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| Thèse de Doctorat d'Histoire - 1993 Directeur de recherche : Mr Jacques Couland Université de Paris VIII |
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| Fawwaz Traboulsi studied at the American University of Beirut and the School of Oriental Studies in London and received his doctorate in history from the Université de Paris (VIII). After a long career in journalism and political activism, he is presently an associate professor of Political Science and History at the Lebanese American University, Beirut-Lebanon. He has written on history, Arab politics, social movements, folklore and art. Among his writings Guernica-Beirut (a Picasso mural/an Arab city in war, 1987), an anthology of the writings of Ahmad Fâris al-Shidyâq (1995), Sûrat-ul-Fata bi-l-Ahmar (a memoir, 1997), Silât Bilâ Wasl (a critique of political thought in Lebanon, 1998), Wu´ûd´Adan (a diary of Yemen, 2000) an Arabic translation of Edward Said's Out of Place (2000). His recent publication is Dhofar, a testimony from the revolutionary period (2003). He is presently editing Issa Iskandar al-Ma´luf's 12-volume Genealogy of Oriental Families (Arabic) and translating an anthology of Frederic Jameson's writings. | |||
| IV. Tributs et prélèvements mafieux | |||
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1. Péages La première expression du cantonnement sont les péages qui rançonnent le passage des hommes et des marchandises entre les différentes régions, non sans rappeler le régime muqâta´jî d'antan.[20] Sur ces péages sont prélevées les premières taxes mafieuses, celles du droit d'entrée et de passage. La région du Liban-Nord, non comprise dans la zone contrôlée par la milice des Maradah, connaît une situation particulière. Contrôlée par les forces syriennes de manière continue depuis 1976, elle est le lieu de passage obligé, au niveau du ´Akkâr, de la contrebande de toutes sortes de marchandises, en particulier du matériel pour le bâtiment, l'électroménager, les denrées alimentaires, en direction de la Syrie. Les camionnettes et les poids lourds sont taxés de manière forfaitaire, respectivement de 3.000 LL et de 25.000 LL pour chaque voyage. Les rentrées quotidiennes sont de l'ordre de 1,5 millions de LL.[21] Les FL contrôlent un certain nombre de péages dont ceux de Birbârah, sur la route du Nord, et celui à Monte Verde, vers le reste de la Montagne. A ces deux points de passage, les marchandises sont estimées et taxées à près de 2% de leur valeur. Le premier passage assure entre 10 et 15 millions de LL par mois, le second, près de 5 millions.[22] Les rentrées annuelles des péages des FL sont estimées à presque deux milliards de LL.[23] A Bâtir, un des barrages qui commandent les voies d'accès entre la Montagne, la Biqâ´ et le Sud, le PSP de Walîd Junblât taxe les voitures de tourisme (à raison de 100 LL par mois) et les camionnettes (250 LL). Quant aux poids lourds, ils acquittent aussi une taxe mensuelle et leur cargaison est imposée entre 5.000 et 10.000 LL selon la marchandise. De plus, les péages de Junblât imposent $8 sur chaque tonne de ciment venant de Chikkâ ou de Damas, et ce, afin de protéger la cimenterie de Siblîn, propriété des Junblât. Sur le pont Awwalî, à l'entrée de Saydâ, un barrage assure des rentrées substantielles à l'OPN de Mustafâ Sa´d. A Zahrânî, entre Saydâ et Sûr, un péage de Amal taxe les carburants qui sortent de la raffinerie de l'IPC à raison de 240 LL (ou un demi-dollar américain) par bidon (de vingt litres) d'essence ou de mazout. Le revenu de ces taxes est estimé à 4 millions de LL par jour.[24] Finalement, la fonction principale des cinq péages de l'ALS dans la bande frontalière est d'isoler la bande économiquement du reste du pays en imposant des taxes et des restrictions prohibitives sur l'entrée comme sur la sortie des produits et marchandises. 2. Fiscalité milicienne et rançonnage Innombrables sont les formes de ponction qu'exercent les milices sur la grande variété d'activités économiques et sources de revenus. Voici quelques exemples: Les taxes sur les formalités administratives: Se supplantant à l'Etat dans la collecte et les impositions ou imposant leurs propres taxes, les milices font de grands bénéfices grâce à la taxation des formalités administratives et notariales. Dans le Marounistan, les FL imposent les taxes suivantes: sur le permis de séjour des étrangers: 350-8.000LL selon la durée du séjour; permis de travail pour étrangers: variable selon l'emploi (pour un cuisinier, 16.500LL /an; pour une profession libérale, 33.000LL); sur l'enregistrement des transactions foncières: vente/achat d'un appartement, 520.000LL; d'une villa,1.040.000LL; d'un chalet balnéaire, 390.000LL.[25] A Nabatiyyah, la milice Amal impose une taxe de 2,5 % sur le montant des transactions foncières et fait des rentrées de l'ordre de 450.000 LL par mois; le prélèvement de la taxe dite 'mécanique' sur les véhicules lui rapporte 150.000 LL. L'OPN de Mustafâ Sa´d qui contrôle les services administratifs de l'Etat dans la capitale du Liban-Sud, fait de grandes rentrées à partir des taxes imposées sur les formalités administratives: fiches d'état civil (50.000 LL par mois), permis de construction (500.000 LL par mois), passeports et permis de séjour (65.000 LL), prélèvement de la taxe dite 'mécanique' et frais d'immatriculation des véhicules (300.000 LL), frais divers pour les formalités effectuées dans les services du Ministère des finances (250.000 LL par mois), sans compter les revenus issus de la taxation des transactions foncières. Les taxes sur la consommation: Pour le tabac, nous avons les chiffres qui concernent les FL uniquement. Celles-ci imposent une taxe de 5% sur tout achat de la Régie des tabacs et tombac. Les cigares sont taxés à raison de $3 la boîte. A cela doivent s'ajouter les profits provenant de la contrebande du tabac étranger et de la taxation de l'exportation du tabac local. Les rentrées annuelles des FL dans ce domaine ont été de l'ordre de 843.073.990LL pour 1988. Les billets de cinémas et de théâtre sont taxés à raison de 3% du prix du billet (60LL pour un billet de 1.000LL); les factures de restaurant, à raison de 5% de la facture du consommateur en plus d'un impôt de 1% sur les recettes totales du restaurateur. Les taxes et impôts sur les activités économiques: Le gros des revenus des Maradah provient de leurs impositions sur les cimenteries de Chiqqâ. $3-4 entrent dans les caisses des Franjiyyah pour chaque tonne de ciment. Des quotas complexes dans l'embauche leur sont aussi réservés: i) ils se taillent une part fixe de l'embauche des ouvriers; ii) leurs clients constituent l'écrasante majorité des contremaîtres dans les cimenteries, responsables de la bonne conduite des ouvriers; iii) il a été estimé que 20% des employés de ces cimenteries sont des hommes à Franjiyyah qui touchent leurs salaires sans travailler. Les FL imposent les entreprises et les professions selon un système sophistiqué et souple. Les 'contributions' des individus et des sociétés se font par un accord selon le type de l'institution: profession libérale, magasin, supermarché, société de services, etc. Une taxe forfaitaire de $30 par mois est, par ailleurs, imposée sur chaque entreprise commerciale et industrielle. Au Sud, Amal taxe la propriété terrienne à raison de $2 par dunum. A Beyrouth, près de 500 personnes proches de la milice chiite touchent des 'salaires' de la compagnie nationale d'aviation, la MEA; cette embauche fictive, à la manière de celle des clients des Franjiyyah dans les cimenteries de Chikkâ, est une forme de rançon pour que Amal veille à la sécurité de la route de l'aéroport et celles de ses installations et avions.[26] La Régie des tabacs est aussi connue pour avoir généreusement graissé la patte à toutes les grandes milices. Le commerce des objets d'art et des antiquités, par lequel une partie du patrimoine archéologique du pays a passé à l'étranger, est taxé par les milices qui sont elles-mêmes les plus grands contrebandiers de ces précieux objets. Les impositions des FL sont de l'ordre de 5% pour les objets dont la valeur ne dépasse pas 5.000LL; 10%, entre 5.000 et 20.000LL; 15% sur les objets entre 20.000 et 50.000LL; 20% pour les objets de plus de 50.000LL. Les rentrées annuelles de cette fiscalité pour l'année 1988 ont totalisé 19.633.000LL. Les FL imposent des taxes sur les centres touristiques et balnéaires à raison de 300-550LL /m2 sur la superficie du centre lui-même et de 2.500LL-5.000LL/m2 sur la superficie des cabines. La plupart des milices imposent des taxes aux entrepreneurs privés sur l'enlèvement du sable. Les FL imposent 100LL/m3 pour le sable de montagne; 600LL/m3 pour celui des rivières et 200LL/m3 pour le gravier. Leurs rentrées annuelles dans ce secteur pour 1988 sont 66.634.400LL. La taxation par le mouvement Amal sur l'enlèvement du sable sur la côte de Sûr est devenue si lucrative que Nabîh Birrî a créé sa propre société pour l'enlèvement de sable, société qui détient un monopole aux dépens des particuliers. Par ailleurs, l'exploitation du sable du littoral de Saydâ figure parmi les plus grandes sources de revenus de l'organisation nassérienne, l'OPN.[27] 3. Pillages et vols Contentons-nous de citer les vols et pillages caractérisés dont les montants, ou une partie du moins, sont connus pour avoir été directement versés aux caisses des milices. Nous pensons à la mise à sac du port de Beyrouth qui aurait rapporté aux caisses du parti des Phalanges 4 milliards de FF; la dévalisation, par une organisation palestinienne de gauche, de la British Bank of the Middle East, en avril 1976, qui fut nommée 'le casse du siècle' par la presse anglaise et eut droit d'entrée au "Guiness Book of Records" comme record mondial du plus grand vol bancaire à ce jour (vingt à cinquante millions de dollars). Sous le règne des milices, le vol de voitures est devenu un racket organisé dont le marché d'écoulement principal est la Syrie. En huit mois, dans les années 1985-6, il y eut 1945 vols de voitures, la plupart à Beyrouth, les voitures 'privilégiées' étant les Mercedes, les BMW, les Volvo et les japonaises. Le marché comblé, on revendait les voitures volées à leurs propriétaires. Une station à cet effet fut établie à Brîtâl dans la région de Ba´albak où l'on pouvait récupérer, dans la complicité générale, sa voiture, moyennant une 'récompense' au célèbre Abû Chawqî protégé par les officiers syriens.[28] Georges Corm a estimé le montant des vols et confiscations des milices pendant quinze ans de guerre à 5-7 milliards de dollars.[29] Ces chiffres ne comprennent pas le détournement de l'argent politique ni celui de l'aide humanitaire.
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| V. Les ports, de la contrebande au commerce international | |||
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Le premier port illégal sur le littoral libanais est celui de la plage Aquamarina qui reçut une cargaison d'armes bulgares en septembre 1975.[30] Le président Karâmî ayant demandé que les armes ainsi reçues soient confisquées par l'Etat, fut contredit par son minsitre de l'Intérieur, Kamîl Cham´ûn qui demanda que les ports de Saydâ et de Sûr soient également contrôlés. Match nul. La première 'guerre des ports ' est déclenchée. En 1976, Cham´ûn légalise trois ports sous le contrôle des milices chrétiennes (Sil´âtâ, Dubayyiah et Dawrah). La constitution des ports étant de la responsabilité de la Chambre des députés, les décisions de Cham´ûn sont contestées et les ports illégaux pullulent côté musulman comme côté chrétien. Lors des sièges (de Beyrouth-Ouest en 1976, de Beyrouth-Est, en 1978) et des fermetures de l'aéroport, les ports servent à l'approvisionnement en denrées alimentaires et en combustibles. Plus tard, à la fonction initiale des ports illégaux, qui est celle de la contrebande 'classique', celle des armes, de la drogue, des cigarettes, etc., s'ajoute la contrebande marchande, ou le marché noir. On a estimé à 21 milliards de LL la valeur des biens acheminés en contrebande vers Israël, la Syrie et Chypre à partir des ports de la côte libanaise. A partir de 1983, les ports illlégaux viennent à traiter du commerce ordinaire. Ils ont l'aspect de ports privés qui traitent d'import-export et sont gérés par des sociétés 'légales', propriétés des milices. 1. Al-´Abdî : sur le littoral du ´Akkâr, est depuis 1969 un petit port de contrebande de cigarettes, boissons alcooliques et d'électro-ménager en direction de la Syrie. 2. Le port de Tripoli est sous le contrôle conjoint du Parti Démocrate Arabe de ´Alî ´Id en association avec Ma´n Karâmî, frère de Rachîd, Ahmad Karâmî, directeur du port, et les officiers syriens. Il est le deuxième port après celui de Beyrouth. Toutefois, la multiplicité des tarifs et impositions rend les services du port de Tripoli plus chers que ceux des autres ports. 3. Le petit port de al-Mahdî près de Tripolî fut ouvert durant la brève période de contrôle de la ville par le mouvement islamiste al-Tawhîd, mais cela fut suffisant pour que le partenaire de ce mouvement et celui de Rifa´at al-Asad, Târiq Fakhr al-Dîn, devienne un multi-millionnaire. 4. Chikkâ : port des compagnies de ciments libanais. De ce port, le ciment est transporté par mer aux ports de Saydâ et de Sûr afin de contourner les péages de Walîd Junblât qui imposent des taxes élevées sur le ciment pour protéger sa cimenterie de Siblîn. 5. Sil´âtâ : petit port sous le contrôle des Maradah des Franjiyyah, principalement utilisé pour la contrebande et la baraterie. 6. Kafar´abîdâ : sur le littoral de Batrûn, est un petit port de contrebande depuis 1976. Fermé après la rupture entre les FL et les Frangiyyah. 7. Jûniyah : le second port libanais en zone chrétienne, importe du bétail et assure essentiellement la liaison avec le port de Larnaka. Les FL prélèvent 40 dollars par billet de transport. Les voyageurs, au nombre de 100 à 400 par jour, acquittent également une taxe portuaire de 50 LL par personne.[31] 8. Dubayyah : un des premiers ports illégaux est ouvert en 1976 et dirigé par Joseph ´Abbûd, ancien chauffeur et compagnon de chasse de Kamîl Cham´ûn, qui s'engage dans la contrebande de la drogue et des armes. Plus tard, le port se livre à des activités commerciales plus régulières et impose une taxe forfaitaire sur le conteneur. Le port de Dubbayyah fut mis sous le contrôle des FL après la liquidation des Tigres de Cham´ûn en 1980. 9. Beyrouth - le 'cinquième bassin ' est sous le contôle du parti des Phalanges puis des FL dès le début des combats. Durant la période 1975-82, Raymond Iddî avait estimé ses rentrées à 10 milliards de LL, l'équivalent de 19 millions de FF.[32] Plus tard, le contrôle du parti phalangiste et des FL sera institutionnalisé et 'légalisé' et le port géré par la SONAPORT qui s'approprie l'essentiel des revenus. Avant 1989, près d'une cinquantaine de navires y accostaient par mois; les divers droits et taxes perçus s'élevaient à une moyenne de trente millions de LL par mois. Le cinquième bassin est réputé être le plus compétitif parmi les ports libanais. 10. Beyrouth- le port 'officiel'. Le parti Katâ'ib et les FL contrôlent désormais 60% des actions de la compagnie du port de Beyrouth (115.000 actions). Toujours sous la présidence de Henri Fir´awn, qui représente les actionnaires français (9.000 actions), son vice-président est Sâmî Mârûn, propriétaire avec Tâniûs Sâbâ, membre du bureau politique des Katâ'ib, de la SONAPORT (30.000 actions). Le parti Kata'ib et les FL, eux, possèdent directement 15.000 actions chacun et la Intra Investment 32.000. 11. Uzâ´î : ce port, ouvert par Amal en 1984, est le plus efficace en ce qui concerne la rapidité des transports; il impose une taxe de 20% sur la valeur des voitures importées. 12. Khaldah : ouvert par le PSP en 1983, il est dirigé par Fâdî Junblât, PDG de la Compagnie de Khaldah pour la navigation et le développement. 13. Jiyyah : ce port fut ouvert par le PSP pour l'importation des carburants lors des sièges syrien et israélien de Beyrouth-Ouest durant l'été et l'automne 1976. Depuis 1985, il est géré par l'administration civile du Iqlîm al-Kharrûb et reçoit le pétrole libyen et iranien qui est distribué par la COGECO du 'holding druze'. 14. Saydâ : port 'légal' géré par l'OPN de Mustafâ Sa´d qui ajoute ses taxes à celles de l'Etat, il accueille des navires de moyens tonnages (7 mille tonnes), les plus lourds doivent rester au large. Son aménagement a été financé par Rafîq al-Harîrî. Une partie de ses revenus sont payés au général Lahd sous menace de bombarder le port qui est à la portée de la canonnade de l'ALS. 15. Zahrânî : le port et la raffinerie de la Tapline sont sous le contrôle de Amal, le port est utilisé principalement pour l'importation des carburants. 16. Sarafand : petit port de contrebande géré par le Fath et le PSNS à partir de 1976 et contrôlé par Amal depuis 1985. 17. Sûr : autre port 'légal' de l'Etat libanais qui continue à prélever des taxes douanières auxquelles s'ajoutent celles de Amal. Spécialisé dans l'importation des voitures- la plupart d'occasion achetées en RFA- ce port impose $50 sur chaque voiture importée et $3/jour pour l'emmagasinage. Une taxe additionnelle est perçue pour le compte de l'ALS, parfois prélevée directement en haute mer par les patrouilles navales israéliennes. Les revenus du port de Sûr s'élèvent à $150-200 millions par an. 18. Nâqûrah, ce port, sous le controle de l'ALS depuis1978, a été aménagé et élargi par l'armée israélienne en 1982. En 1985, la taxe perçue sur le conteneur était $800.[33] L'homme d'affaires libanais Samîr al-Hâj y gère un commerce lucratif qui consiste à empaqueter agrumes et fruits de production israélienne et les expédier en tant que produits libanais ou européens dans les pays arabes sur des bateaux navigant sous la bannière des pays de l'Amérique latine. Al-Hâj paie un impôt annuel de $15 million à l'ALS, ce qui donne une idée de ses profits.[34] A chaque accalmie, le gouvernement décidait la fermeture des ports illégaux. En 1983, le conseil des ministres prit une telle décision; elle fut réitérée en 1986, mais resta sans effet. La deuxième guerre des ports fut déclenchée par le général Michel ´Awn dont les troupes occupèrent le port de Beyrouth (où une tonne de hachisch fut saisie) ainsi que le cinquième bassin des FL en février1989. En mars, ´Awn déclara la fermeture de tous les ports illégaux sur le territoire libanais, réactiva la 'cellule d'opérations maritimes' et lança les vedettes de la marine pour imposer un blocus sur les autres ports. Les milices de l'Ouest ripostèrent en bombardant le port de Beyrouth, ce qui plongea le pays dans un nouveau 'round' de violence. 1. Baraterie Pratiquée jadis en Chine, la baraterie est un détournement de cargaisons entières avec la complicité des capitaines et équipages, eux -mêmes en cheville avec les négociants, armateurs et agents maritimes. Le navire généralement déverse sa marchandise dans un port clandestin avant d'être coulé en haute mer s'il est vieux. S'il est neuf, il change de propriétaire et de nom en cours de route. Aussi, l'arraisonnement est pratiqué sur les navires au large des côtes libanaises, avec la connivence des capitaines, généralement recrutés à Chypre. Il a été rapporté que la mafia italienne participait à ses opérations. Le port principal de baraterie libanaise était le cinquième bassin du port de Beyrouth. A partir de 1987, les ports de Sil´âtâ et de Tripoli prirent la relève après que les FL eurent conclu un accord avec le Bureau maritime international, pour l'aider à supprimer cette pratique et à récupérer les cargaisons arraisonnées. Entre 1986 et 1989, 140 cargaisons destinées à l'océan Indien avaient disparu sur la côte libanaise. En mai 1988, la valeur des marchandises détournées par ce moyen s'élevait à $30 millions. En 1989, la baraterie sur les côtes libanaises avait déjà coûté £120 millions aux compagnies d'assurances londoniennes.[35] 2. Affaires frauduleuses La baraterie n'était pas le seul aspect de l'utilisation mafieuse des ports. L'importation des produits périmés et des déchets toxiques était une pratique courante. En juin 1988, furent découverts 200 barils de produits toxiques et déchets radioactifs en provenance d'Italie, enterrés dans la montagne 'chrétienne'. Selon les rapports des experts italiens venus enquêter sur place, ces barils contenaient des produits qui avaient été utilisés pour la fabrication d'armes chimiques durant la Seconde Guerre mondiale. Quand l'affaire fut révélée au grand jour, il semble qu'une partie des déchets fut jetée en mer, ce qui suscita une panique qui fit fuir les gens des plages. L'Italie refusa de reprendre ses produits sous prétexte que la transaction avait été faite entre des particuliers et n'engageait en rien l'Etat italien. Le commerçant concerné, Armand Nassâr, était installé à Chypre et lié à la Caisse nationale des Forces libanaises. Quand le gouvernement libanais se décida enfin à lancer un avis de recherche contre lui, Nassâr avait déjà quitté l'île pour une destination inconnue et l'affaire n'eut pas de suite. 3. Trafic d'armes Il est particulièrement difficile d'établir la quantité d'armes et de munitions effectivement achetées pendant la guerre du Liban par rapport à celles reçues gratuitement de l'extérieur. On pourra se faire une idée, indirecte et assez sommaire, de l'importance du trafic d'armes en se référant aux maigres indices qu'on a sur le coût de la guerre. Pour illustrer la férocité de la guerre, l'ingénieur William Jabbûr avait calculé que la zone chrétienne de Beyrouth, habitée par quelques 750.000 personnes, avait reçu entre 1975 et 1984, 50 millions de kilos d'explosifs, ce qui fait 67 kilos par personne. Par comparaison, sachons qu'entre 1933 et 1945, chaque Allemand avait reçu 5 kilos d'explosifs. Et ce n'était pas les mêmes.[36] David Hirst a, pour sa part, tenté une estimation des coûts d'une journée de guerre. Pendant la journée du 11 août 1984, 3.500 obus avaient été échangés dans les duels d'artillerie entre les deux secteurs de Beyrouth. Ils firent 13 morts. Ce duel aurait coûté 25 million de LL. Il fallait donc 270 obus pour tuer une seule personne, pour un coût de presque 2 millions LL par personne tuée.[37] D'autre part, un expert militaire arabe à Londres a calculé que la 'guerre de libération' du général ´Awn en 1989 avait coûté aux protagonistes $1 milliard, à raison de $150 millions par mois. Ceci comporte les salaires des soldats et officiers, le prix des armes et munitions plus les dépenses pour la cantine, les habits et les frais d'hospitalisation. Une journée de combats de rues ordinaires aurait coûté entre $150.000 et $500.000.[38] On pourra imaginer les dépenses astronomiques de presque 5 mille journées de guerre! Au début de la guerre, quand on faisait encore des comptes, la valeur des contrats d'armes avait été estimée par A. Sampson à $200-600 millions. L'écrivain britannique nous livre les noms de deux marchands d'armes: l'arménien Sarkis Soghanalian, représentant de nombreuses sociétés d'armes américaines, dont la société Colt, et Dany Cham´ûn. Ce dernier, considéré par l'auteur comme le plus grand traficant d'armes au Liban, côté chrétien, lui confia avoir acheté des armes soviétiques de Bulgarie, des fusils G3 de la RFA, des armes israéliennes d'Europe et des détonateurs français de Libye.[39] La seule estimation officieuse de la valeur de l'aide militaire fournie par un Etat aux belligérants libanais est celle de Shiffer qui avait estimé à 120 millions de dollars la valeur des armes et équipements militaires fournis par Israël aux phalangistes jusqu'à l'élection de Bachîr Jumayyil à la présidence en 1982.[40] Encore faut-il noter que, grâce à la 'largesse' des Etats fournisseurs, les milices libanaises et les organisations de l'OLP possédaient toujours de grands surplus d'armes et de munitions. Ainsi, avec la progression de la guerre, ces milices et organisations sont devenues de grands traffiquants d'armes, directement ou par l'intermédiaire des individus. La guérilla afghane, les tribus yéménites et les différentes parties de l'ex-Yougoslavie étaient parmi les nombreux clients qui se sont approvisionnés en armes au Liban. |
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| VI. La drogue où pactisent toutes les milices | |||
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Cultivée principalement par des chiites, transportée par des sunnites, druzes et chrétiens vers les ports de Tripoli, Chikkâ et Jûniyah, passée à l'étranger par des passeurs en majorité chrétiens- la drogue est le domaine où pactisent et collaborent les milices de tous bords. La production du hachisch doubla après l'invasion israélienne (de 360 tonnes en 1983 à 720 tonnes en 1987) et la surface cultivée augmenta de plus du double, de 10.000 hectares en 1980 à 25.000 en 1988. Ce qui correspond à presque 40% de la surface cultivable de la plaine de la Biqâ´ et 20% de la surface cultivable totale du pays. Plus important est l'introduction de la culture de l'opium et de sa transformation en héroïne, qui n'existaient pas avant la guerre. La surface cultivée en opium atteignait 2.000-2.500 hectares en 1988-1989 et la production, une dizaine de tonnes. Il y aurait au moins dix laboratoires clandestins d'héroïne dans la Biqâ´ ainsi que sur les hauteurs de Batrûn et de Bicharrî. La grande partie de la drogue était destinée à l'Europe et aux Etats-Unis. Sur place, un kilo d'héroïne se vendait à 5.000 FF ($1000), en Europe, son prix s'élevait à un million de francs, ce qui donne une idée des profits réalisés par l'écoulement. Le trafic de la drogue se fait à partir de la plupart des ports: de Tripoli vers la Turquie, du cinquième bassin du port de Beyrouth ou de Jûniyah vers Nâqûrah; via Israël en direction de l'Egypte; de Saydâ, Beyrouth-Ouest et Uzâ´î vers l'Europe et les USA via Chypre. Les pricipaux centres de distribution de la drogue libanaise sont Marseille, Madrid, Budapest, Sofia, Alexandrie, Houston et Chicago.[41] Les routes terrestres passent par la Syrie et la Turquie en direction de l'Europe et par la Biqâ´ et la zone frontalière en direction de l'Egypte via Israël. La valeur de la drogue produite au Liban est évaluée à $6 milliards sur place, celle des produits écoulés dans les capitales européennes et américaines devait rapporter dans les $150 milliards.[42] Avant la guerre, le trafic de la drogue rapportait $300 millions aux trafiquants.[43] En 1988, il aurait rapporté entre $500 millions et $1 milliard par an, selon les estimations.[44] Depuis 1985, l' ONU payait directement aux autorités syriennes 90 millions de dollars pour détruire les plantations de hachich et d'opium au Liban (dont $54 millions provenant directement du gouvernement américain).[45] Avec le développement des relations syro-américaines, la question de la drogue devint un point permanent sur l'agenda des négociations entre les deux pays. Pendant la semaine précédant la visite de James Baker à Damas, le 14 mars 1991, l'armée syrienne effectua de grandes opérations de destruction des récoltes de hachisch et d'opium dans la Biqâ´, y compris la saisie et la destruction de laboratoires. Les agriculteurs avaient remarqué la brutalité des soldats et le fait qu'aucune exception n'avait été faite, les opérations précédentes étant connues pour leur aspect symbolique. En juin 1992, il y eut une forte offensive de l'armée syrienne pour brûler la récolte d'opium.[46] On chiffre à 800.000 personnes le nombre des Libanais vivant directement ou indirectement de la drogue;[47] ce qui démontre l'ampleur des problèmes socio-économiques contre laquelle buterait une tentative sérieuse visant à supprimer la culture et le trafic de la drogue par le développement des cultures de substitution. |
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| VII. Unis, en divisant le peuple | |||
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1. Entreprises miliciennes communes Un journaliste américain, qui a vécu le drame libanais, raconte que Kamîl Cham´ûn, rassuré que son fils Dany était sorti vivant du massacre de Safrâ et Aquamarina par les miliciens phalangistes, téléphona à Bachîr Jumayyil pour dire: "Quoi qu'il en soit, n'annulez pas la réunion du Conseil des finances". Il parlait de l'organe commun des milices chrétiennes qui répartissait les revenus des taxes et de la fiscalité.[48] Ceci est l'exemple même du cynisme avec lequel les milices dissocient le sang des autres de leur propre argent. Tandis que leurs représentants se réunissaient en comités de sécurité et se disputaient sur les problèmes sécuritaires, ces mêmes représentants se réunissaient une deuxième fois en tant que membres de conseils d'administration des sociétés d'affaires pour décider calmement de la gestion de leurs intérêts communs et de la répartition des bénéfices. Le conseil d'administration de la compagnie de transport aérien, la TMA, où siègent deux représentants de chacune des milices principales: le PSP de Junblât, Amal de Birrî, les FL de Ja´ja´ et le PNL de Dany Cham´un, en est un exemple. On pouvait s'envoyer des obus ou des voitures piégées d'un canton à l'autre, mais quand il s'agissait de la répartition des parts de chaque milice dans les prélèvements imposés aux citoyens, les transactions marchaient à merveille et dans la plus grande concorde. Chaque semaine, les représentants des caisses des principales milices arrivaient à faire le compte de la totalité des taxes prélevées sur les bouteilles de gaz vendues au public pour se les répartir selon des taux décidés d'un commun accord. De même, les revenus du rançonnage sur la cimenterie de Chikkâ- $10 sur chaque tonne vendue à $40- étaient partagées entre deux milices en principe engagées dans un combat à mort l'une contre l'autre: $6 pour les Franjiyyah, la partie syrienne et le PSNS contre $4 pour les FL. Les responsables des ports de Saydâ et de Sûr payaient régulièrement une partie des revenus de leurs taxes portuaires et douanières à l'ALS du général Lahd, tout en envoyant leurs miliciens se faire tuer sur les fronts contre les miliciens de ce même général, figurant maintenant en tant que l''ennemi à la solde d'Israël'. D'ailleurs, l'ALS protégeait les camions qui transportaient la matière première de la région de Jizzîn pour la cimenterie de Walîd Junblât à Siblîn, moyennant des services réciproques ou de l'argent. Pour couronner le tout, les milices entraient dans des entreprises communes à des fins lucratives. En 1985, Kamîl, Dory et Dany Cham´ûn formèrent une association avec ´Asim Qânsaw, secrétaire général du Ba´th pro-syrien pour exploiter une formule libanisée du LOTO français. L'an suivant, la presse rapportait qu'en dépit de la détérioration de leur pouvoir d'achat, les Libanais avaient dépensé 20 millions LL par semaine sur les trois jeux de hasard (Loterie, LOTO et Tac-O-Tac) et gagné 9.9 millions de LL. Une simple soustraction permet de se rendre compte de la valeur des bénéfices réalisés chaque semaine par les quatre chefs miliciens! 2. Rackets de la distribution A) L'essence Après 1982, les milices contrôlaient pratiquement la totalité de la distribution des carburants sur le territoire libanais et une partie de l'importation. Pour avoir une idée de l'importance du secteur en question, il faut savoir que les besoins annuels du Liban en carburants (essence, mazout et fioul) étaient de l'ordre de $445 millions en 1990. Lors de la crise et de la guerre du Golfe, en 1990-91, le prix du bidon de 20 litres d'essence monta de 2.400LL à 10.000 LL. Ce que la presse vint à désigner comme la 'mafia des carburants' était en fait un petit nombre de compagnies miliciennes, associées à un nombre de familles de commerçants et distributeurs, qui contrôlaient les prix et s'adonnaient au stockage et à la spéculation. Pour le Nord, la Compagnie nationale des combustibles monopolisait la distribution à la raffinerie de Tripoli. Elle est la propriété de ´Alî ´Id, Ma´n Karâmî, Hâj Muhammad ´Awâdah, avec la participation des partis politiques, notamment le PSNS et le PCL. Une filière de cette compagnie dans la Biqâ´, qui compte parmi ses propriétaires Mustafâ al-Husaynî, frère du président de la Chambre des députés, et des personnalités de la région, se charge du transport à partir de la raffinerie comme de la distribution. A la raffinerie de Tripoli, 150 LL sont perçues par 20 litres d'essence et les camions-citernes acquittent à la sortie de la raffinerie une taxe forfaitaire de 1.000 LL par camion. Une partie de ces rentrées va au Parti Démocratique Arabe de Alî ´Id. A Beyrouth-Est, Jamîl Jumayyil, directeur de la section des combustibles aux FL, était propriétaire d'une société privée de distribution, la Petro-Liban, qui contrôlait les dépôts de carburants à Beyrouth-Est. Khalîl Ghattâs, spécialisé dans le fioul et propriétaire de la MEBCO, fit fortune au temps de Bachîr Jumayyil. Sâmî Mârûn, associé de Amîn Jumayyil, représentait des compagnies de pétrole roumaines et une compagnie française qui raffine le pétrole irakien en Turquie. A ceux-là il faut ajouter, à Beyrouth-Ouest, la famille Basâtnî, Talâl Zayn (concessionnaire de gaz établi en Grèce), la famille Musallî (distributeurs de gaz) et ´Abd al-Razzâq Hajjah. N'ayant pas de ports, une partie de ces importateurs vendaient leurs licences d'importation aux milices en contrepartie de leur participation aux sociétés miliciennes.[49] L'essence est taxée par les FL à raison de $15 pour la tonne vendue à l'intérieur (et à raison de $10 pour la tonne vendue à l'extérieur des régions sous leur contrôle), soit 20% de son prix; le gaz, à 1.600LL/tonne et le fioul, à $20/tonne. En 1988, les rentrées annuelles des FL de la taxation sur les carburants s'élevaient à 5.905.201.920LL. Sur le littoral du Chûf, la COGECO du 'holding druze' de Walîd Junblât (Bahîj abû Hamzah, PDG, la famille Basâtnî, principal associé) importe les carburants de Libye et d'Iran à partir du port de Jiyyah où elle possède des réservoirs pour l'essence et le mazout. Dans le Sud et à Beyrouth-Ouest, la Compagnie libanaise d'énergie (CLE)- une association entre Nabîh Birrî, Jamîl Sa´îd, Nabîl Sîdânî et les fils du mufti Hasan Khâlid- contrôle les réservoirs de Zahrânî et distribue les carburants importés par l'Etat. Cette compagnie achète à l'Etat les 20 litres d'essence à un prix subventionné de 1.200 LL et les vend sur place à 2.500LL. La CLE participe à raison de 30% dans le capital de la SEDACO, société de distribution de gaz, dont les autres actionnaires sont Walîd Junblât (30%), la famille Sîdânî (30%°) et les Khâlid (10%). Cette association de Amal et du PSP n'empêche pas la concurrence sauvage entre les deux compagnies pour le contrôle du marché de Beyrouth. En 1989, éclate dans la presse une vive polémique entre les deux concurrents, Birrî et Junblât, chacun accusant l'autre de 'dumping' et de compétition 'déloyale' dans le commerce des carburants. L'Etat qui se contentait d'importer le fioul, achetait parfois les autres carburants des compagnies miliciennes pour subvenir à ses besoins. A la veille des accords de Tâ'if, quand le conseil des ministres décida d'importer directement les carburants, les milices sabotèrent les oléoducs dans les ports et terminaux. Un compromis fut négocié selon lequel l'Etat paierait $12 millions pour acheter des carburants (à raison de 25% de la demande du marché local) dont il livrait une partie aux milices. Le gaz circulant partout sur le territoire, les taxes qui y sont imposées sont prélevées par la milice dominante dans chaque région et réparties parmi les différentes milices et bénéficiaires. Le prix de la bouteille étant de 2.200LL, la taxe de 360LL est répartie comme suit:100LL pour chacun des FL, du PSP et de Amal et 60LL à la Caisse de l'aumone légale (Zakât) au siège du Muftî sunnite. B) La farine Durant la guerre, l'Etat achetait 400.000 tonnes de blé par an et chaque région recevait un quota de distribution de l'ordre de 1.250 tonnes/jour. Durant la période de contrôle des milices, celles-ci sont parvenues à s'imposer comme intermédiaires obligés entre l'Etat et le marché. Le sac de farine qu'elles recevaient de l'Etat au prix subventionné de 3.000LL était vendu aux boulangeries à 6.000-7.000 LL. L'Etat, qui dépensait pour la subvention du blé la somme de 47-52 millions LL par an, versait, en fait, une grande partie de cette somme dans les caisses des milices, pour ne pas parler de l'effet de la hausse du prix de la farine sur le prix du pain des consommateurs! En plus de tous leurs prélèvements, les grandes milices avaient imposé aux moulins de Beyrouth de leur livrer gratis la production d'une journée par semaine, quantités qu'elles vendaient à leurs propres comptes. Les grands moments de la spéculation milicienne sur les vivres survinrent en 1988, quand le général Michel ´Awn décréta l'abolition de la subvention étatique sur le blé et la farine. Les prix flambèrent à Beyrouth- Est où le général-premier ministre avait les moyens de mettre son décret en application et le commerce des milices, toutes régions et confessions confondues, se tourna vers cette partie de la ville. La farine, toujours subventionnée, était achetée à Beyrouth-Ouest pour 3.000 LL la tonne et vendue à l'Est pour des prix atteignant 100.000 LL!![50] |
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| VIII. Bourgeoisie mafieuse et mafia embourgeoisée | |||
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Sciascia différencie la bourgeoisie mafieuse de la bourgeoisie dite 'classique', par deux caractéristiques: le fait qu'elle n'est pas héréditaire et son besoin permanent de reconquérir sa 'légitimité'. Il ajoute que la bourgeoisie mafieuse ne sera jamais légitime, car son pouvoir est "fondé sur la violence, la violation de la loi et l'abus généralisé".[51] Au Liban, ces deux caractéristiques ne s'appliquent pas: la bourgeoisie mafieuse sera 'légitime' et tout à fait héréditaire. Le système est fait pour cela. Les guerres aussi. De plus, les seigneurs de guerre mafieux se constituent en une nouvelle couche bourgeoise tandis que les pratiques mafieuses deviennent de plus en plus prononcées parmi les membres de la bourgeosie 'ancienne', en particulier ceux qui sont liés d'une façon ou d'une autre aux milices. 1. Les 'holdings' ou la légalisation des rackets A mesure que se développent les activités économiques des milices et qu'approchent les échéances de la solution politique, les chefs miliciens se reconvertissent dans le secteur privé par l'institution des holdings. Les pricipaux holdings sont les suivants: i) Le holding des Forces Libanaises, fondé en novembre 1989,[52] gère les sociétés suivantes: SONAPORT (Sâmî Mârûn et Ilyâs Sâbâ); la LEAST, la Société libanaise d'investissement, de services et de transports (activités maritimes); la SLIA, Société libanaise d'impression artistique (impression, distribution de journaux et d'imprimés); Security and Services (transports de fonds et de bijoux); Société du Liban et du monde (import/export); la STARLANA (commerce et transport terrestre et maritime); Société coopérative de consommation (produits alimentaires et articles ménagers); la COPITEC (projets et investissements commerciaux); la Société libanaise nationale de commerce; la Société de récolte agraire libanaise; la Société de services postaux internationaux; la Société libanaise de pêche (pêche maritime, vente de bateaux, commercialisation de produits de la mer); la Société Asmar pour le cadastre (cadastres, commerce, logement et sport).[53] ii) le holding 'chiite' est une association de Nabîh Birrî, Jamîl Sa´îd, Shibîb Khanâfir, Jamîl Ibrâhîm (émigrés d'Afrique), Nabîl Sîdânî (sunnite, pétrole) ´Alî Ismâ´îl. Il gère le port de Uzâ´î; la société SEDACO (gaz); la Compagnie libanaise d'énergie (PDG: Jamîl Sa´îd); la Société des sableries al-Rumûl à Sûr (Jamîl Sa´îd, PDG et propriétaire de 60% des actions) plus une société immobilière et une société de construction et de travaux. Le 'holding chiite' libanais est lié à deux hommes d'affaires chiites arabes: les Chalabî, ancienne famille bourgeoise irakienne, propriétaires, entre autres, de la Banque Petra à Amman qui fit faillite après une grande 'affaire' de détournement de fonds qui a valu à son PDG, Ahmad Chalabî, de fuir la Jordanie;[54] et Sâ'ib Nahhâs, homme d'affaires chiite syrien qui détient la part du lion dans les grands travaux et le tourisme et qui est un exemple-type de la nouvelle bourgeoisie issue du régime syrien. Les Chalabî et Nahhâs sont associés dans la société du port de Uzâ´î. iii) le holding 'druze' est composé de Walîd Junblât, Makram ´Alam al-Dîn, Marwân Hamâdah, Khawlah Arsalân (veuve du leader druze Majîd Arsalân, adversaire traditionnel des Junblât), ´Adnân Qassâr (président sunnite de la chambre de commerce de Beyrouth et vice-président de la société des ciments de Siblîn), Bahîj Abû Hamzah, Tawfîq ´Assâf, riche homme d'affaires druze et député de ´Alay. Il gère les entreprises suivantes: la Société des ciments de Siblîn; la COGECO; le port de Jiyyah; la Compagnie de Khaldah pour la navigation et le développement; l'hôpital de ´Ayn wa Zayn dans le village du même nom et le Grand hôtel de Bayt al-Dîn (l'ancien palais de l'émir Amîn Chihâb aménagé et géré en association avec Khâlid Sa´b propriétaire du Summerland, complexe balnéaire à Beyrouth). Une des formes importantes de l'investissement de l'argent des milices, à part les dépôts et investissements à l'extérieur, est la propriété immobilière. Le 'holding' des FL, par exemple, possède dans les régions de Jubayl, Matn et Kisrawan des terres atteignant une superficie de 1.O58.991 m2. Walîd Junblât racheta à la famille Bustrus le grand domaine de Kifrayyâ dans la Biqâ´-Ouest qui faisait partie de l' iqtâ´ des Junblât avant 1860. 250 hectares de ce domaine forment un vignoble géré par un expert viticole français.[55] 2. Le mariage de l'argent et de la guerre Tous les noms cités ci-dessus font partie des hommes d'affaires-miliciens qui ont profité de la guerre. David Hirst parle de 30 grands profiteurs qui contrôlent l'économie du Marounistan et cite parmi eux Jamîl Jumayyil, chef de la direction des combustibles aux FL, Tawfîq Dâghir, épicier de son métier original, responsable du PK dans le Matn sous Amîn Jumayyil, surnommé le 'roi des cigarettes' à l'Est.[56] Joseph Abbûd, associé de Kamîl Cham´ûn et propriétaire du port de Dubayyah, laissa à sa mort, en 1976, une fortune estimée à $50 million, dont une grande partie était investie dans une usine de réfrigérateurs en Hollande.[57] Pour le reste, nous nous contenterons de deux exemples qui illustrent la relation entre l'argent et la guerre: un condottiere chrétien de la haute finance internationale à partir du Liban et un riche émigré chiite d'Afrique qui 'blanchit' une partie de son argent au Liban. A) Tamraz: l'ami de toutes les milices Roger Tamraz, dont la fortune a été évaluée à 13 milliards FF par un journaliste français,[58] est originaire d'Egypte. Né au Caire en 1940, il fait ses études à l'Université Américaine du Caire et est diplômé de Harvard en études économiques. Au Liban, il débute en tant que cadre de l'Intra Bank lors de son krach et joue un rôle dans son renflouement. Homme d'affaires à son propre compte et partenaire de Amîn Jumayyil, Tamraz est nommé par son associé, devenu président de la République, à la tête de l'Intra Trust (1983-1988), grand holding à participation de capitaux koweitiens et américains, qui contrôle les deux compagnies nationales d'aviation, la MEA et la TMA, le Casino du Liban, monopole des jeux sur la côte du Kisrawân, la Compagnie du port de Beyrouth, en plus de grands investissements à l'étranger: 35% des actions dans les chantiers navals de la Ciotat en France, le Casino de Madrid, des propriétés foncières à Paris (parmi lesquelles un terrain sur les Champs Elysées vendu à $133 millions à des hommes d'affaires koweitiens). Tamraz était aussi PDG de la Banque al-Mashriq, filiale de l'Intra et deuxième banque du pays, dont il vint à contrôler 42% des actions à partir d'une société fantôme gérée par ses associés. Il multipliait ses filiales et participations de par le monde: la Bank of Kuwait and the Arab World, The First Arabian Corporation, une compagnie de pétrole, la TAMOIL (dont il cèdera le contrôle à la Libye). A Paris, Tamraz contrôle la Banque de participations et de placements (BPP).[59] Sa politique de sur-investissement extérieur, de crédits sans couverture et de dépenses et d'investissements personnels, en plus des rentes politiques exorbitantes qu'il distribuait à droite et à gauche, mèneront à un sur-endettement et éventuellement au krach de la banque. Le gouverneur de la Banque du Liban, Edmond Na´îm, soutenu par le premier ministre, Salîm al-Hus, refusa de renflouer la banque et accusa Tamraz d'abus et de détournement de fonds. Démis de ses fonctions, Tamraz est accusé par le nouveau PDG du groupe Intra, Lucien Dahdâh, d'avoir quitté la société endettée de la somme de $175 millions, dont $100 millions résultant des faillites de la Banque Machriq et $70 millions de la faillite de la BPP de Paris. Il aurait, de plus, retiré des caisses du groupe pour son propre compte $70 millions pour payer acquisitions et dettes et aurait versé à Amîn Jumayyil, des fonds du groupe Machriq, non moins de $6 millions pour couvrir les dépenses de ses voyages présidentiels.[60] Brouillé avec son associé Jumayyil et cherchant de nouvelles alliances à la fin du règne de ce dernier,[61] Tamraz réussit à s'assurer la protection des chefs miliciens qui l'avaient critiqué auparavant en échange de très grandes largesses. Aux FL de Samîr Ja´ja´, il paya 30 millions LL par mois, pour la fermeture des cercles de jeux 'illégaux' afin de préserver le monopole du Casino de Liban, finança la construction de l'aéroport de Hâlât et la créa la Société libanaise d'hélicoptères qui assurait la ligne aérienne entre cet aéroport et Larnaka. Aux autres milices (le PSP, Amal, le PNL de Dany Cham´ûn ainsi qu'aux FL), Tamraz céda les actions d'Intra dans la compagnie d'aviation Trans Mediterranean Airlines (TMA). Les FL de Elie Hubayqah furent recompensées par des actions dans la compagnie du port. Enfin, Walîd Junblât eut droit à un terrain sur le littoral du Chûf et à un autre (de 58.4OO m2) sur la colline de Michrif. De plus, Tamraz envisageait de monter pour le compte du leader druze une chaîne de télévision qui fera compétition à celle des FL.[62] En août 1989, les FL mettent Tamraz en résidence surveillée l'accusant d'avoir illégalement exporté $140 millions hors du pays pour les investir en Europe. Le général ´Awn, premier ministre et autorité 'légale' dans le Marounistan ne se considéra pas concerné. N'empêche que Tamraz réussit à prendre la fuite et se réfugia à Beyrouth-Ouest où il se mit sous la protection de Walîd Junblât et des services syriens. Le premier ministre, Salîm al-Hus, multipliait les demandes auprès des protecteurs de Tamraz pour que l'homme soit empêché de quitter le pays avant de comparaître devant la justice. En vain. Tamraz fut 'enlevé' par les FL de Hubayqah sur la route Beyrouth-Damas, auxquelles il a été rapporté qu'il avait versé une somme considérable pour l'aider à quitter le pays. B) Diamants et sables de Jamîl Sa´îd Né en Sierra Leone en 1936 de mère africaine et de père libanais, Jamil Sa´îd fut, des décennies durant, le 'roi du diamant' dans cette république, une des plus pauvres en Afrique. PDG de la National Diamond Mining Co., il contrôlait, avec ses associés libanais Tony Yazbak et Mûsâ Sawmâ, 80% du commerce de la pierre précieuse. Propriétaire de la Sierra Fisheries Co., un monopole de pêche et de distribution de poisson, l'homme d'affaires libanais contrôlait aussi la culture du riz, première denrée alimentaire du pays, et possédait des compagnies d'assurances. Sa´îd fut pendant de longues années, l'éminence grise du président Siaka Stevens, dont le ministre des Finances, Mr. Bengali, était un de ses proches collaborateurs. Il était connu pour avoir mis à la disposition du président un avion personnel et financé sa milice. En fait, la communauté libanaise contrôlait 60% de tout le commerce de la Sierra Leone et était responsable de la grande partie de la contrebande. La crise économique qui atteint le pays dans les années 1970 fut attribuée à la contrebande entreprise par les Libanais. Le leader de l'opposition, le général Monoh déclarait depuis des années qu'une poignée d'entre eux s'était enrichie plus qu'il n'était admissible et promit de contrôler la contrebande![63] A son arrivée au pouvoir, Sa´îd quitta le pays où il fut accusé d'affaires fraduleuses. Etabli à Londres, il a investi une partie de sa grande fortune dans le holding de Amal. *** Il faut ajouter que la répartition généralisée opérée par la guerre n'est pas l'exclusivité de la bourgeoisie mafieuse; une partie de la population, difficile à cerner, a bénéficié du pouvoir milicien pour accomplir la promotion sociale qui a été une des fonctions de cette guerre. Les fastes des riches de la guerre et le consumérisme voyant qui infestait de larges couches de la société rappellent la critique que dresse Sciascia de l'hospitalité sicilienne: "Dans cette hospitalité grandiloquente qui nous caractérise, on peut voir le désir de se montrer tel qu'on n'est pas, de se hausser au niveau de l'interlocuteur ou de l'hôte, de donner de soi la meilleure image possible, quand bien même elle serait très loin de la vérité. Rien à voir avec la générosité, qui est gratuite et ne cherche pas à tromper sur les apparences, il s'agit plutôt d'amour propre ou d'amour de soi..."[64] En 1985, l'Eglise dénonça ses fastes dans un communiqué du Centre catholique d'information qui nota que les célébrations de mariages par "certains riches de guerre dans les conditions sécuritaires et économiques tragiques que vit le peuple libanais en général et la communauté chrétienne en particulier" étaient des "actes de provocation qui aggravaient le fossé entre pauvres et riches" et menaçaient la communauté chrétienne d'implosion. Contraires "aux règles les plus élémentaires de la moralité et de l'humanisme", ces actes, conclut le communiqué, ne feront qu'encourager à la "révolution sociale et l'hérésie".[65] Il y avait de ces deux derniers dans la longue révolte multiforme des Libanais contre les pouvoirs miliciens et leur prédation mafieuse. Le 6 mai 1984, anniversaire de la célébration des martyrs libanais de la Première Guerre mondiale, une marche qui devait réunir les Beyrouthins des deux parties de la ville fut empêchée intentionnellement par les bombardements des miliciens des deux bords. Cet acte de connivence des milices contre ceux qu'elles prétendent défendre n'empêchera pas la recrudescence et même la montée des actes d'opposition contre la guerre et l'arbitraire: signatures de pétitions communes, marches et grèves dans lesquelles participaient les syndicats, hommes politiques, associations sociales et humanitaires, clubs culturels, mouvements pacifistes dans les écoles et les collèges, enseignants, intellectuels, etc. En octobre 1987, les handicapés organisèrent une émouvante et mémorable traversée du pays sur leurs chaises roulantes pour protester contre la violence et la guerre. Un mois plus tard, la grande grève générale de la CGTL pour défendre la livre libanaise, si elle ne parvint pas à réaliser des revendications concrètes fut, du moins, l'occasion de manifestations et rencontres sur les lignes qui séparent les deux secteurs de la ville qui ont rappelé le désir et la possibilité de coexistence entre les Libanais au-delà des divisions... |
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Fawwaz Traboulsi |
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