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Thèse de Doctorat d'Histoire - 1993 Directeur de recherche : Mr Jacques Couland Université de Paris VIII |
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| Fawwaz Traboulsi studied at the American University of Beirut and the School of Oriental Studies in London and received his doctorate in history from the Université de Paris (VIII). After a long career in journalism and political activism, he is presently an associate professor of Political Science and History at the Lebanese American University, Beirut-Lebanon. He has written on history, Arab politics, social movements, folklore and art. Among his writings Guernica-Beirut (a Picasso mural/an Arab city in war, 1987), an anthology of the writings of Ahmad Fâris al-Shidyâq (1995), Sûrat-ul-Fata bi-l-Ahmar (a memoir, 1997), Silât Bilâ Wasl (a critique of political thought in Lebanon, 1998), Wu´ûd´Adan (a diary of Yemen, 2000) an Arabic translation of Edward Said's Out of Place (2000). His recent publication is Dhofar, a testimony from the revolutionary period (2003). He is presently editing Issa Iskandar al-Ma´luf's 12-volume Genealogy of Oriental Families (Arabic) and translating an anthology of Frederic Jameson's writings. | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| IV. Le franc-tireur ou l'individuation du collectif | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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Al-Sûrî, al-Falastînî, al-Muslim, al-Durzî, al-Nasrânî, al-Mârûnî, etc. -[30] ainsi, dans le parler de la guerre, le collectif fut individualisé. Et cette individualisation légitime le châtiment collectif: quiconque d'entre eux est bon à tuer, donc, tuer un seul, c'est les tuer tous. Rappelons-nous l'horrible mathématique du mot-d'ordre des Gardiens des Cèdres: 'chaque Libanais doit tuer un Palestinien'. Les tribus ont toujours des 'justiciers', des vengeurs volontaires pour laver la honte par le sang et qui encaissent les coups les plus durs dans les vendettas. Le franc-tireur est une mutation monstrueuse du vengeur tribal. Le terme arabe pour le désigner est qannâs et son arme est la qannâsah, les deux étant dérivés de qans - chasse. Le qannâs est un chasseur-franc-tireur. En tant que chasseur, il est sélectif dans le choix de ses proies, en tant que tireur franc, il est libre de tuer n'importe qui. Pourtant, le franc-tireur des guerres civiles a très peu à voir avec celui des guerres classiques ou des guerres de libération. Ses antécédents les plus célèbres seraient les francs-tireurs de la guerre civile espagnole de la célèbre 'cinquième colonne'; ces combattants franquistes restés à Madrid et qui avaient pour tâche de causer le plus de dégâts possibles, tuer et terroriser le plus grand nombre de civils, semer la panique dans les troupes adverses et démoraliser l'ennemi.[31] Dans Beyrouth en guerre, le qannâs avait deux rôles. Le premier était de maintenir une tension armée sans pour autant enclencher des accrochages ou des bombardements des quartiers. Il suffisait, par exemple, de 'couper' une rue par un tir régulier pour prouver que la situation n'était pas normale. Pour accomplir cette tâche, le qannâs est contrôlé de près par ses supérieurs, qui décident de la fréquence et de la durée des tirs. Le deuxième rôle intervient quand la guerre bat son plein et que les fronts sont stabilisés. Le franc-tireur est alors un tueur 'libre', le plus libre des tueurs et le plus tueur, dans le sens où ses cibles sont presque exclusivement des civils dont le seul tort est de circuler dans la localité adverse. La peur de la mort qu'il sème lui confère un pouvoir individuel formidable sur des dizaines de milliers de gens, comme le note Meney. L'activité du franc-tireur est, ici, la pratique armée de l'individuation du collectif dans les deux sens: la communauté est représentée par un individu qui pratique le châtiment en son nom et, à l'inverse, la communauté ennemie est elle-même individualisée en une multitude d'individus tous 'bons à être tués'. Chasseur de têtes, le franc-tireur est souvent rémunéré selon le nombre de 'têtes' qu'il descend. La spécialité du qannâs, donc, ce sont les innocents, ceux qui ne font pas la guerre. Entendons-nous: il n'y a pas d'innocents dans les guerres civiles. Chaque individu est coupable de la seule chose qu'il n'aurait pas pu choisir: son acte de naissance. La plupart des victimes des francs-tireurs étaient des civils que les besoins économiques quotidiens obligeaient à se déplacer: des travailleurs, balayeurs de rue, éboueurs, vendeurs ambulants de premières nécessités, distributeurs de journaux, petits fonctionnaires de l'Etat, journalistes, etc. Mais, avec le temps, les gens développaient des moyens de déjouer le qannâs. Il y a deux ruses principales, mise à part celle de faire monter un qannâs qui essaie d'épingler son rival d'en face. La première consiste à couvrir, la nuit, la rue par un grand rideau qui cache l'activité des gens du quartier. Ainsi le qannâs se trouve 'aveugle' et les habitants peuvent vaquer à leurs occupations sans grands risques.[32] Une autre ruse consiste à utiliser des mannequins de vitrine pour détourner l'attention du qannâs ; le temps qu'il se rende compte du leurre, les gens avaient déjà traversé la rue hasardeuse sur laquelle il domine. Plus que tuer les innocents, c'est la Vie que le qannâs assassine. Dans le roman de Hanân al-Chaykh[33], l'attirance sexuelle qui pousse Zahrah vers le franc-tireur de son quartier peut apparaître comme un désir de mort; elle révèle la vérité du qannâs. Mais il y a plus que désir de mort: il y a mort. Ce que Zahrah ignore c'est qu'en consumant l'acte sexuel avec son qannâs, elle se condamne à mort. Car de cette union est née une...vie qu'elle porte dans ses entrailles. A Zahrah de rêver qu'un jour le franc-tireur l'épousera. Lui, quintessence de la Violence, n'est qu'impotence. Car, c'est l'impotence qui engendre la violence, comme Hannah Arendt le dit si bien. Voilà pourquoi, en portant la progéniture du franc-tireur, Zahrah le condamne à mort, car elle porte dans ses entrailles sa négation même: la fécondité et la Vie. Un qannâs fécond n'est plus un qannâs. Vigilant, implacable et ultra-rapide, le qannâs ne tombera pas dans le piège: il tuera et la femme et la vie -sa vie/mort- qu'elle porte en elle... Le qannâs ne tue pas seulement les civils innocents, ou la Vie; il tue aussi les morts. Une balle au pied et voilà la victime à terre. Une autre dans la hanche, par exemple, puis dans la tête. Il faut toujours atteindre la tête. C'est là l'épreuve ultime du franc-tireur, celle qui le consacre. C'est la seule façon de s'assurer que la victime n'est plus qu'un cadavre. Mais c'est aussi là où les vengeurs de la tribu visent, entre les yeux, pour tuer l'honneur, dit-on. Rassuré que la victime est morte, les coups pleuvent, précis. A chacun d'eux, le cadavre tressaille, l'un de ses membres désarticulés tressaute, imprévisible, et le corps réagit par mouvements saccadés. Dans la guerre libanaise, ce 'jeu' auquel se livraient les francs-tireurs a été baptisé 'la danse du cadavre'.[34] Quoique vengeur de la tribu, le qannâs n'est pas, pour autant, reconnu ou vénéré par les siens. Il leur rappelle trop les horreurs de son homologue, le qannâs d'en face. On le craint. Mais on ne l'aime pas. Dans les rafles, on cherche surtout le franc-tireur, reconnaissable, en particulier, aux grosses tâches bleues sur son épaule. Car la qannâsah a un très fort recul causant des ecchymoses qui persistent pendant des semaines. La pratique odieuse du franc-tireur lui réserve un sort aussi odieux quand il lui arrive de tomber entre les mains de ses adversaires. Un qannâs pris, c'est le délire sanglant et l'enclenchement d'un rituel de sacrifice collectif. En témoigne le fameux franc-tireur phalangiste de l'hôtel Holliday Inn qui avait terrorisé les habitants de Beyrouth-Ouest des mois durant. Capturé lors de la chute de l'hôtel, il a été collectivement poignardé, lynché, dépecé et finalement décapité. Ce qui restait de son cadavre fut traîné nu, de longues heures durant, derrière une voiture dans les rues de Beyrouth-Ouest. Dans la guerre communautaire, le qannâs meurt seul. Tueur à son propre compte et à ses risques et péril, ainsi meurt-il.
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| V. Crime et châtiment: le vengeur entre deux codes | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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Un des ressorts les plus secrets et les plus forts de la violence civile libanaise est la double appartenance de l'individu à deux sytèmes de valeurs et de comportements. Croisement entre la survivance du code tribal et des modes sélectifs d'une société 'moderne', le produit est un système en dérèglement permanent, un mélange explosif qui fait surgir une violence à sa mesure: démente jusqu'à l'absurde. Le cas le plus représentatif de ce croisement est celui de Joseph Saadé, surnommé "le boucher du Samedi Noir". On pourra parler des deux vies de Joseph Saadé. A première vue, rien ne prédisposait cet homme à la violence ni aux massacres. Actif dans le monde du sport, il est l'adversaire juré des phalangistes qui contrôlaient une bonne partie de la vie sportive libanaise. Rebelle contre "le pouvoir de l'argent et l'injustice", ses sympathies politiques vont du côté de Kamâl Junblât et de son Parti Progressiste Socialiste.[35] Lors de la première guerre civile de 1958, il est le présentateur du journal en langue française sur la radio des rebelles. Il travaille dans les années soixante et soixante-dix comme responsable technique au quotidien L'Orient-Le Jour, dont les locaux sont à Beyrouth-Ouest. Pendant ses heures de loisir, il est président de l'Association de Course Automobile Libanaise. Joseph Saadé est aussi un enthousiaste de la lutte des Palestiniens, la photo de Georges Habach, leader du PFLP dont il admire le dévouement et la franchise, orne le mur de son bureau. Avec la guerre, surgit un autre personnage et une autre vie subalternes toute entâchée par les stigmates de l'origine. Ce même Joseph Saadé est fils d'un restaurateur maronite originaire du Kisrawân attaché au service de l'armée française et qui suivit les troupes du mandat de Dir´â à Suwaydâ' en Syrie. Son fils, Joseph, devient fonctionnaire de la sécurité française en Syrie et doit quitter le pays fuyant les révoltes contre le mandat. A l'indépendance, il est emprisonné un mois à Damas pour 'collaboration avec l'ennemi'. Installé à Beyrouth, il trouve un travail stable mais modeste comme gardien au stade sportif français le 'stade de Chayla'. Ceci lui permet de demander la main d'une douce fille d'une famille orthodoxe aisée. Ils nomment leur premier-né Roland, du nom du neveu de Charlemagne tué par les flèches des Sarrazins.[36] Joseph Saadé a un sens aigu de la famille et de la promotion sociale. Il est fier de ses deux fils, aussi fanatiques de courses automobiles que lui, qui côtoient la société dorée de Beyrouth: fils d'ambassadeurs, de chefs politiques et d'industriels.[37] Ce personnage-là est aussi Joseph Saadé dont la vie va basculer et se bouleverser de fond en comble par un événement qui survint durant une des trêves de la guerre. En août 1975, son cadet Elie disparaît lors d'un rallye automobile et son corps est retrouvé, quelques jours plus tard, près d'un village musulman dans la région de Zahlah. Le père affligé crie: " Je commettrai un massacre... Je veux quinze enfants pour ce fils. "[38] Le massacre, il le commettra quelques mois plus tard. A peine guéri d'un infarctus qui le terrasse le jour de l'enterrement de son fils, que Joseph Saadé se retrouve phalangiste et s'adonne à la chasse au Palestinien et au musulman, accumulant les victimes de cette vengeance du nombre. Franc-tireur, tueur, preneur d'otages. Tout. Son fils aîné, Roland, rejoint la Béjin, l'unité d'élite phalangiste la plus meurtrière qui porte les initiales de Pierre Jumayyil. Sa 'spécialité' est l'auto-stop du meurtre: il se fait transporter par des chauffeurs palestiniens qu'il kidnappe et tue. Le 5 décembre 1975, Roland disparaît à son tour à Brummânâ en compagnie de trois de ses camarades, également membres de la même Béjin. A l'annonce de leur disparition, on commence à kidnapper des musulmans à Beyrouth-Est. Quand les corps des quatre phalangistes furent trouvés à Fanâr, non loin de Beyrouth, commence le Samedi Noir du 6 décembre, le massacre rituel le plus horrible des guerres libanaises avant celui de Sabrâ-Châtîlâ. Le récit de Joseph Saadé, héros de ce massacre, mérite d'être lu en détail:
Voici Saadé qui énonce une vérité de toute guerre civile: il n'y a ni innocents ni innocence. Il avoue avoir tué 75 personnes à lui seul, sur un total d'au moins 200 tués. La vengeance du nombre de Joseph Saadé a plus que triplé: 50 musulmans pour chaque phalangiste tué, exactement ce qu'il s'était juré de faire à la morgue de l'hôpital, devant le corps de son fils et ses trois camarades.[40] Après le massacre, Joseph Saadé est 'couvert' par Bachîr qui le nomme responsable du 4ème Bureau (logistique) de la section militaire du Parti dont le fils cadet de Pierre Jumayyil était le vice-commandant. Le 'Père des Deux Martyrs', est couvé par la caution du Parti et de la communauté; tandis qu'à l'Ouest, on l'appelle al-Saffâh, le 'Boucher'. Mais la vendetta collective, même démesurée, ne suffira pas à notre 'héros'. Tous les musulmans à portée de mains avaient été tenus coupables de la mort de ses fils. Mais il lui fallait aussi les vrais coupables. Il les aura. Après la chute de Tall al-Zaatar, Amîn Jumayyil, futur président de la République et chef militaire de l'assaut contre le camp palestinien, lui livre trois Palestiniens présumés être les vrais tueurs de son fils Roland. Pour qu'aucune maille ne manque à la trame du rituel, Joseph détiendra ses trois captifs au Palais de Justice! Le bâtiment déserté est visité quotidiennement par le 'justicier' en compagnie d'hommes de confiance qui soumettent les captifs à d'horribles tortures durant plus de quatre mois. Craignant une entrée rapide des troupes de la FDA à Beyrouth-Est, Joseph décide d'exécuter ses prisonniers à l'occasion du premier anniversaire de la mort de son fils, le 6 décembre 1976, à l'endroit même où le corps de Roland fut trouvé. René Girard, qui part de la prémisse que la violence est inéluctable dans toute société humaine, a écrit des pages stimulantes comparant les notions de vengeance et de châtiment entre la tradition tribale et le code pénal moderne. Le système primitif, dit-il, "trompe la violence" en déplaçant le châtiment du coupable vers une "victime émissaire", que ce soit un animal ou un (autre) être humain. Quand une tribu, qui doit payer une reprise de sang, accepte de faire tuer, ou de tuer elle-même, un de ses membres, c'est le non-coupable qu'elle choisit en général. Par contre, le système judiciaire moderne châtie le coupable, parce qu'il possède sur la violence un monopole absolu. Les deux ont un même but: "tromper la violence" et l'empêcher de se répandre dans la communauté.[41] Les guerres libanaises avaient connu deux vengeances substituelles collectives. Il s'agit des réactions à l'assassinat de Kamâl Junblât et de Bachîr Jumayyil, différentes par leur intensité et le nombre des victimes, mais qui avaient en commun la focalisation de la vengeance sur des victimes qui ne peuvent être assimilées aux présumés tueurs des deux chefs. A la mort du leader druze, au moins une centaine de chrétiens furent tués par ses partisans dans le Chûf. Il est difficile de concevoir ces actes comme ayant été prémédités ou planifiés. Par contre les massacres de Sabrâ-Châtîlâ l'étaient. Au moins trois mille Palestiniens furent massacrés et l'opération, nous l'avons vu, avait pour but le refoulement de toute la population palestinienne de Beyrouth et du Liban. Dans les deux cas, l'application de la violence sur des non-coupables n'avait contribué en rien à tromper la violence ni à l'apaiser. D'autre part, le Kanun albanais, code de vengeance très sophistiqué que nous révèle le grand romancier albanais Ismaïl Kadaré, est justement basé sur le principe que la violence est une forme d'échange entre les communautés, sujette à une réglementation coutumière des plus formalisées qui devait être suivie dans les plus fins détails.[42] Dans le Liban de la guerre civile, le code tribal persiste, perturbé, et le code 'moderne' ne domine pas encore et s'applique d'une façon partielle et sélective.[43] En résulte un principe de vengeance sans ses formalités (quand? comment? contre qui? quelles limites? etc.). La coutume tribale suit le principe de l' 'oeil pour oeil et dent pour dent'. Echange en apparence égalitaire du sang. Saadé, pour sa part, monte dans la table de multiplication: 15 pour un, 50 pour un. Il fallait une vision qui hiérarchise la valeur des êtres humains - d'une manière qui se rapproche du racisme- pour concevoir ce montant si inégal du prix du sang versé. La vengeance est toujours échange, mais échange inégal. Mais le prix du sang n'est pas toujours le même. Le meurtre substituel n'a pas apaisé le désir de vengeance de notre héros. Le sacrifice des innocents, qui appartiennent à la même 'tribu' que les tueurs, s'est avéré incapable de 'tromper la violence' de notre vengeur et de couper court au circuit de vengeances. L'application du code de châtiment moderne: l'exécution de "l'assassin qui ne pourra pas se venger"- selon la formule de Girard- apaisera-t-il le père affligé? Crime, châtiment et vengeance. Arrêtons-nous un peu pour nous demander: est-ce que la vengeance du père Saadé était la seule réaction possible et envisageable au meurtre des quatre militants phalangistes? Lors du Samedi Noir, le père d'Elie Pano, milicien de la Béjin tué avec Roland, poursuit Saadé et sa horde de tueurs en criant un message qui peut sembler dément:
Contrairement au père Saadé, le père Pano croyait au fait qu'il restait toujours des innocents dans les guerres, même dans les plus atroces des guerres civiles. S'il faut tuer, tuons plutôt les assassins. Mais son discours est plus dense en signifiants. De prime abord, il semble vouloir dire qu'il fallait rendre justice, même quand on prend la justice entre ses propres mains. Il y a plus: ces petits cris de coeur d'un père affligé expriment ce qu'on pourrait appeler un 'populisme de la coexistence' qui reste fortement ancré dans la conscience populaire. Non seulement il ne croyait pas à la victimisation émissaire, mais il ne croyait pas à l'unité de l'Autre, ni à son individuation. Les musulmans sont divisés, tout comme 'nous' le sommes, en riches et en pauvres, semble-t-il dire. Il serait simpliste d'interpréter les dires du père Pano comme s'il voulait laisser entendre que les travailleurs et les pauvres ne tuent pas. En fait, il répète une croyance populaire qui refait toujours surface: ce sont les zu´amâ' et les riches qui 'nous' ont entraînés, nous les pauvres de tous bords, dans cette sale guerre et c'est à eux qu'il faut s'en prendre. Les vrais tueurs ne seraient pas ceux qui exécutent le meurtre, mais les commanditaires du crime. En ces termes, le père Pano met en cause ceux qu'Ismaïl Kadaré appelle ' les maîtres du sang ', ceux qui encaissent le 'prix' du sang et de la 'reprise du sang' tant sur le plan matériel que sur celui du pouvoir; et les deux vont souvent ensemble. Cette loi de l'économie politique de la vengeance est le thème d'un échange intéressant entre les nouveaux mariés d' Avril brisé, venus étudier les us et coutumes de l'Albanie profonde:
... De nos jours et depuis toujours. Car Kadaré ne fait que reprendre à son compte la maxime de son maître Eschyle: "La guerre est un banquier/ son or, la chair humaine."![46] Revenons au père-vengeur. Joseph Saadé citadin, n'appartenant pas à une famille élargie sur laquelle il pourra se replier pour le défendre et le couvrir, se fie au Parti, au quartier et à la communauté. Mais cette trinité ne pourra être le substitut de la famille; elle ne fait que le renvoyer à une autre trinité, celle de la 'sainte famille' phalangiste- 'Dieu, patrie, famille'- cheville-ouvrière de la communauté qui se veut 'moderne'. Ce culte de la famille est justement le moteur de toute l'histoire tragique du 'boucher' de Achrafiyyah. La mort des deux fils mâles a castré le vengeur lui-même, en mettant un terme à la reproduction de sa famille. La violence de Saadé est directement proportionnelle à la force de sa croyance en la famille comme institution et, paradoxalement, à la mesure de son impuissance- impuissance à perpétuer sa famille et à se perpétuer en tant que patriarche. En fait, le récit de Saadé est une enquête à la manière de celle des tragédies grecques, mais dont les dénouements ont été inversés. Tel un OEdipe à l'envers, la découverte importante de notre vengeur, au terme de son enquête, n'est pas celle du meurtrier de son fils, mais celle de la victime qui n'est autre que lui-même. A l'enterrement de son fils Roland, Saadé touche le fond abyssal de sa propre tragédie quand il réalise enfin qu'il " n'aura pas de petit-fils qui portera son nom ".[47] La famille, ainsi châtrée, tue le patriarche! Notons bien cette conception machiste de la famille: la famille, ce sont ses membres mâles. Joseph Saadé a une fille, celle qu'il appelle sa "merveilleuse petite Maya"; mais quand il y a du sérieux, une fille, tout simplement, ça ne compte pas. Elle ne pourra pas reproduire la famille ni léguer son nom à sa progéniture. La 'sagesse' montagnarde ne dit-elle pas: "Le fils de ton fils est à toi, le fils de ta fille est à l'autre [littéralement: "à l'étranger"]"? En fin de compte, Saadé est un 'mort-vivant', un hay-mayt, selon l'expression qu'utilise la tribu pour désigner un des siens qui a été définitivement invalidé dans une vendetta. A la sortie de son livre en France, ce 'mort-vivant' a été invité à participer à l'émission 'Apostrophes' de Bernard Pivot. Le plateau d'Antenne 2 juxtaposait deux mondes et deux vécus de la violence, du droit et du châtiment. La soirée chez Pivot grouillait de questions laissées en suspens: pourquoi les participants ont-ils accepté de figurer sur le même plateau que le tueur déclaré? Par respect pour son droit à la parole? Par tolérance? Est ce que le tueur chiite de Meney aurait été invité et traité avec la même déférence? Ou, alors les participants étaient bien conscients de ce qui était en jeu: la télévision, pas plus? Peut-être que la clé pour ces réponses se trouve-t-elle dans le fait que la violence était ailleurs, 'là-bas', et qu'on l'exorcisait en l'incarnant sur le plateau. Peut-être aussi que Saadé n'était qu'une image, telles ces images de la violence qu'on voyait dans les films hollywoodiens ou que l'on ramenait de loin, des pays du Tiers-Monde, pour mieux se convaincre que la violence était... ailleurs. Sans regrets, ni remords, Saadé a raconté sa vie dans le livre et l'a assumée sur l'écran. Est-ce qu'il le faisait pour se déculpabiliser? Est-ce qu'il cherchait vraiment la compréhension? L'absolution? De toute manière, la singularité de son cas faisait qu'il n'était pas jugeable. Il ne comparaîtra devant aucune autorité judiciaire. Cela, il le savait: la guerre finie, une amnistie générale pardonnera tous les crimes de cette longue et sale guerre. N'empêche qu'un plateau sur lequel se côtoient un meurtrier déclaré et d'innocents invités, ne pouvait qu'évoquer une séance d'interrogatoire. On lui demanda s'il lui arrivait de se rappeler ses crimes. Joseph Saadé répondit qu'en pensant à ce qu'il avait fait, il chassait ses pensées et se concentrait uniquement sur la mémoire de ses fils morts. Curieusement, le plateau pouvait évoquer une séance d'interrogatoire, mais il était l'inverse d'une cour de justice. Car, ici, l' 'accusé' rappelle à ses 'juges' qu'ils ne connaissent pas les lois de 'là-bas': "vous ne savez pas ce qu'ils sont capables de faire" (les musulmans, s'entend). Il y a plus: cet 'accusé' non seulement se déclare non-coupable et ne trouve aucune raison de se repentir, mais il persiste et signe: "Si c'était à refaire, je le referais"- dit-il, en réponse à une question directe- "mais avec plus d'art, car j'ai de l'expérience"![48] Le franc-tueur chiite de Chiyyâh avait répondu à la même question par la même réponse. Quoiqu'il en soit, Saadé n'est pas accusé, les autres invités ne se veulent pas juges. Ou presque. Mgr. Gaillot, à qui Pivot demande s'il considérait Joseph Saadé toujours comme un chrétien, répond: "Je ne juge pas. Mais christianisme et vengeance ne s'accordent pas. La vengeance n'amènera pas la paix." Saadé aprouve modestement, tout en rappelant qu'il n'était pas le seul chrétien a avoir tué 'son prochain'. Le crime aura-t-il servi à quelque chose? Pas la peine de prêcher à un converti; Saadé le sait déjà: "Ça ne ramènera pas mes fils". La paix? Ce n'est pas la paix qu'il cherche. Peut-être, pas même la paix de l'esprit. En tout cas, la paix ne ramènera pas ses deux fils, non plus. Quand Saadé dit qu'il referait ce qu'il avait fait, avec le raffinement de l'expérience en plus, que voulait-il dire au juste? Ne voulait-il pas dire, qu'il le referait, justement parce que ce qu'il a fait n'avait mené à rien ? La tragédie de Saadé est que sa quête de vengeance l'a conduit à essayer les deux codes: la vengeance sur des substituts 'innocents' -'coupables', selon lui, car appartenant à la même 'tribu' que les coupables- d'une part, et le châtiment/ exécution des 'vrais' coupables- en prenant en main la loi, de l'autre. Il n'a été soulagé ni par l'un ni par l'autre. Sa vengeance monstrueuse a été doublement violente, car violence de l'absurde, violence-impotente.
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| VI. Les mécanismes secrets | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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1. L'ennemi, c'est moi! Un des mécanismes sournois dans la guerre civile libanaise faisait qu'à force d'extérioriser l'ennemi, on a fini par l'intérioriser. Au long de la guerre, des Libanais ont imaginé tous les arguments possibles pour extérioriser la violence qu'ils exerçaient les uns sur les autres: c'était la 'guerre des autres' sur leur territoire; la 'cinquième colonne' en était responsable, les 'étrangers', le 'complot extérieur'; s'entretuer entre Libanais était inimaginable, inconcevable, car 'incompatible avec les moeurs et traditions libanaises', etc. Pourtant, quand les confessions semblaient avoir atteint leur plus haut degré de cohésion, quand elles semblaient être le plus unifiées, c'est à ce moment qu'elles s'éclatent et s'atomisent en une infinité de sous-unités claniques et tribales en guerre. Cette prolifération infernale de la violence est inscrite dans la logique confessionnelle, produit de la poursuite d'une double illusion meurtrière: la possibilité d'unifier la confession sous une seule chefferie, d'une part, et la possibilité, de l'autre, de réduire ses éléments et intérêts aussi divergents et contradictoires soient-ils, à une uniformité ou un monolithisme, même si l'un et l'autre sont imposés par les armes. Les scènes finales de la guerre ressemblent à la représentation par Pablo Picasso de la guerre civile dans son fameux 'Guernica', où les traits du bourreau et ceux de la victime deviennent inséparables, parties constituantes d'un même corps, d'un même personnage.[49] Sans transition, comme disent les présentateurs de télévision, de Picasso à Walîd Junblât. Le chef druze, caractère hamlétien par excellence, dont la personnalité torturée mérite une étude détaillée, se distingue des autres chefs de guerre, du moins, par le regard détaché, quoique entâché d'humour noir et de cynisme, qu'il jette parfois sur ses propres actes et sur ceux d'autrui. Lors d'une des pires phases de la guerre, il lança subitement: "L'ennemi est à l'intérieur de chacun de nous".[50] La boucle est ainsi bouclée, dans cette vision conspiratrice-paranoïaque de l'histoire et de la vie. L'Autre, l'Ennemi, s'est installé dans notre for intérieur. Cette phrase comprime toute la guerre civile libanaise, sa logique et son cours. De deux camps qui se livraient guerre, la violence s'était répandue dans la société et avait 'progressé' à rebours en sous-divisions. Les 'petites guerres'[51] prennent la place de la grande, si la guerre pouvait jamais être grande. La guerre n'a plus de camps ni de fronts: chaque quartier, chaque immeuble, chaque famille sont scindés en autant de camps en guerre et de fronts de combat, jusqu'à parvenir à l'ultime unité théoriquement indivisible, l'individu lui-même coupé en deux, en guerre contre lui-même. Les frères ennemis se livrent bataille à l'intérieur de chacun de nous, violence ultime de la personnalité schizoïde. 2. Se débarrasser de l'excédent humain Nous avons déjà abordé la fonction économico-démographique des guerres civiles en traitant de la guerre civile de 1860. Cette même fonction est d'autant plus amplifiée dans le cas des guerres plus meurtrières et plus longues de 1975-1992. D'autant plus que cette dernière introduit une notion radicalement nouvelle: dans le Moyen-Orient, il y aurait 'un peuple de plus' (Bachîr Jumayyil) et c'est le peuple palestinien. Les massacres des camps palestiniens de Sabrâ et Châtîlâ en 1982, par les miliciens chrétiens, les petites guerres contre les camps palestiniens lancées par la suite par la milice chiite Amal, en 1985-86, étaient autant de tentatives pour se débarrasser de ce peuple excédentaire. Commentant le massacre, Skira Hodechith, le mensuel de l'armée israélienne, écrira que les Forces libanaises espéraient provoquer "l'exode général de la population palestinienne de Beyrouth puis de tout le Liban. Les chrétiens voulaient ainsi créer un nouvel équilibre démographique au Liban".[52] Pour les Libanais, la saignée aurait fait au moins une centaine de milliers de morts. L'émigration aurait expulsé un tiers des Libanais hors de leur patrie. On dit 'expulsion' car, y a-t-il vraiment une émigration volontaire? Le besoin économique, n'est-il pas violence, sa forme la plus forte, humiliante, gratuite et pernicieuse? L'émigration n'est-elle pas l'expulsion de ces 'autres' étrangers que sont les autochtones pauvres ou incapables de trouver du travail, 'étrangers dans leur propre patrie'? Commentant la légèreté avec laquelle on tuait au Liban, Jonathan Randall avait écrit: "Comme il se doit pour une société livrée aux lois du commerce, le Liban commença par sacrifier ce pour quoi il avait le moins d'estime: la vie humaine elle-même."[53] Piquante en elle-même, cette remarque se prête à deux interprétations. La première concerne le fait que la vie humaine occupe une place secondaire dans un monde dominé et aliéné par les lois du marché et du fétichisme de l'argent et de la marchandise. Mais elle pourrait aussi se référer à un processus qu'on a déjà examiné: les lois du commerce agissent d'une façon qui nécessite des purges périodiques de l'excédent dangereux: le surplus de capital humain. Comme dans les traditions antiques où on tuait les filles à la naissance, parce qu'incapables de travailler ou de faire la guerre, où on enterrait vivants les parents âgés car ils représentaient une bouche supplémentaire à nourrir, la version moderne de cette économie familiale est la loi capricieuse de la roulette russe... 3. La mémoire de l'oubli La violence de la guerre civile peut aussi être vue comme une thérapie d'électrochoc qui finit par abasourdir le patient sans le guérir. Se souvenir de quoi? Oublier quoi? A ces questions ouvertes, il serait présomptueux de proposer des réponses. Peut-être faudrait-il faire face à la surcharge de mythes d'origines, de mémoires et de souvenirs que véhiculent les idéologies identitaires, rappeler une fonction autre de la 'mémoire' humaine: l'oubli. Le poète arabe n'a-t-il pas dit: "Tu fus nommé 'homme' parce que tu es oublieux"?[54] Comment se rappeler pour oublier? Telle est, peut-être, la question. Une 'nation', selon Renan, est faite d'autant de souvenirs que d'oublis. Il parle du fait que tout "citoyen français doit avoir oublié les massacres de la Saint-Barthélémy, les massacres du Midi au XIIIème siècle". L'oubli, dans l'un de ses aspects, n'est pas l'absence de mémoire, mais un souvenir lointain sans jugement ni parti-pris des massacres où victimes et bourreaux sont confondus et également responsables. Voilà ce que Renan appelle le 'fratricide rassurant'.[55] Il y a parfois des problèmes politiques auxquels seule la poésie propose des réponses, comme disait Maïakovsky. "Une mémoire pour l'oubli", est le titre que Mahmûd Darwîch a choisi pour son journal du siège de Beyrouth en 1982, oeuvre dans laquelle le grand poète palestinien creuse, par une prose délirante et captivante, la version de son propre 'oubli' de l'expérience douloureuse de l'OLP dans les guerres et tragédies du Liban. Mais, pour ce faire, Darwîch se livre à des aveux 'complets' (comme on le dirait d'un accusé ou d'un amant) sur les responsabilités et l'égoïsme de ses compatriotes et des organisations de l'OLP. Surgit ainsi un jaillissement de flash-backs, d'apparitions, de dialogues, du quotidien de la résistance, d'amitiés, de solidarité, de défis, d'amours, d'érotisme et d'héroïsme; le tout distillé par une imagination fertile en une inversion du temps et de l'espace- où le 'temps' serait la ville et l''espace', une journée horrible d'août 1982- pour faire éclater un immense chant d'amour à Beyrouth.[56] La mémoire libanaise, celle des confessions du moins, est-elle capable de ce genre de remémoration et de ce genre d'oubli? C'est-à-dire, peut-elle se libérer de cette fonction de refoulement qui ne fait que préserver, intacts, les origines 'meurtrières', les souvenirs d'adversité et les mémoires fratricides? Aura-t-elle la possibilité de n'être plus ni mémoires, ni souvenirs de racines ou d'origines, mais simplement, 'mémoire d'oubli'? Parviendra-t-elle à se rappeler le fratricide d'une manière oublieuse, qui le rendrait enfin 'rassurant'? |
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Fawwaz Traboulsi |
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