De l'Histoire comme moteur des idéologies du suicide
Essai d'approche du modèle libanais
by Hassan Salame Sarkis
sections
Introduction: Au delà du miroir
I. Le rôle et la pratique de l'Histoire dans les pays sous-développés
II. Le vêtement d'Arlequin
Conclusion: Catharsis

Communication présentée dans le cadre du 1er Colloque International de la Fondation Libanaise pour la Paix Civile Permanente, Aya Napa (Chypre), 8.12 Juillet 1987.

Panorama of events (quarterly on Lebanese Affairs and the Middle-East Conflict) Publishing and Marketing House

© Hassan Salame Sarkis 1987 -2008
Dr. Hassan Salame-Sarkis is a specialist in Art History, Mesopotamian Archeology, History of Religions and Semitic Languages. He is currently teaching at the Lebanese University.

 

 

 

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Introduction: Au delà du miroir

Depuis le début de la guerre libanaise, des milliers d'analyses ont été faites en vue de diagnostiquer les causes du mal qui ne cesse de ronger les Libanais. Des milliers d'autres ont tenté de résoudre la crise en proposant des solutions sociales, militaires, politiques, constitutionnelles et même géographiques! Les unes et les autres ignoraient ou feignaient d'ignorer que ces aspects ponctuels ne constituaient que des épiphénomènes, ou mieux encore, le sommet visible d'un iceberg, dont les 9/l0èmes restaient cachés, ignorés ou simplement occultés par une intelligentsia de salons qui s'est arrogé le droit de statuer en matière de politique, en ce qui concerne le présent, et en matière d'histoire, en ce qui concerne le passé et la vision de l'avenir.

Le fait qu'aucune des solutions préconisées ne soit parvenue, après douze années de guerre meurtrière, à résoudre ne fût-ce qu'un seul problème, si minime soit-il, constitue la preuve que le problème reste entier et même qu'il ne cesse de se compliquer et que les solutions sont peut-être à chercher ailleurs.

Il nous apparaît, en effet, qu'au delà de la logomachie stérile mais meurtrière, au delà du discours incohérent et opportuniste et au delà du vocabulaire travesti et à multiples facettes, il existe une réalité très profondément inscrite dans l'âme du Libanais mêlé activement à la guerre ou subissant passivement ses retombées. Le Libanais, en fait, est atteint d'un mal existentiel, d'un malaise profond, difficile ou impossible à formuler en termes clairs, mais qui n'a jamais cessé de se manifester par des conflits sociaux, politiques, éducatifs ou même militaires qui apparaissent comme la traduction, ou mieux encore, comme les symptômes du mal, avoué en public sous ces rubriques, mais renié en privé, puisqu'il est d'une tout autre nature. Or, les symptômes d'un mal profond changent souvent d'aspects, revêtent une multitude de masques et jouent sur plusieurs registres. L'aspect le plus déroutant d'ailleurs de cette réalité réside dans le fait que les causes invoquées comme se trouvant à l'origine ou à la racine du mal, sont souvent d'une consistance si fluide qu'il est impossible de les saisir par l'analyse, laquelle s'avère être sinon superficielle, du moins marginale.

D'un autre côté, et ce pratiquement depuis le début de la guerre, on n'a cessé localement de présenter la crise comme le résultat d'ingérences extérieures, particulièrement diaboliques qui ont voulu défigurer le visage du Liban. Ce schéma, avouons-le, procède d'une vision mythologique, et partant, irrationnelle de l'ordre des choses: c'est la transposition dans l'histoire et dans le vécu présent, d'un mythe du Paradis transformé en Vallée de larmes par quelque volonté satanique.

Or, il est absolument ahurissant que malgré le va-et-vient des émissaires, malgré la bonne volonté des individus ou mêmes des puissances sympathisantes, alliées ou amies, qu'elles soient d'Est ou d'Ouest, de Nord ou de Sud, jamais quelqu'un n'a été en mesure de présenter de solution tant soit peu valable! On n'a jamais cessé de répéter aux Libanais qu'il est absolument primordial qu'ils parviennent à une franche entente entre eux, une profonde compréhension réciproque, à une forme de cohabitation réellement vécue loin des surenchères publicitaires. Serait-on parvenu à un tel état de paranoïa pour prétendre que tout ce monde se trompe sur notre compte et n'a d'autre volonté que de nous persécuter?

Il existe certainement des ingérences ! Mais comment peut-il en être autrement lorsque des sociétaires sont en complet désaccord sur la manière de gérer leur entreprise commune? Déjà, dans le comportement des individus, il est difficile, sinon impossible de faire respecter les règles de moralité: qu'en serait-ce alors lorsqu'il s'agit d'Etats régis, le plus souvent sinon toujours, par l'opportunisme que l'on qualifie euphémiquement de science politique ou que l'on cache, non moins scientifiquement, sous le couvert des principes d'une savante géopolitique?

Si tel est le cas, et si l'on convient que la crise libanaise est interne d'abord et externe ensuite, il apparaît évident que les causes profondes du malaise sont à rechercher dans la psyché collective qui puise son énergie dans les recoins de l'histoire de ce peuple à histoires, mais peut-être sans Histoire.

 

 

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I. Le rôle et la pratique de l'Histoire dans les pays sous-développés

Je suis parfaitement conscient du fait que les limites du présent essai ne me permettent nullement de cerner la totalité des problèmes que suscitent les termes de son intitulé. Aussi, au risque d'être contredit par certains esprits qui croient en l'objectivité de l'Histoire et de l'historien, par ceux qui tablent sur l'Histoire pour un éventuel rétablissement de la ou des vérités, ou ceux qui éprouvent une quelconque paix de l'âme en projetant dans un avenir lointain- à propos d'événements actuels- les repentirs de l'Histoire - à propos d'événements passés -, me contenterai-je de poser sur cette immense toile de fond que constitue ce qu'il est convenu d'appeler l'Histoire du Liban, un certain nombre de touches, qui pourraient un jour recevoir un plus ample traitement.

Malgré des tentatives ponctuelles, on peut aujourd'hui affirmer que l'Histoire du Liban que tout le monde croit connaître, et dans les recoins de laquelle tout le monde croit pouvoir se retrouver, n'a pas encore été écrite. Certes, quelques historiens sérieux ont tenté d'écrire quelques lignes ou peut-être même quelques paragraphes de cette Histoire. Leurs essais, cependant, sont restés sans lendemains, puisqu'ils n'ont pas réussi à briser le mur du silence, ni même à franchir les limites de certains cercles d'intellectuels tremblant pour leurs idées au milieu du délire meurtrier. Ces écrits n'ont donc pas réussi, par le biais de la grande vulgarisation, à toucher sinon le grand public, du moins le public des écoliers et des étudiants. Les programmateurs officiels, tant scolaires qu'universitaires, se sont cantonnés dans ce domaine à faire réciter, et dans un langage volontairement banal, le plus petit commun dénominateur de ce qu'il est convenu d'appeler le consensus libanais. Même de cette façon, il est facile de constater que l'accord est loin d'être fait entre les différents programmes étant donné que les termes, loin de procéder d'un dictionnaire commun dans lequel les mots sont censés avoir un sens précis, sont tous chargés de connotations prêtes à transformer en malentendus les plus petites nuances, pour peu qu'ils soient à même de produire, dans l'esprit des lecteurs, quelques charges émotionnelles génératrices de réactions aussi incontrôlables dans leurs effets que différentes dans leurs manifestations. Il est toutefois nécessaire de souligner que les erreurs de ces bureaucrates inoffensifs de la culture ont largement été dépassées par les agissements des fanatiques de tout bord qui se sont appropriés l'Histoire du Liban en vue de promouvoir des histoires sectaires et partisanes destinées à refuser à l'Autre son droit à l'existence.

Les différentes «Histoire du Liban» que l'on a publiées et que l'on enseigne, ont rarement dépassé le niveau du roman hagiographique. Elles ont presque toutes été écrites en fonction d'arrières pensées déterminées ou de complexes donnés. Or, malgré leurs oppositions apparentes, elles ont toutes participé à la même conspiration qui, loin de faire éclater la lumière sur les personnes et les événements, a cherché à obnubiler les esprits des lecteurs en leur faisant miroiter leurs propres désirs et leurs propres rêves. Le miroir de l'Histoire peut en principe aider celui qui s'y regarde à se corriger, mais dans le cas du pauvre Narcisse, débilisé par les feux d'une propagande fallacieuse, il y avait de fortes chances que cette pratique soit pour le moins mortelle.

L'Histoire au Liban, comme d'ailleurs dans tous les pays que l'on appelle euphémiquement en voie de développement, n'est pas une science. Elle n'a pas ce statut, et ne peut être considérée comme telle, malgré le fait qu'elle figure parmi les branches de l'enseignement universitaire.

En effet, dans les pays développés ou ceux qui ont résolu sinon la totalité, du moins la majeure partie de leurs problèmes vitaux, l'Histoire peut accéder au rang de science en ce sens qu'elle constitue une discipline qui mobilise des chercheurs financés par l'Etat, et dont le travail consiste à faire de la recherche, sans aucune restriction d'aucune espèce - à part peut-être celle qui concerne la levée du secret sur les archives de l'Etat - en vue d'éclairer le passé de la Nation. Il est entendu du reste que quel que soit le résultat de ces recherches, le partage des opinions, à propos de telle ou telle affaire, ne doit provoquer en aucune manière la descente des protagonistes dans la rue!

Or, dans les pays sous-développés ou qui ont accédé récemment à l'indépendance, l'Histoire n'est pas tellement destinée à faire connaître ou à reconstituer le passé, mais bien plutôt à opérer dans ce passé un certain nombre de coupures et à voiler un certain nombres de pans, en vue d'orienter la vision si ce n'est le cours de l'Histoire ou d'appuyer l'idéologie du moment dirigée vers la lutte contre le colonisateur, ou contre des puissances réelles ou fictives données. Une réactualisation d'un certain passé se fait alors au mépris de l'Histoire en vue de servir les maîtres du moment, considérés comme des réincarnations des héros fondateurs.

A cet aspect idéologique s'ajoute le fait que ces pays ne peuvent se permettre des dépenses improductives en payant des chercheurs d'autant plus inutiles que les régimes se sentent éphémères. En effet, que faire du rétablissement de la Vérité historique - ou autre d'ailleurs -lorsqu'il est impossible de savoir pendant combien de temps on reste au pouvoir et surtout lorsqu'on sait que cette Vérité peut porter en elle des germes jugés néfastes «pour l'ordre public» présent ou à venir?

A ceci s'ajoute l'impossibilité non seulement de monter des bibliothèques capables d'entretenir la recherche, mais encore et surtout de se maintenir à jour dans des domaines qui voient se multiplier les livres et les revues. Or, ceux-ci ne peuvent être acquis qu'au prix d'immenses sacrifices au détriment d'autres secteurs plus vitaux et plus en rapport avec les besoins immédiats de la société, ce qui, dans l'échelle des valeurs, constitue un pari très difficile à tenir.

Si nous passons aux pays pluralistes, nous constatons qu'à côté des problèmes susmentionnés et qui sont déjà suffisamment importants et suffisamment complexes en eux-mêmes, nous voyons surgir un problème d'une toute autre nature, à savoir qu'il est impossible de faire de l'histoire même si les conditions matérielles qui permettent la réalisation de cette entreprise sont remplies. En effet, l'impossibilité de voir l'Histoire accéder au rang de science, et l'historien au rang de chercheur, et non de conteur d'occasion, ne peut se transformer en possibilité pleine d'avenir qu'à la condition de répondre de façon satisfaisante et sans ambiguïté aux trois questions suivantes :

1. Comment parvenir à concilier la recherche de la Vérité historique en soi avec les vérités des différents groupes qui constituent l'ensemble de la population?

2. Comment concilier ces vérités partielles, tout aussi valables du reste les unes que les autres, sans risque de compromettre le consensus, l'équilibre instable ou le compromis qui a présidé à la création du mythe de l'union nationale, lequel ne cesse de jouer un rôle de catalyseur sinon d'unificateur entre des groupes différents sinon antagonistes?

3. Dans quelle mesure un compromis, si judicieux soit-il, fabriqué sur la base de petites vérités et de grands renoncements, peut-il prétendre opérer cette étrange mutation unificatrice sans risque de voir éclater la nouvelle excroissance géopolitique?

Ces questions peuvent être posées d'une autre façon, peut-être plus explicite: Comment est-il possible de concilier l'histoire des individus (les chefs historiques et les chefs occasionnels), celles des familles (les anciens féodaux, les différents clergés et les «parias»), et celles des régions qui constituent autant d'unités sociales et économiques caractérisées, et dont la réalité et l'utilité sont plus naturellement ancrées et ressenties que celles de l'Etat plus lointain et plus abstrait ? Comment concilier toutes ces vérités du vécu quotidien avec les vérités idéologiques et donc variables des partis et des différentes formations: politiques ou confessionnelles dans le but de créer une histoire nationale? Les compromis peuvent apporter des solutions momentanées; ils ne peuvent instaurer un régime de paix civile permanente.

Il existe aussi, dans les pays sous-développés, un autre facteur dont il ne semble pas que l'on ait suffisamment sondé l'importance dans le travestissement de l'histoire: il s'agit de l'impact de «l'écrit». Je m'explique.

Généralement, dans les pays développés, l'historien écrit l'histoire non pas seulement pour édifier son public, mais bien plus pour se porter à la hauteur d'autres chercheurs qu'il considère être ses «pairs» ou ses «collègues», selon l'heureuse formule de Michel de Certeau. Or, dans les pays sous-développés, l'auteur, quel qu'il soit, est revêtu par le peuple des lecteurs - ou des non lecteurs - de l'aura de celui qui possède les secrets de l'écriture et donc de celui qui sait, dans le sens le plus fort du terme. Dans ce cas, plus le livre est gros, plus son auteur est considéré comme un maître en la matière, dut-il ne produire objectivement que des «navets». Le leurre atteint d'ailleurs son paroxysme, lorsque le dit auteur, après avoir répugné à composer lui-même un ouvrage, pille l'oeuvre d'un auteur étranger et la produit dans la langue du pays. La traduction dans ce cas, à défaut d'être un enrichissement de la culture universelle, devient une source de considération et de revenus pour le plagiaire impuni. La science se mesure dans certains cas au volume et au poids.

L'on voit donc comment en jouant sur plusieurs registres à la fois, en profitant de l'incapacité du Pays à payer de vrais chercheurs et à créer des bibliothèques, en bénéficiant de l'impunité que lui assure l'accord tacite du consensus national, en exploitant sa connaissance des langues étrangères et en misant sur l'ignorance de la masse, l'intelligentsia de salons parvient à noyer l'Histoire dans un discours verbeux et opportuniste, non sans avoir au préalable raclé jusqu'au roc les vestiges archéologiques, afin de ne laisser aux générations futures aucun moyen de procéder à quelque contrôle que ce fut.

L'historien dans ces conditions - s'il mérite encore ce titre peut ainsi continuer d'exploiter la pénurie de ses documents, brodant autant de chatoyantes histoires que ses «sources» le lui permettent, exploitant à bon ou à mauvais escient les données de l'archéologie, mêlant mythologies et chroniques et endormant son auditoire par la récitation de refrains que celui-ci aime entendre fredonner. Pris par et dans un système de pensée donné, cet historien se réclamera de l'objectivité scientifique qui s'avère être, le plus simplement du monde, l'idéologie actuelle de l'ordre établi. Ainsi, plus il est soumis et asservir au système en vigueur et plus il se réclame de la science et de l'objectivité.

Il ne faudrait toutefois pas se tromper sur la valeur des mots: science et objectivité sont des contenants dans lesquels il est possible d'inclure tout ce que l'on veut. Un historien qui éprouve la nécessité de cacher la crainte de se voir exposé à de graves risques personnels inhérents à l'énonciation de conclusions en opposition avec l'idéologie de l'ordre établi, se réclame lui aussi de la science et de l'objectivité. Il en est de même de l'historien qui fait de la recherche dans les régimes totalitaires aussi bien que celui qui travaille sous des régimes plus libéraux. D'où la nécessité de procéder à quelques corrections de vocabulaire.

L'histoire dans ces conditions constitue, non point une branche du savoir destinée à établir la vérité ou du moins à éclairer le passé des hommes d'un jour nouveau à la lumière de recherches et d'investigations aussi désintéressées que possible, mais bien plutôt un système de pensée totalisant et envahissant, ou mieux, une idéologie dans tous les sens du terme. Elle ne cherche ni à éduquer ni à initier les gens, mais bien plus à exploiter leurs différences si ce n'est à les exploiter tout court. L'Histoire, dans certains cas, occupe la même place que celle qu'occupe ailleurs la Philosophie, en tant que système d'explication du monde: or, cette place ou ce rôle étaient occupés ou joués jadis par la Théologie et antérieurement par la Mythologie. L'Histoire, en tant que mode d'interprétation, d'appréhension, de compréhension et de prospection du réel, devient entre les mains des gestionnaires de l'opinion, un outil folklorique d'une efficacité rare à l'échelle nationale, revêtu de tous les charmes de la Mythologie, par ses références aux Ancêtres et aux Héros fondateurs, de toute la puissance de la Théologie par ses références aux desseins des Providences et de toute la vigueur de la Philosophie par ses références aux principes des Causes et des effets. L'Histoire dans les pays sous-développés est l'opium des peuples.

Certes, une affirmation de ce genre est d'autant plus choquante qu'elle émane de la bouche d'un historien et d'un archéologue. Mais pour bien la saisir, je crois utile de faire un retour aux «sources», dans le sens historiographique du terme.

En effet, les «sources de l'Histoire» sont formées d'un ensemble de textes et de documents qui ont été mis par écrit et légués par des individus qui furent, en leur temps, des contemporains ou de vagues témoins de certains faits et événements. Comme tout bon témoin, ces individus étaient soumis à la «liberté des enfants de Dieu», autrement dit, ils vivaient -comme nous d'ailleurs- sous l'emprise de tout un ensemble de déterminismes biologiques, héréditaires et hormonaux, auxquels s'ajoute toute une série de déterminismes dits culturels: éducatifs, sociaux, économiques, philosophiques, théologiques et autres. Ils ont donc le plus subjectivement du monde -comme nous d'ailleurs- et en fonction de tout de capital de paramètres (dont certains du reste nous échappent totalement du fait du changement du milieu de vie), appréhendé, interprété, compris et rédigé ces événements et les ont ainsi soumis à l'attention de leurs contemporains (étant donné qu'ils n'ont jamais pensé à nous!).

Or, comme on ne consigne pas par écrit tout ce qui se fait et, à plus forte raison, tout ce qui se dit ou ce qui se pense, il existe de fortes présomptions pour que la majeure partie des documents écrits, légués par le civilisations anciennes ou plus simplement par ceux qui nous on précédés, ne reflète que l'opinion des maîtres du moment qui, sur ce point bien précis, possèdent à n'en point douter, une vérité différente, sinon à l'antipode de celle de ceux qui ne possèdent ni le pouvoir ni le secret de l'écriture.

A ceci s'ajoute le fait que les opinions et les vérités changent et se transforment en fonction des personnes et des circonstances, sans compter tous les amendements intentionnels ou accidentels qui surviennent lors de la transmission du message par des colporteurs tout aussi conditionnés par des circonstances ou par des intérêts immédiats. Il est évident, dans ces conditions, qu'il n'y a point d'objectivité qui tienne, dût-on mettre à contribution tous les artifices de l'archéologie et des autres sciences dites auxiliaires.

L'on voit donc que la subjectivité joue sur deux registres: d'une part au niveau de la perception de l'événement proprement dit -qui se trouve saisi et relaté de telle ou telle façon en fonction du caractère et de l'idéologie de celui ou de ceux qui se sont chargés de le transmettre-, d'autre part au niveau du chercheur qui, à l'autre bout de la chaîne, se penche sur le document en vue d'en tirer des conclusions ou d'en proposer des interprétations qui ne peuvent être étrangères à son idéologie ou du moins à sa vision personnelle du monde.

D'un autre côté, les faits archéologiques -qui sont eux aussi des «sources de l'Histoire»- sont en eux-mêmes muets et amorphes en tant que traces matérielles figées et empreintes sans âmes d'une activité humaine passée ou de laquelle la vie s'est retirée. Or, l'archéologue, lui, est vivant, et en tant que tel, il est le produit d'une époque, d'un pays, d'une culture et de tout un ensemble de facteurs sociologiques, économiques et politiques, autrement dit d'une idéologie ou du moins d'une certaine vision du monde. Il suffit alors d'un rien pour que l'archéologue prête sa langue aux fantômes qui rôdent dans les parages et leur fasse dire exactement ce qu'il veut ou ce qu'on lui a dit de leur faire dire!

Ainsi se crée, à côté de l'Histoire folklorique, une archéologie «patriotique» ou «national-touristique», qui peut même réaliser quelques visées électorales.

L'on voit donc, qu'au delà des apparences et lorsque l'historien et l'archéologue ne parviennent pas à se dégager du système de pensée en vigueur qui leur assure leur pain quotidien, ils peuvent effectuer, consciemment ou inconsciemment, un glissement qui fait sortir l'Histoire et l'Archéologie du cadre du temps et les réduit à une espèce de panacée valable pour l'explication de la réalité de tous les temps sans qu'il soit fait état de la durée réelle des années et de siècles.

De cette façon, les sociétés qui ont assisté impuissantes à la rupture des liens qui les unissaient à leur passé et qui ont été projetées dans un présent ou même dans un avenir sans aucune transition, de façon inhumaine et brutale, et qui ont été ahuries à la vue de leurs Dieux et de leurs systèmes de références s'évaporer avant même qu'elles ne s'en rendent compte, ont donné naissance à des orphelins qui ont perdu tout espoir de retrouver le souvenir de leurs pères et la gloire de leur ancêtres. C'est alors qu'ils ont commencé à recueillir des bribes d'histoires, des morceaux de mythes, des fragments de légendes qu'ils ont collés et cousus les uns aux autres, afin de construire des mythes nouveaux susceptibles de réchauffer le coeur d'une population en désarroi, prête à être envoyée en troupeau se faire égorger sur les autels du dieu de la guerre sous les drapeaux aux couleurs les plus chatoyantes et au son des musiques les plus entraînantes.

Les martyrs en procession pourraient peut-être assurer de leur sang la croissance des essences nationales; ils assurent probablement de manière plus efficace la croissance des pouvoirs et des finances de leur panurges respectifs.

C'est donc sur une exploitation pure et simple de l'Histoire et des sciences auxiliaires de l'Histoire à des fins dévoyées que certains régimes ont fondé la terreur et le mépris des hommes et de la Nature. Les exemples de cette exploitation ne sont ni rares ni ignorés pour qu'il soit nécessaire de les rappeler. Or, sans pousser à l'extrême (mais qui sait, on le fera peut-être!) certains régimes ont réagi d'une façon analogue du point de vue idéologique, même si au niveau des effets immédiats la méthode ne s'affichait pas comme particulièrement meurtrière.

L'Historien qui tente de s'affranchir des entraves du folklore est rarement vu d'un bon oeil: on le suspecte dès qu'il sort du cadre des clichés et des lieux communs; on peut aller jusqu'à insinuer aux oreilles prudes que ses analyses historiques sont teintées de matérialisme dialectique ou de rêveries réactionnaires; on dira que son ouvrage sur l'économie rurale à telle ou telle époque frise le marxisme d'obédience chinoise ou le capitalisme le plus effronté… Tel archéologue qui n'exulte pas de joie en découvrant du bichrome IV, peut être désigné du doigt comme étant d'opinions politiques suspectes… Certes la présentation du problème se veut caricaturale: mais il y a des situations telles qu'il vaudrait mieux en rire. Mais jusqu'à quand?

Le problème que nous avons évoqué ne doit pas être durable. En effet, on a très souvent vu des «vérités» bien établies se transformer en erreurs grossières, et des «erreurs» haussées au rang de vérités sublimes! L'essentiel pour le chercheur sérieux qui entend faire son travail, loin de l'emprise des puissances du moment, est de pouvoir se maintenir, sinon en bonne santé physique et morale, du moins en vie, afin de voir un jour triompher sa vérité. Il va sans dire que nombreux sont ceux qui sont passés inaperçus ou qui ont simplement perdu la vie dans les moments charnières entre des vérités sortantes et des vérités en passe de s'installer.

 

 

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II. Le vêtement d'Arlequin

A la suite de ces considérations générales sur l'Histoire, sur sa conception et sur certains aspects de sa pratique et de son exploitation dans les pays sous-développés, nous allons porter notre regard sur l'Histoire et sur sa pratique au Liban, non sans avoir au préalable précisé les frontières ou les limites du théâtre sur lequel se déroule l'action. Or, comme il nous paraît oiseux de rechercher, dans les replis de l'histoire, les frontières du Liban idéal, nous nous décidons à ne parler de celui-ci que dans ses frontières actuellement reconnues: elles ont l'avantage d'être, jusqu'à présent du moins, les plus généralement admises.

Le Liban, après avoir été un nom propre de montagne, a fini par désigner un pays dont les frontières ont été décidées par une partie de la population sous l'égide d'un Etat mandataire au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Ces frontières ont été ensuite définies par une constitution et enfin reconnues par la communauté internationale.

Cette réalité hic et nunc rend tout à fait stériles et dénuées de fondements les projections du présent sur le passé ou la réactualisation de certaines portions du passé au mépris de l'Histoire. Le Liban de l'Histoire n'a jamais correspondu au Liban de 1974, c'est à dire au Liban d'avant l'explosion récente. Affirmer le contraire c'est commettre une grave erreur, sinon un contresens historique. Certes, du point de vue de la géologie et de la géographie physique, le Liban en tant que «contenant» a toujours été là, et ce, depuis vingt cinq millions d'années au moins et il n'y a pas de raison pour qu'il ne dure pas encore autant! Le Liban «contenu», par contre, est une réalité plutôt récente sur le plan politique; il est une réalité conceptuelle sur le plan historique. Ces distinctions sont absolument nécessaires si l'on veut que l'orateur ou l'écrivain ne se mette pas à prendre ceux qui l'écoutent ou ceux qui le lisent pour des sous doués mentaux. En effet, quand on évoque «Le Liban éternel qui a vu s'écraser tous les conquérants sur ses rochers etc.», c'est du Liban géologique que l'on parle, étant donné que les «Libanais» contemporains de ces étrangers convoiteurs sont morts eux aussi depuis, et il n'est pas sûr que ceux à qui l'on s'adresse en soient les purs descendants en ligne directe! Quand on évoque le Liban «frère jumeau de la liberté», par exemple, c'est du Liban-concept que l'on parle, car, mise à part la liberté dans le tumulte du va-et-vient égyptien, amorrite, hittite, assyrien, araméen, perse, grec, ituréen, romain, sassanide, byzantin, arabe, croisé, mamluk, turc et autres peuples qui ont déferlé sur cette terre et y ont laissé leurs traces et leurs marques tant dans les chromosomes que dans la pierre! A ces conquérants s'ajoutent aussi toutes les populations et tribus déportées ou installées sur le sol libanais et dont certaines d'entre elles ont joué un rôle capital dans la politique de ce pays…

Les brochures que l'on distribuait jadis aux visiteurs et aux touristes, la phraséologie des guides Bleu, Vert ou Rouge, le verbiage des orateurs d'occasion qui se proposent de temps à autre comme maîtres ès patriotisme à courte vue, ont ouvré à diffuser une certaine manière de voir et d'envisager les problèmes. Inutile de dire que cette manière de concevoir l'Histoire pouvait passer inaperçue lorsque les gens s'occupaient à gagner leur pain: maintenant que ce pain manque, ce n'est point de cirque qu'ils vont pouvoir vivre !

Cette façon de voir, et sur laquelle nous reviendrons, n'a pas seulement contribué à creuser un fossé idéologique entre les différents constituants de la réalité libanaise, elle a surtout contribué à actualiser des portions de passe, particulièrement connotées sur le plan émotionnel, de sorte qu'il suffisait, dans cette ambiance, qu'une portion de la population franchisse le Rubicon du compromis, mette la main sur le passe et s'empare de l'Histoire pour servir ses propres fins, pour que le jeu, jusque-là plutôt amusant, tourne au tragique.

En face de leurs agissements irresponsables, je crois personnellement que l'historien sérieux ou qui se présente comme tel, doit actuellement du moins, se refuser le droit de statuer sur ce qu'a pu être le Liban à telle ou telle époque, avant que les Libanais ne parviennent à définir ce qu'ils entendent par le concept Liban d'une part, et quel contenu objectif ils sont à même de mettre dans les contenants époque. En attendant, il doit établir des monographies aussi précises que possible, il doit exploiter les sources, les archives et la documentation archéologique de la façon la plus minutieuse possible en vue de parvenir à la compréhension de l'Autre d'abord et de l'Histoire ensuite.

De là à extrapoler et à brosser avant terme des tableaux grandioses à grands coups de généralités fondées sur quelques documents isolés, rapiécés et vides de contenu si ce n'est du poison idéologique, il y a de fortes chances qu'il soit en train de préparer, consciemment ou inconsciemment, un projet de guerre plus meurtrière et plus totale que les précédentes pour les générations à venir.

Les raconteurs d'histoires peuvent très bien comprimer la durée réelle des siècles et des millénaires ; ils peuvent aisément ne retenir qu'un événement ou qu'un personnage qu'ils présenteront à leur auditoire débilisé comme l'unique produit digne d'être retenu de ces siècles ingrats; ils peuvent facilement combiner histoire et mythologie, archéologie et folklore, cuisine et linguistique, politique et religion: tout cela peut être fort plaisant à entendre, mais ce n'est ni de l'Histoire ni de la Science.

En fait, la perception de l'Histoire est différente selon que l'on se place du côté du profane ou du côté du spécialiste.

Pour le premier, l'histoire nationale se confond en général avec le roman familial. Celle-ci ne tarde pas d'ailleurs à s'estomper dès que l'on remonte au-delà de trois ou quatre générations pour se fondre dans l'histoire fantomatique de la tribu ou de la communauté. Une fois confortablement assis dans son histoire communautaire jugée comme exemplaire et rassurante sur le plan émotionnel, l'individu est soumis à l'idéologie du groupe qui, en tant que personnalité morale et en tant qu'individualité culturelle, est lui aussi soumis à la loi de la quête maladive des origines. Le groupe se crée alors son ancêtre éponyme. Cet ancêtre à défaut d'être une personne, même mythique, peut être identifié à un groupe plus ancien, choisi, en fonction de critères irrationnels mais non moins idéologiques, parmi les multiples possibilités de la typologie ethnographique. Il est évident que tout conflit entre les héros éponymes rejaillira sur leurs descendants et vice versa, en fonction d'un principe d'identification sur lequel il n'est nullement nécessaire de s'appesantir.

Inutile d'insister, dans cet ordre d'idées, sur le caractère schématique de ces filiations qui compriment l'Histoire en faisant abstraction de la durée, qui éliminent la géographie en faisant abstraction des chemins et des trajets parcourus et qui ne tiennent aucun compte des métissages biologiques qui vont en se compliquant d'une génération à l'autre au fur et à mesure que l'on grimpe les branche-racines de la généalogie ascendante.

Du côté du spécialiste, la perception de l'Histoire se caractérise par une vision des choses plutôt vertigineuse. En effet, plus il se rapproche, plus il scrute et plus il se trouve en face d'une succession de trous noirs. Certes, les cadres généraux sont là, mais ce sont des cadres le plus souvent vides, du fait des lacunes de la documentation tant historique qu'archéologique. Car, jamais la connaissance d'une ville, dût-elle être la plus complète du monde ne peut prétendre expliquer tous les problèmes urbains; jamais la connaissance d'une région ne permet l'extrapolation à tout un pays; jamais la connaissance d'une époque ne pourra rendre compte des particularismes locaux. Or, que savons-nous de l'Histoire du Liban ?

La Paléolithique libanais, par exemple, est une période sur laquelle nous possédons une bibliographie abondante et hautement spécialisée qui couvre presque l'ensemble du territoire, bien que la majeure partie de nos informations concernent plutôt la typologie de l'outillage que les conditions précises de l'habitat et de la vie. Or, du point de vue de son impact sur l'opinion, cette très longue période n'est connue que par quelques vagues allusions au site d'Antelias et aux ossements d'Homo Sapiens qu'on y a trouvé et qui ont été exploités pour fonder le mythe de l'autochtonie des Libanais!

Quant au Néolithique, cette période charnière si importante dans l'histoire de l'Humanité, elle est à peine connue par les fouilles de Byblos et par quelques découvertes plus ou mains fortuites.

Le Chalcolithique libanais est partiellement connu par la fouille de Dakermane, une petite agglomération de la région de Saïda et par les fouilles de Byblos.

Le Bronze Ancien, ou le IIIème millénaire, période capitale sur le plan de l'urbanisation, est pratiquement inconnu, si ce n'est par le catalogue des objets trouvés dans les fouilles de Byblos. Il est d'ailleurs regrettable que Maurice Dunand soit mort avant d'avoir rédigé la publication de ces niveaux.

Il en est de même du Bronze Moyen et de l'époque des Hyksos, également connus par quelques découvertes de tombes et quelques sondages non publiés.

Quant au Bronze Récent, et mises à part les fouilles de Kamed al-Loz dans la Békaa, on peut affirmer qu'il est totalement inconnu au Liban faute de fouilles ou de publications. Nous n'avons en effet nulle trace de la ville de Rib Addi de Byblos, ni de celle de Abi Milki de Tyr, ni de celle de Zimrida de Saida, ni de celle de Ammunira de Beyrouth, ni de celle de Aduna de Arqa, toutes et tous pourtant bien attestés par les fameuses Lettres d'El-Amarna!

De l'Age du Fer et de l'expansion phénicienne au 1er millénaire, nous n'avons que quelques informations provenant de Saïda, de Khaldé et d'Eschmoun; et mises à part les fouilles de Sarafand, nos informations se réduisent à peine à quelques rapports préliminaires sur des fouilles de nécropoles ou de tombes isolées. Or, en l'absence de toute documentation nouvelle d'une certaine importance, l'histoire du Liban à cette époque, se réduit à la récitation de quelques clichés sur l'invention de l'alphabet, sur les rapports tyro-israéliens au sujet de la construction du Temple de Jerusalem, et sur la résistance des Tyriens à l'époque d'Alexandre. Certains iront jusqu'à s'approprier les gloires de l'Empire carthaginois.

Quant à l'époque gréco-romaine, elle nous est beaucoup mieux connue sur le plan historique que certaines autres, grâce à l'exploitation des textes anciens et de la numismatique par les historiens de l'Antiquité classique. Sur le plan archéologique, par contre, et malgré des fouilles entreprises à très vaste échelle depuis l'indépendance jusqu'à la veille de la guerre actuelle, on peut affirmer que l'on est toujours scientifiquement au même point qu'au début du siècle, c'est à dire du temps de l'expédition allemande qui a étudié et Publié les temples romains du Liban. De nombreux sites, comme ceux de Beit-Mery, Sfire, Mengez, Chehim, Niha et plusieurs dizaines d'autres, sont à peine connus localement et encore moins des guides touristiques: scientifiquement ils sont considérés comme inexistants ou du moins perdus pour l'Histoire et l'Archéologie en l'absence de toute publication ou de toute monographie savante qui leur soit consacrée.

De l'époque byzantine, on a à peine quelques traces de sites et quelques mosaïques d'églises insuffisamment publiés; mais le remplissage de toute cette époque, dans les livres d'histoire s'effectue au moyen de longues dissertations au sujet de l'Ecole de Droit de Beyrouth dont on n'hésite pas à proposer si besoin est une reconstitution du fronton! Le second volet de la grande fresque historique de cette époque est constitué, on s'en doute, par l'interminable polémique au sujet des Mardaïtes et/ou Jarajima.

De l'époque omayyade, le grand ensemble urbain et palatial de Anjar figure à peine dans un article de vulgarisation. L'histoire de cette époque se réduit à peine à l'épisode de la construction de la flotte de Mu'awiya et à l'anecdotique feu grégeois. Quant aux trois cents ans, ou même cinq cents ans si l'on inclut l'épisode croisé, d'Empire abbasside, ils sont représentés plutôt par d'interminables biographies de quelques hommes illustres (l'lmam al-Ouza'ï, Qosta lbn Louqa...) et par les descriptions épiques de la révolte de Mounaytra.

L'époque des Croisés, tant sur le plan archéologique que sur le plan historique, est peut-être celle qui est la mieux connue de l'histoire du Liban, grâce à l'intérêt que lui portaient les médiévistes occidentaux en général et français en particulier.

On pouvait cependant espérer que les chercheurs libanais, qui ne maîtrisent pas les langues orientales anciennes, ainsi que le grec, le latin et l'ancien français, pour être à même de puiser directement dans les sources de l'histoire antique et médiévale, étaient mieux armés pour aborder les sources de l'époque mamluke et ottomane. Or, même à ce niveau, on constate l'immensité des lacunes, et le nombre quasi infinitésimal des monographies réellement originales et de première main portant sur ces époques. Sur le plan archéologique, et malgré les grandes réalisations architecturales et autres, on est pratiquement très mal informé; tandis que sur le plan historique on continue indéfiniment de discuter sur le chi'isme des Kisrawanais et sur la missive d'lbn Taymiyya, ainsi que sur l'époque de la mise à mort par le feu du patriarche maronite Gibrail Hjoula.

L'époque ottomane est tout à fait ignorée sur le plan archéologique, malgré les grandes réalisations architecturales qui n'ont pas encore mérité de faire l'objet d'une monographie sérieuse. Quant aux aspects purement historiques qui caractérisent cette époque, on continue de discuter interminablement au sujet du statut de l'Emir du Liban et des autres féodaux vis à vis de la Porte, alors que l'imposition du tribut à verser pourrait peut-être indiquer le chemin à suivre pour une interprétation plus objective et moins passionnée des événements.

Cette pénurie plutôt désespérante tant dans les publications archéologiques que sur le plan des monographies historiques mérite que l'on s'y attarde. Trouver une solution à cet état des choses est plus qu'urgent: l'on se rend compte en effet à la suite de cet inventaire, même rapide, que le chercheur est aussi démuni que le profane. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, malgré leurs idées désuètes et leurs chronologies erronées, des ouvrages aussi généraux que la Mission de Phénicie de Renan ou que le Guide des Antiquités du Liban (Tasrih al-Absar) de Henri Lammens continuent de susciter l'intérêt de ceux qui voudraient savoir quelque chose sur l'histoire ancienne ou l'archéologie du Liban, malgré l'âge respectable de ces publications!

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant de constater que là où le savant hésite, le profane affirme ; et si le premier ne parvient pas à se prononcer au sujet des influences culturelles que dénote une catégorie céramique, le second peut aller jusqu'à donner le nom du potier, si ce n'est jusqu'à reconstituer le menu du pauvre fantôme, et hocherait la tête devant l'incompétence ou même l'ignorance du spécialiste. Or, il suffit dans cet ordre d'idées de songer - en guise de leçon - à ce que garderont de notre présent les siècles à venir, et à tous les problèmes et faux problèmes que des générations, créeront à propos de quelques unes de nos particularités culturelles, et à toutes les fausses interprétations qu'elles feront des objets courants de notre vie quotidienne, pour se convaincre de la nécessité de la modération dans l'exploitation du passé. Il m'arrive parfois d'imaginer les résultats ahurissants auxquels parviendraient des archéologues de l'an 3500 en découvrant ce qui resterait des niveaux de destruction du XXème siècle après J .-C. dans un secteur de Beyrouth, par exemple, et des théories fantastiques qu'ils avanceraient en se fondant sur les graffitis qu'ils auraient découverts sur les pans de murs. Il me semble que certains d'entre eux soutiendraient des thèses brillantes sur le passage de populations plus étranges encore que les Hyksos ou que les Peuples de la Mer ... alors que nous savons que certaines de ces inscriptions ont probablement été l'oeuvre de notre voisin de palier!

Le profane se contente, en matière d'Histoire, de slogans qui sont rassurants, bien qu'ils ne puissent résister à l'analyse: cela est évident; pourtant, il convient que l'historien s'attache entre autres, à faire sortir ses contemporains de leur léthargie, sinon de leur suffisance. Cette démarche de démythification et de démystification ne constitue nullement une oeuvre impie: elle est, bien au contraire, une oeuvre de vérité.

En effet, le Liban comme des centaines d'autres régions du globe a été habité depuis les temps les plus reculés; or, pour quelles raisons inconscientes les 6000 ans d 'histoire du Liban - et pourquoi justement 6000 - devraient-ils être plus importants ou plus chargés de signification qu'ailleurs?

Depuis des millénaires, les hommes, au sortir du stade de la cueillette et de la chasse, se sont groupés dans des bourgades qui ont été à l'origine des installations urbaines de l'époque historique; or, pour quelles raisons inconscientes la bourgade de Byblos, par exemple, devrait être plus ancienne ou plus intéressante que les autres, d'autant plus que les fouilles prouvent toujours le contraire?

Depuis que les gens se sont organisés, ils ont ressenti le besoin de comptabiliser leur avoir et de fixer leurs idées: c'est pourquoi, ils ont crée des systèmes d'écriture qui répondaient parfaitement à leur besoin. Or, pour quelles raisons inconscientes, les Phéniciens; par exemple, devraient-ils mériter plus de considération que les autres, alors que leur découverte a mis près d'un millénaire pour «s'internationaliser» et qu'entre temps, Egyptiens, Hittites, Assyriens et Perses ont survécu et ont continué à produire des littératures très valables dans leurs systèmes traditionnels et sans aucun complexe?

Plusieurs questions du même genre peuvent être posées: quels bénéfices recueillerait-on de s'approprier tel ou tel personnage, de promouvoir telle ou telle époque ou de décrier telle ou telle autre?

Nous croyons honnêtement que jamais pareilles questions n'étaient en mesure de devenir des sujets de polémiques entre les différentes fractions qui constituent la nation si elles n'avaient pas été investies, à un moment donné, de charges émotionnelles et de connotations susceptibles de déclencher des réactions irrationnelles. En effet, jusqu'à la constitution du Grand Liban, les livres d'histoire mis en circulation essayaient de présenter, dans un esprit très proche de celui des encyclopédistes, de vastes panoramas des grandes civilisations. Le lecteur «libanais» pouvait de temps à autre découvrir le nom du Liban ici ou là, à la faveur d'un événement ou d'une circonstance. Il savait aussi que le nom du Liban figurait dans la Bible, mais jamais ce nom n'était en mesure de désigner pour lui autre chose que la montagne du même nom. Les conditions géopolitiques dans lesquelles il se mouvait lui interdisaient du reste de penser qu'il pouvait en être autrement. Quand au nom de Phénicie, il était à peine connu de la masse, et seuls quelques érudits pouvaient à l'époque, si on le leur demandait, prétendre avoir entendu parler de la Mission de Phénicie de Monsieur Renan, paru en 1864.

Cet état des choses nous semble d'ailleurs prouvé par le fait que le Manuel d'Histoire Ancienne de James Henry Breasted, Directeur de l'Oriental Institute de Chicago et éminent historien et archéologue, traduit en arabe par Daoud Qorbane et publié par l'Université Américaine de Beyrouth en 1926, n'évoque que de façon très marginale ce problème.

Or, voici qu'un événement d'une grande importance va se produire sur la scène libanaise et va contribuer à relancer, si l'on peut dire, la question phénicienne sur son propre terrain, après qu'elle eut agité pour un certain temps l'opinion savante occidentale quelques décennies plus tôt. En effet, après avoir vécu durant quatre siècles successifs sous la domination ottomane, par émirs locaux vassaux et hauts commissaires interposés, que l'on appelait tantôt Qaïm-maqam, tantôt Mutasarrif, le territoire du futur Liban entre dans une phase nouvelle au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Les français qui remplacent les Ottomans dans le gouvernement du pays vont procéder le 7 Octobre 1920 à l'abolition de la Wilayatide de Beyrouth, et le 26 Juillet 1921 au rattachement de Deir al-Qamar, de Jezzine, de Hasbayya et du Hermel au Mont-Liban. Le Grand-Liban ainsi constitué est proclamé république le 23 Mai 1926.

Mais ce Grand-Liban n'était pas accepté de tous ses habitants, pour des raisons tout aussi valables de part et d'autre du reste, et nous nous interdisons de porter le moindre jugement de valeur sur les différentes options, étant donné que tout jugement de cette espèce sort du domaine de l'Histoire pour entrer dans celui de la polémique stérile à connotation idéologique. Toujours est-il qu'à partir de ce moment une scission va s'opérer entre les deux principales fractions de la nouvelle entité politique, et c'est à partir de ce moment que les penseurs des différents groupes s'efforcèrent de trouver, dans les replis de l'Histoire, des pièces à conviction leur permettant de prouver ou du moins d'appuyer le bien fondé de leurs positions respectives.

Les penseurs chrétiens crurent trouver alors dans le passé phénicien une assise solide, capable non seulement de particulariser le Liban par rapport à son environnement (?), mais encore à prendre possession d'une histoire jugée ininterrompue depuis la plus haute antiquité. C'est de cette façon que l'on vit la première édition de La Civilisation Phénicienne du Docteur Georges Contenau, paru justement en 1926, devenir sinon la Bible, du moins le livre de chevet pour les tenants de la thèse phénicienne. Malheureusement, en ce temps-la, les historiens aussi bien que les archéologues, n'avaient pas encore entre les mains les moyens d'affiner leurs chronologies ni les termes ou concepts culturels dont ils usaient: aussi, l'idéologie phénicienne s'est-elle depuis ce temps figée dans une chronologie et dans une terminologie aujourd'hui désuète, faute d'avoir évolué au rythme des recherches scientifiques indépendantes.

Les penseurs musulmans, de leur côté, cherchaient aussi dans l'Histoire, la Géographie, la langue et la religion, des preuves de leur appartenance à une entité politique plus vaste que celle que prévoyait la Constitution du Grand-Liban. Ils allaient bientôt trouver un appui de très grand poids dans un ouvrage capital de René Dussaud et qui traitait de la Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale, lequel venait de paraître presqu'en même temps que celui de Contenau, puisqu'il date de 1927. L'auteur définissait ainsi et de façon très nette les limites du sujet de son ouvrage «des confins de l'Egypte au pied du Taurus... entre la Méditerranée à l'Ouest, le désert et l'Euphrate à l'Est». Cette délimitation correspondait parfaitement aux aspirations des théoriciens sinon de l'unité arabe, dont le rêve avait été caressé quelques années plus tôt au cours de l'épopée de L'Emir Faycal, du moins de la Grande Syrie.

Il convient de signaler, dans cet ordre d'idées, que J.H. Breasted, Directeur de l'lnstitut Oriental de Chigaco, avait, quelques années auparavant, lancé la formule du Croissant Fertile pour décrire l'Orient ancien qui s'étendait du Golfe persique à l'Egypte. La traduction, en arabe, de son Manuel, devait familiariser les intellectuels de langue arabe avec cette notion qui allait servir de base idéologique pour le Parti Syrien National Socialiste.

Ainsi et à leur insu, d'éminents savants alimentaient de leurs écrits purement scientifiques, les idéologies antagonistes qui allaient, depuis cette époque, fausser la vie politique et culturelle des libanais. Il est d'ailleurs important de noter que la division idéologique n'avait pas et n'a jamais totalement recouvert la division religieuse: il y avait toujours des chrétiens favorables au projet de la Grande Syrie, comme il y a eu toujours des musulmans favorables à la restauration de la Grande Phénicie.

Toutefois le problème, situé jusque là au niveau des querelles idéologiques et théoriques paisibles, n'a commencé à prendre une autre tournure qu'à partir de la fin des années quarante, autrement dit avec la création de l'Etat d' Israël. Cet événement allait fausser toutes les règles du jeu dans la région: il a peut-être eu les plus pénibles conséquences ici ou là, il a causé des morts et des destructions, il a provoqué des révolutions et des guerres, mais jamais il n'a eu autant de répercussion qu'au Liban, C'est lui qui a aggravé la dichotomie islamo-chrétienne (malgré le fait, ou peut-être à cause du fait que le Liban n'a pas pris part au différentes guerres israélo-arabes) en présentant les chrétiens comme des alliés ou du moins comme des sympathisants d'Israël, contre les musulmans qui avaient fait cause commune avec les arabes qui se trouvaient être, par une pure coïncidence historique, leurs coreligionnaires.

Ainsi, l'histoire de la collaboration de Hiram de Tyr avec le roi Salomon pour la construction du Temple de Jerusalem, et grâce au zèle de quelques phénicophiles inconscients, devenait un symbole de la trahison chrétienne ; alors que les invectives du Coran contre les Banu Israël confirmaient et justifiaient la position de l'opinion musulmane. Je crois que c'est en partant de ces prémices qu'il faudrait peut-être rechercher l'origine de la confusion entre le concept d'arabité et l'islam qui terrifie les chrétiens et les pousse à adopter des attitudes hostiles à tout ce qui est arabe, alors que personne ne dénigre le rôle joué par les chrétientés arabes préislamiques, ni le rôle des chrétiens dans les Etats islamiques successifs, ni leur rôle dans la Renaissance arabe et dans la création de l'idéologie de l'Unité arabe au XIXème siècle. Les historiens des mentalités des époques modernes et contemporaines pourraient peut-être un jour vérifier cette hypothèse.

Quoi qu'il en soit, la situation est aujourd'hui telle qu'il est devenu urgent, après douze années de guerre meurtrière, de poser les bonnes questions et d'y répondre franchement, sans user de termes ni de concepts à double sens, si l'on veut parvenir honnêtement et sérieusement au rétablissement d'un dialogue fructueux entre les deux grands courants culturels qui cohabitent au Liban.

 

 

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Conclusion: Catharsis

Au même titre que l'individu, les groupes, les peuples et les nations connaissent au cours de leur vie des expériences traumatisantes. Au même titre que l'individu, ils peuvent souffrir, à la faveur de conjonctures dont le souvenir se perd dans l'inconscient collectif, de délire de persécution ou de grandeur. Au même titre que l'individu, ils peuvent attribuer à des ennemis réels ou imaginaires la volonté de les maintenir dans une position d'infériorité ou le désir d'étouffer leurs droits légitimes à occuper une place de choix dans le concert des nations. Ainsi se constitue, tant chez l'individu que chez les peuples, un ensemble d'idées délirantes dans lequel le malade, atteint de paranoïa, affirme être le fils de parents illustres, et que les parents dont il porte le nom ne sont pas ses vrais parents, et que ce sont ses ennemis qui veulent maintenir la fiction de sa basse extraction. Ce délire de filiation a été mis en évidence par Otto Rank dans un ouvrage capital intitulé Le mythe de la naissance du héros.

A l'échelle des nations, ce délire de filiation a même atteint, à titre d'exemple, des peuples de grande civilisation et non des moindres. En effet, avec leurs ancêtres les Gaulois et leurs ancêtres les Germains, Français et Allemands se sont mutuellement massacrés au cours de trois guerres terrifiantes en moins de cent ans : en 1870, en 1914 et en 1939! Il en est de même des Italiens avec leurs ancêtres les Romains et l'aventure du Duce! Or, ce n'est qu'après avoir compris l'irrationnel de ces idéologies du suicide et après avoir mis leurs ancêtres respectifs à leur place exacte dans l'Histoire, à côté d'autres parents non moins respectables, que ces peuples ont crée l'Europe qui est en passe de devenir la troisième super-puissance mondiale.

Cet exemple, fut-il quelque peu schématique, me permet d'avancer l'idée suivante: si les Libanais, à la faveur de circonstances données, ont connu cet état des choses, et ont été atteints du délire de filiation qui les a poussés à rechercher de faux parents en dépit de l'Histoire et de sa complexité tant sur le plan biologique que sur le plan culturel, ils n'ont nullement le droit de s'arrêter sur cet échec ou sur ce traumatisme. Je crois que la guérison des Libanais viendra des efforts de leurs historiens qui, au moyen de publications saines, fondées sur des recherches sérieuses, les éduqueront et les aideront à se reconnaître comme héritiers à part entière de la totalité de leur passé sans complexes ni mainmise sur des portions d'histoire considérées comme propriété exclusive d'un groupe. Ainsi, après avoir pris connaissance de leur mélange et de leur métissage biologique et culturel au cours des siècles, après avoir revu leurs histoires respectives et après avoir constaté qu'ils n'ont pas plus de droits les uns que les autres à l'Histoire du Liban qui est devenue de la sorte leur histoire commune, ils s'accepteront mutuellement et se remettront à reconstruire ce pays loin de toute ingérence de quelque nature qu'elle soit. C'est peut-être un rêve, mais c'est à cela seulement qu'on reconnaîtra qu'ils ont compris les leçons de l'Histoire. Dans le cas contraire, le fanatisme appelant le fanatisme, il est à craindre que les religions qu'ils prétendent suivre ou défendre ne les amènent à prôner des idéologies du suicide sous le couvert du martyre.

L'on voit de la sorte le poids de la responsabilité qui incombe à l'historien. Faire des projections sur l'avenir pourrait paraître relever de la plaisanterie ou de la science-fiction; or les conditionnements passés et actuels semblent devoir orienter vers des déductions inéluctables: l'avenir dans ce cas est prévisible. En effet, l'Histoire est la psychanalyse des peuples: si elle est réussie, elle peut aider ces peuples à prendre conscience, à assumer leurs problèmes et à les dépasser ; si elle est bâclée, il y a de fortes chances qu'elle soit à même de précipiter la collectivité dans le délire, lequel peut très bien être le prélude du suicide.

Suicide ou martyre? Il est parfois difficile de statuer ou de fixer des lignes de démarcation. En 364 avant J.-C., quarante mille sidoniens, nous dit-on, ont péri par le feu. Or, en dépit des souffrances atroces, le récit de cet événement dont l'odeur a empesté pendant des jours le ciel de la sainte métropole de Phénicie, occupe à peine une ligne dans les livres d'histoire. Je ne sais si, pour mériter cet honneur insigne, il est nécessaire de consentir de tels sacrifices!

 

Hassan Salame-Sarkis

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