Notre mémoire collective: quelle pédagogie?
Réflexions sur l'enseignement de l'histoire au Liban

by Hassan Salame Sarkis

sections
I - FONCTION DE L'HISTOIRE
II - ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE

Published in «Publications du bureau pédagogique des Saints-Coeurs», Beyrouth, 1989

"La Génération de la Relève: Une pédagogie nouvelle pour la jeunesse Libanaise de notre temps"

Acte 5 du séminaire organisé du 9 au 11 décembre 1988 par le Bureau Pédagogique de la Congrégation des Saints-Coeurs

Sur le thème:

«Jeunesse Libanaise et éducation: la survie d'une culture».
Sous la direction de Louise-Marie Chidiac, Abdo Kahi, Antoine N. Messarra

© Hassan Salame Sarkis 1988 -2012
Dr. Hassan Salame-Sarkis is a specialist in Art History, Mesopotamian Archeology, History of Religions and Semitic Languages. He is currently teaching at the Lebanese University.

L'Histoire est une «science» qui prétend connaître la vie politique du passé, comme l'Archéologie, son corollaire, prétend reconstituer la vie quotidienne des hommes de ce passé, et ce, dans le sens le plus vaste que l'on puisse destiner aux termes «politique» et «vie quotidienne». Sur le plan statutaire, elle est une branche de ce qu'il est convenu d'appeler les «Sciences Humaines», ce qui signifie, en d'autres termes, que son objet et son discours sont modelables, modifiables ou orientables en fonction de la structure caractérielle et de l'environnement culturel et idéologique de celui qui s'en occupe et de l'auditoire auquel il est censé s'adresser. Dans cet ordre d'idées, toute nouvelle découverte est susceptible d'être «récupérée» et intégrée dans le système de pensée en vigueur, et l'objectivité scientifique dont on se réclame peut n'être pas autre chose qu'une forme camouflée de la soumission à l'idéologie actuelle de l'ordre établi.

L'Histoire et l'Archéologie, en tant que signifiants, possèdent une similitude de fonction et d'objet: elles s'intéressent, toutes les deux, à tout ce qui est en rapport avec le passé. Elles ont, en outre, une certaine similitude d'approches méthodologiques des faits dont elles s'occupent, à savoir qu'elles partent, toutes les deux, à la recherche et à la rencontre des hommes qui nous ont précédés. Elles diffèrent cependant sensiblement par le support utilisé pour atteindre ce but, car, malgré leurs interférences obligatoires, l'une est plutôt orientée vers la recherche des vestiges matériels, tandis que l'autre s'intéresse plus spécialement aux traces écrites.

Ces «sources» de l'Histoire sont constituées par tout un ensemble de récits ou d'écrits légués par des individus qui furent, en leur temps, des contemporains ou de vagues témoins de certains faits et événements. Comme tout témoin, ces individus étaient soumis à des conditionnements culturels, voire des contraintes, qui les ont nécessairement amenés à appréhender les événements, à les interpréter, à les comprendre et enfin à les rédiger et à les présenter de telle au telle manière. De plus, comme l'on ne consigne pas par écrit tout ce qui se fait et, à plus forte raison, tout se qui se dit ou se pense, il est possible d'affirmer, avec de fortes chances d'être dans la vérité, que la majeure partie des documents écrits légués par les auteurs anciens ne sont pas autre chose que le reflet de l'opinion de ceux qui détenaient alors le pouvoir et qui prônaient, à n'en point douter, des vérités différentes, sinon à l'antipode de celles de ceux qui n'avaient ni le pouvoir ni le secret de l'écriture.

Si l'on ajoute à ce qui précède le fait que les opinions et les «vérités» changent et se transforment non seulement en fonction des personnes et des circonstances, mais encore en fonction de tous les amendements intentionnels ou accidentels qui surviennent lors de la transmission du message par des colporteurs tout aussi conditionnés par les circonstances que par les intérêts immédiats, l'on constate, qu'en dernière analyse, c'est l'idéologie personnelle de l'historien, qui s'empare du document - déjà faussé à la base- et lui imprime son moule propre. D'ailleurs il est impossible de concevoir un travail d'interprétation sans une forte dose d'apports personnels ou, du moins, sans une vision personnelle des choses et du monde! Il en est de même du «document» archéologique qui finit par parler la langue de son inventeur ou de son utilisateur.

Pour détromper ceux qui croient qu'il en est ou qu'il doit en être autrement, essayons simplement d'imaginer ce qu'il adviendra des vestiges de nos activités matérielles et de notre environnement journalier: ils constitueront, à n'en point douter, l'objet de l'archéologie de demain, et tous les accessoires de notre vie quotidienne seront, un jour, exposés dans des vitrines de Musée! Il en sera de même de toutes nos tribulations politiques journalières et de toutes les bribes de nos journaux et de nos graffitis muraux qui constitueront l'Histoire de demain. On soutiendra des thèses très brillantes pour expliquer, tant bien que mal, certaines particularités ou bizarreries de notre comportement ou de nos activités matérielles ou mentales, et les conclusions de ces travaux finiront par trouver asile dans les ouvrages d'histoire!

Peut-on, dans ces conditions, "imaginer tous les problèmes, les faux problèmes et toutes les polémiques hautement «scientifiques que de tels «documents» susciteront? Déjà, de notre vivant, nous lisons dix versions différentes d'un même événement; une enquête ou un sondage d'opinion réalisés avec tout un attirail de moyens et de méthodes sophistiqués donnent lieu à des interprétations contradictoires de la réalité pour peu que l'on sache manipuler les chiffres et bien choisir les prémices. Or, à supposer que notre propre version vienne à disparaître à la faveur d'une conjoncture particulière d'origine naturelle ou humaine, et que l'Histoire ne retienne que la vérité des autres, peut-on seulement tenter d'imaginer ce que pourrait être notre remords et notre douleur en face de tout le gâchis et de tous les crimes commis, de bonne ou de mauvaise foi, pour fonder une «vérité» qui ne sera pas retenue comme telle?

Si l'on considère l'Histoire comme une discipline qui cherche à comprendre les mécanismes de la vie des hommes du passé dans sa totalité et sous tous ses aspects, elle continue généralement d'être, au Liban, le fondement du discours d'une société sur elle-même. Pour des raisons qu'il convient de mettre en évidence, elle reste encore sous l'emprise de la pensée mythique qui, appuyée sur un certain nombre de postulats de base, procède par bricolage - pour utiliser une comparaison chère à Levi-Strauss - et «élabore des structures en agençant des événements, ou plutôt des résidus d'événements.., des bribes et des morceaux.., témoins fossiles de l'histoire d'un individu ou d'une société» (La pensée sauvage, p.32), Au-delà des méthodes d'investigation utilisées, dussent-elles s'affubler de tous les apparats de la scientificité, l'oeuvre historique ou archéologique ne peut qu'en apparence se dégager du système de pensée en vigueur, qu'il soit collectif ou individuel.

Je ne voudrais nullement dénigrer ici les efforts des quelques historiens sérieux qui ont tenté de revoir, aussi «objectivement» qu'il leur était possible dans l'environnement socioculturel et idéologique dans lequel ils se mouvaient, certains paragraphes ou chapitres de ce qu'il est convenu d'appeler l'Histoire du Liban, d'autant plus que leurs recherches n'ont pas encore dépassé le cercle limité de certains initiés tremblants pour leurs idées au milieu du délire meurtrier [1].

 

 

 

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I - FONCTION DE L'HISTOIRE

Il ne fait aucun doute que le discours historique ou archéologique exerce sur les esprits une sorte de charme ensorceleur auquel il paraît difficile de rester indifférent. On peut d'ailleurs doter cette espèce d'admiration plus ou moins béate que l'on éprouve généralement devant l'historien ou l'archéologue que l'on imagine fraîchement sortis d'une entrevue séculaire avec les dieux et les hommes du passé. On les investit de l'aura de ceux qui savent et de ceux qui ont une réponse à tout. Je m'empresse d'ailleurs de préciser que cette aura n'a absolument rien à voir avec celle dont on revêt les savants qui travaillent dans le domaine des autres sciences, qu'elles soient «humaines» ou «exactes»,

Malgré tous les efforts de maquillage et de travestissement destinés à lui donner un «caractère» scientifique, dut-elle même s'élever au rang de «science» et user de tous les subterfuges que lui offrent les techniques, les méthodes, les procédés, voire les technologies, de l'investigation, l'Histoire demeure un domaine qui échappe très souvent à ses spécialistes et se prête aisément au colportage du fait de son attrait irrésistible et émotionnellement contesté. Souvent, d'ailleurs, elle n'est pas tellement destinée à faire connaître ou à reconstituer le passé, que d'opérer dans ce passé un certain nombre de coupures et voiler un certain nombre de pans, selon l'idéologie du moment. Qu'un économiste s'occupe d'astrophysique, ou qu'un médecin s'occupe de géographie peut relever de la gageure, sinon de l'exception. Or, tout le monde parle d'histoire, tout le monde s'intéresse d'une manière ou d'une autre à l'archéologie, et tout le monde porte, en tout cas, à l'archéologue qui peut dater un tesson de poterie de telle ou telle époque, ou à l'historien qui traverse les siècles et les millénaires sans broncher, une admiration qui dépasse parfois de beaucoup celle que l'on porte à un savant qui a découvert une grande loi de la Nature!

L'imagerie et l'humour populaires ont donné à ces deux représentants de l'espèce humaine l'allure et l'aspect d'un vieillard aux lunettes épaisses, scrutant de vieux grimoires ou ramassant quelques tessons au fond d'un trou. L'Histoire est même personnifiée: on lui donne l'aspect d'un vieillard barbu, occupé à tout consigner par écrit, et devant lequel toutes les actions des hommes seraient un jour jugées dans une sorte de tribunal qui fait songer à celui de l'Apocalypse de Jean! On fait même appel à l'Histoire à chaque fois que l'on s'aperçoit que l'ordre des choses est perturbé; on l'invoque pour qu'elle prononce son jugement sur les hommes et sur les événements, avec cette espèce de masochisme qui caractérise les faibles et ceux qui éprouvent une paix de l'âme en projetant dans un avenir lointain - à propos d'événements actuels - les sentences ou les repentirs de l'histoire - à propos d'événements passés!

Ces attitudes, qu'elles soient empreintes d'humour ou qu'elles soient l'expression d'une attente messianique de l'avènement d'une vérité qui devrait un jour éclater aux yeux de tous (sans toutefois aucune rétroaction, ne sont, en fait, qu'une raison de conjurer la réalité actuelle qui peut se présenter comme particulièrement pénible à supporter.

En effet, depuis que les hommes ont commencé à communiquer entre eux au moyen d'un langage, on peut facilement les imaginer groupés auteur d'un feu, à la manière de nos ancêtres d'avant la télévision, en train de se raconter leurs expériences et de se transmettre leur savoir. On imagine très facilement les plus vieux du groupe en train de conter aux plus jeunes les exploits des ancêtres ou leur expliquer la manière de retrouver les traces des sentiers suivis par les héros du groupe. Toute une histoire pleine de couleurs et d'images berçait les soirées des jeunes êtres, meublait leurs rêves et les préparaient à affronter avec courage et confiance des difficultés du lendemain. Toutes ces histoires avaient pour but d'éduquer, certes, mais aussi et surtout de confirmer le petit être en proie, comme tous les enfants de tous les temps, à l'inquiétude et au délire de filiation, dans son appartenance au groupe. Elles l'introduisaient de plain-pied dans le roman familial collectif, déjà paraphrasé par des générations d'ancêtres; et dans lequel il aurait bientôt à écrire lui-même des pages glorieuses!

C'est à travers cette image du vieillard conteur d'histoires et de l'auditoire infantile qu'il convient de comprendre et d'expliquer l'engouement pour tout ce qui touche au passé. Tout se passe comme si les individus, au même titre que les sociétés qu'ils constituent, sont restés (par suite des effets d'un inconscient collectif ou par simple atavisme) en bas âge: ils ont besoin d'être rassurés sur leurs origines, de résoudre leur «délire de filiation» et d'avoir le coeur net sur leur «roman familial»...

Tout se passe évidemment dans le plus profond de l'inconscient humain, mais ce n'est nullement une raison pour l'ignorer ou le renier: avec les mêmes documents historiques on a prouvé des choses et leur contraire et avec les mêmes résultats de fouilles on a reconstitué mille passés différents, sinon antagonistes! Abstraction faite des démarches méthodologiques qui peuvent plus ou moins tempérer son discours, l'Histoire joue, dans notre monde actuel et en fonction des sociétés, le rôle que joue la Mythologie, dans les sociétés dites primitives, en tant que possibilité de réponse à toutes les questions importantes que l'homme peut et est en droit de se poser sur lui et sur le monde qui l'entoure. «Objective» ou pas, «scientifique» ou pas, l'Histoire est là pour répondre et l'historien est revêtu des fonctions de légataire universel chargé de veiller sur le patrimoine pour permettre à la société de remonter à ses sources quand elle le désire!

 

 

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II - ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE

Dans presque tous les livres d'histoire mis à la disposition des écoliers, l'histoire est définie comme une «réactualisation du passé» (ihya al-mady) pour en tirer les leçons nécessaires à la «construction de l'avenir». A cette définition, il existe un corollaire concernant l'utilité de l'enseignement de l'histoire qui se résume comme suit: «Une nation qui ne s'enorgueillit pas de son passé n'a pas d'avenir. L'Histoire est donc une école de patriotisme vrai...» etc. L'archéologie, quant à elle, n'est pas autre chose qu'une sauvegarde du «patrimoine» (al-turat).

Sans procéder à des analyses fastidieuses de vocabulaire, l'on voit déjà, à travers ces trois termes apparemment inoffensifs (réactualisation du passé, orgueil national et patrimoine), comment s'effectue le travestissement de l'enseignement de l'Histoire au Liban.

Pour être «fier» de son passé, il faut que celui-ci soit glorieux: chacun, de son côté, au mépris de l'Histoire, procèdera donc, et avec la meilleure foi du monde, à opérer les coupures nécessaires et voilera le ou les pans jugés moins glorieux, compromettants ou tout simplement contraires au développement idéologique recherché. La texture composite de la société et la morphologie du sol ont permis d'effectuer impunément des coupures dans le «patrimoine» collectif et d'en abuser comme d'un véritable «bien de famille», en vue de promouvoir des histoires sectaires antagonistes.

En s'appropriant l'un ou l'autre des ancêtres, en mettant la main sur certaines portions de l'histoire commune, chaque héritier, ou presque, s'est constitué son propre arbre généalogique, pour légitimer sa mainmise sur l'héritage collectif, pour faire prévaloir ses droits exclusifs à l'héritage. En se forgeant des histoires affectivement et émotionnellement plus rassurantes, les différents groupes ont ignoré ou feint d'ignorer les autres arbres de la forêt, et chaque arbre ainsi constitué est devenu un ensemble ferme et isolé, fier de se dresser unique dans son isolement avec la prétention d'incarner, à lui tout seul, la pureté de la sève de l'heureux temps des origines. Le contact et l'enchevêtrement des branches et des racines, attestant des «contaminations» séculaires, biologiques et culturelles, inévitables et constatables, ne semble d'ailleurs pas avoir toujours convaincu les structures mentales autoritaires de cesser de prêcher la pureté de leur «race», et de refuser à l'Autre son droit à la différence, ou simplement à l'existence.

Les éducateurs devraient renverser leur vision des choses et montrer la complexité des généalogies ascendantes au lieu de chercher à rattacher leurs ouailles à un ancêtre donné, individu ou groupe ethnique ou culturel, à travers une généalogie descendante, fallacieuse et hypocrite, afin de changer l'état d'esprit des jeunes libanais et les amener à plus de tolérance en leur mettant le doigt sur le fait qu'ils sont biologiquement et culturellement héritiers à part entière de tout leur passé. L'enseignement de l'histoire devrait cesser de servir la pédagogie de l'intolérance, pour se mettre au service d'une pédagogie de la vie.

En l'absence de consensus national sur le mythe fondateur de la nation libanaise lorsque l'on s'attache à mettre en exergue le concept du Liban berceau des civilisations en négligeant qu'il en fut aussi le cimetière, quel bénéfice peut-on tirer de promouvoir tel ancêtre au dépend de tel autre lorsque l'on sait que les Libanais sont incapables de s'entendre sur une seule de leurs figures historiques? Quel bénéfice peut-on tirer du «charcutage» de l'histoire lorsque l'on sait que les Libanais sont incapables d'envisager une seule portion de leur histoire sans verser dans le discours passionnel? Est-ce avec l'exacerbation des passions destructrices de part et d'autre au moyen des histoires sectaires et idéologiquement connotées que l'on peut prétendre construire une histoire commune?

Que signifie dans le cadre d'un chapitre sur la Préhistoire une phrase du genre «Le Liban est l'une des plus anciennes patries (min aqdami-l-awtan) habitées par l'homme» que l'on enseigne à nos enfants en classe de 8ème? Peut-elle fonder, avec quelque gonflage, autre chose que le chauvinisme aveugle ennemi du patriotisme? Il suffit d'ailleurs de forcer un tout petit peu la dose, et l'élève de 8ème pourra regarder et «avaler» dans la même série et dans le même esprit un dessin montrant 2 vaches, 3 chameaux, 5 moutons et 1 chèvre, sous-titré de façon fortement significative: «animaux domestiques phéniciens» auxquels on fera correspondre d'autres animaux «arabes», «mardaïtes», «romains» ou «croisés»!

Cette tendance à l'emphase, génératrice de subjectivisme et donc d'intolérance par suite de son exploitation par l'idéologie, continue d'accompagner l'enfant tout au long du cycle d'études, et c'est ainsi qu'en classe de 7ème, il sera convaincu que l'Emir Fakhr ad-Din II caressait, en même temps que son «ours de peluche», un projet de libération nationale, «ayant grandi, le coeur plein de rage contre les Ottomans.,,»! Le même Fakhr ad-Din, soucieux, en six lignes, d'unité et d'amour qui «fondent les nations», ne cesse, tout au long du chapitre, de massacrer, pendre, anéantir, dépouiller... ses ennemis! Inutile d'aller plus loin.

Si l'on ne touche pas au fond et l'on se tient à la forme élémentaire du discours vénéneux que l'on sert à nos enfants, l'on se rend compte qu'il est encore possible de travestir l'Histoire par la simple utilisation de mots, de phrases ou de récits qui, sortis de leur contexte scientifique originel, peuvent recevoir autant de significations que d'intonations différentes. D'ailleurs, les nuances des synonymes peuvent contribuer à ce genre de besogne, et des périodes ou des individus seront promus les unes en «âge d'or» et les autres en «héros nationaux» ou purement et simplement baissés au rang de périodes de «décadence» ou de «traîtres». Que dire aussi de toute une tendance qui consiste à dénigrer ou à rejeter certaines «sources» et à accuser leurs auteurs de xénophobie ou de parti pris, pour peu que leurs assertions soient jugées contraires ou inconciliables avec les thèses que l'on prône…

Habité, comme tous les pays du monde, par un ensemble de groupes d'origines et de cultures différentes, les définitions théoriques (géographique, historique ou politique...) et les définitions idéologiques («éternel», «refuge», «phénicien» ou «arabe»), que l'on donne du Liban idéel ou idéal, n'ont jamais réussi à rallier les différentes composantes de la «nation». Le Liban a pu jouer peut-être un rôle de «refuge», idée prônée par H. Lammens au début de ce siècle; or, a-t-on seulement songé aux conséquences fâcheuses qui découlent de l'érection de cette conjoncture historique en idéologie nationale? Si telle est la vocation du Liban, pourquoi donc avoir accepté le droit d'asile pour les uns et l'avoir refusé à d'autres qui se trouvaient exactement dans la même situation que les précédents? Et même si l'on trouve des réponses à cette question, il est nécessaire et urgent de répondre à une autre non moins grave: pourquoi les anciens réfugiés ont-ils continué de rester embarricadés et isolés des autres réfugiés après que les conjonctures historiques passées ont fini par s'évanouir?

* * *

Trop de questions restent et resteront sans réponses dans l'état actuel des esprits et des mentalités. Comment s'en sortir? L'entreprise est gigantesque... Et en face de tels agissements irresponsables et autodestructeurs, il convient en premier lieu de dénoncer les failles ou du moins de les montrer du doigt.

Je crois personnellement que l'historien sérieux, ou qui se présente comme tel, doit, actuellement du moins se refuser le droit de statuer sur ce qu'a pu être le Liban à telle ou telle époque, avant que les Libanais, héritiers à part entière de tout leur passé, sans discrimination aucune, ne parviennent à définir ce qu'ils entendent par le concept «Liban» d'une part, et quel contenu objectif, qui donnerait à chacun son dû, sont-ils à même de mettre dans les contenants «époques». En attendant, il doit établir des monographies aussi précises que possibles, il doit exploiter les sources, les archives, la documentation archéologique, la documentation ethnographique en voie de disparition, et ce de la façon la plus minutieuse possible, en vue de parvenir à la compréhension de l'Autre d'abord et de l'histoire ensuite.

Si au contraire on continue à extrapoler et à brosser des tableaux grandioses à grands coups de généralités fondées sur quelques documents isolés, rapiécés et vides de contenu, si ce n'est du poison idéologique; si l'on continue de combiner histoire et mythologie, archéologie et folklore, cuisine et linguistique, politique et religion, il y a de fortes chances pour que l'on soit en train de préparer, consciemment ou inconsciemment, un projet de guerre plus meurtrière et plus totale que les précédentes, pour les générations à venir!

Notes

(1) Quelques points soulevés dans notre communication ont été développés dans nos articles et essais suivants:
-«L'arbre généalogique: Essai sur quelques aspects irrationnels dans le discours historique libanais", Annales d'Histoire et d'Archéologie, Fac, des Lettres et Sc. Hum. de l'U.S.J., 3. 1984, pp.35-36.
-"Le Liban: Une option de vie ou de mort. Réflexions sur quelques aspects irrationnels dans le comportement politique libanais ", Panorama de l'Actualité, 45, 1987, pp.21-33.
-«De l'Histoire comme moteur des idéologies du suicide. Essai d'approche du modèle libanais", in «Le droit à la mémoire», Beyrouth, Fondation libanaise pour la paix civile permanente, 1988, 360 p., pp. 101-119, et Panorama de l'actualité, 48, 1987, pp.29-50.
-«En attendant Godot» (compte-rendu sur l'ouvrage de S. Anhoury, Liban: le calvaire le plus long, in Panorama de l'Actualité, 49, 1988, pp.65.70.

Hassan Salame Sarkis

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