL en 1981 à 35 milliards en 1985. Elle est en partie attribuable à la perte des rentrées à cause de la spoliation milicienne des ressources et revenus de l'Etat mais aussi à la hausse des dépenses, notamment les dépenses militaires. Le gouvernement Jumayyil avait contracté des achats d'armes, en particulier des USA, pour la somme d'un milliard et 100 millions de dollars, payés comptant.[44] Un deuxième effet est la cherté vertigineuse de la vie et la dépréciation des revenus. Le minimum vital pour une famille ouvrière était estimé à 3.000L.L. tandis que le salaire moyen ne dépassait pas les 952L.L.! Un an plus tard, le 28 février 1987, les forces syriennes reviennent à Beyrouth, invitées par les leaders musulmans et favorablement accueillis par la population pour mettre fin aux accrochages meurtriers entre Amal et le PSP. Une fois de plus, les lignes rouges avaient fonctionné. On craignait que, suite à une victoire du PSP, l'OLP redevienne la force armée la plus importante à Beyrouth-Ouest, ce qui serait un renversement total des effets de l'invasion de 1982. C'était pour couper court à cette éventualité et aussi dans l'espoir de voir les troupes syriennes contrôler le terrorisme et trouver une solution à la question des otages occidentaux, que le feu vert américain fut accordé à Damas. Par le retour de ses troupes à Beyrouth, Asad paracheva le retour au statu quo ante de juin 1982. Sur le plan intérieur, l'hégémonisme des phalangistes contribuera à une situation dans laquelle un Etat marginalisé aura à s'accommoder d'une partition de facto du territoire libanais entre un nombre de cantons confessionnels armés qui lui enlèvent une bonne partie de ses ressources, revenus et, plus important, de son pouvoir. L'histoire joue parfois des tours étranges à ses acteurs. Encouragé par la poussée de l'offensive israélo-américaine, le parti des Phalanges, sous Bachîr, avait abandonné le régionalisme au profit d'un hégémonisme musclé. Les tentatives de mise en application de cet hégémonisme, sous son successeur, Amîn, déclencheront un processus de dégradation qui produira une régionalisation incontrôlée. Ainsi, Bachîr Jumayyil légua à ses frères dans le parti des Phalanges et les Forces libanaises un lourd héritage qui les divisera, mais il avait légué à ses 'frères ennemis', les autres chefs de guerre, un cadeau empoisonné : l'émulation du modèle du mini-Etat qu'il avait construit. Ce fut la prolifération de ces mini-Etats dont le but était de défendre les régions concernées contre l'expansionnisme du mini-Etat phalangiste et la domination de l'Etat 'central' tombé lui aussi sous la coupe phalangiste. 17 confessions, une dizaine de cantons, une vingtaine de ports, plus d'une centaine d'organisations armées - ainsi se présente le paysage libanais interne de l'après 1983. Voyons cela de plus près. |
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Fawwaz Traboulsi |
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