Consolidation ou recomposition de la société civile d’après-guerre ?

by Fadia Kiwan

sections
Société civile et société communautaire
La société civile libanaise dans l’après-guerre
  • La vie syndicale
  • Les ordres professionnels
  • Les organisations non gouvernementales
  • Le mouvement étudiant
  • Les centres de recherche et clubs culturels
  • Les clubs sportifs
  • Les institutions religieuses
  • Les partis et organisations politiques
  • Les médias
  • Le secteur économique
Conclusion : Consolidation ou recomposition de la société civile au Liban après la guerre ?
From the french periodical Confluences Méditerranée N°47 – 2003
© Confluences Méditerranée 2003 -2022
Il est évident que la guerre intérieure[1] est le processus par excellence qui affecte le plus durablement le tissu des relations dans une collectivité, car en plus des destructions substantielles des infrastructures matérielles, elle s’accompagne de pertes en vies humaines, de blessures, de handicaps et de mutilations, d’enlèvements, de prise d’otages, de tortures, de vexations, d’humiliations et de peur, et ces derniers phénomènes affectent directement les populations civiles. Il faut ajouter que la durée de la guerre et sa nature influent aussi sur l’intensité de ses effets négatifs et de ce point de vue la guerre au Liban a battu les records par le nombre de volets qu’elle a comportés et par la violence (mesurée relativement en intensité de feu) qu‘elle a exercée. Si elle n‘était pas une guerre civile au sens strict, c’est-à-dire du point de vue de ses acteurs, elle était civile par ses cibles et ses victimes. Qu’est devenue la société civile au Liban dans l’après-guerre ?
 

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Société civile et société communautaire
L’expression société civile qui a été utilisée par des penseurs aussi différents que Hegel, Marx et Gramsci a néanmoins suscité un débat sur la pertinence de son utilisation dans l’analyse politique des «sociétés nationales» dans les Etats du Sud, du fait du manque d’homogénéité nationale dans la plupart d’entre eux, dû à son tour à leur passé pré-étatique et au caractère souvent artificiel de la formation de l’Etat national dans ces sociétés. Le monde arabe se prête tout à fait à cette problématique, du fait de l’avènement d’Etats nationaux en deçà des frontières dites naturelles de la Nation arabe, ce qui a poussé certains auteurs à utiliser deux notions différentes : le national (supra-étatique) et le nationalitaire (infra-étatique)[2].

Le débat sur la formation de la société civile dans les pays arabes a donc accompagné celui de la formation de l’Etat national lui-même, les deux processus étant –dans l’expérience socio-historique arabe– plus ou moins liés.

Ainsi il est devenu courant de distinguer au Liban entre société communautaire et société civile, l’une et l’autre désignant deux types de liens différents mais présentant plusieurs modes de rapports entre elles[3].

La société communautaire, appelée Moujtama’a ahli, désigne les liens familiaux, locaux, claniques, tribaux, confessionnels, c’est-à-dire les liens de parenté et les liens naturels non choisis, alors que la société civile, appelée Moujtama’a madani, désigne les liens choisis délibérément et d’une manière libre et réfléchie par les individus citoyens.

Les Libanais étaient donc naturellement et spontanément unis par des liens de parenté et d’appartenance à des groupes primaires, tels que la famille, le village, le clan, la tribu, la communauté religieuse, et ils contractaient au cours de leur insertion au sein de la collectivité nationale de nouveaux liens, tels que l’adhésion à un parti, un syndicat, une ong, la création d’entreprises, etc.

Par conséquent, ces liens étaient considérés comme reflétant leur adhésion à la société civile, étant entendu que celle-ci est la seule «vraie» appartenance, la seule d’ailleurs se situant en face de l’Etat et entretenant avec lui des rapports interactifs. Cet aspect est d’ailleurs discutable et nous y reviendrons.

Un autre trait peut permettre de démarquer la société communautaire de la société civile et de justifier leur distinction et la mise en relief, sinon la prépondérance, de la société civile face à l’Etat ; il s’agit du type de culture, les liens communautaires étant des liens paroissiaux[4] et les liens civils des liens civiques. On peut constater dans les faits que les deux types de liens ne sont pas nécessairement antithétiques et qu’ils peuvent dans bien des cas se croiser ou se superposer. Il est toutefois assez clair que les liens civiques sont directement liés aux enjeux affrontés par la collectivité nationale.

Au Liban, ces deux types de liens étaient d’autant plus faciles à distinguer que l’allégeance à l’Etat national devait refléter un effort pour sortir du carcan des liens communautaires, du fait que les communautés religieuses étaient co-souveraines de l’Etat dans certains domaines et que l’Etat de droit devait et doit encore faire des concessions aux entités communautaires (religieuses) infra-étatiques. L’Etat libanais n’a jamais réussi à tisser des liens avec les citoyens en dehors des cadres communautaires. Se superposant aux entités communautaires para-étatiques, l’Etat national est resté une entreprise inachevée.

Curieusement, les années de guerre ont maintenu dans le paysage général les deux types de liens mais avec une nette prépondérance des liens communautaires. Cette nouvelle orientation s’est trouvée confortée par la nature des enjeux autour desquels s’articulaient déjà les combats des premières années de la guerre.

Les hostilités elles-mêmes, combats, lignes de démarcation, bombardements, enlèvements, prises d’otages, déplacements de populations, massacres, mutilations, vexations et humiliations, ont développé à outrance les identités communautaires, disloqué et bafoué les sentiments d’identité et d’allégeance civique ou nationale. Il ne revenait plus à l’individu de se définir, de s’identifier et de prendre position : il était défini, identifié et positionné, malgré lui, par le regard de l’autre. Les trois exemples saillants des pratiques de la guerre qui rejetaient les citoyens malgré eux en deçà de leur identité nationale étaient les enlèvements «à la carte», les bombardements systématiques des quartiers résidentiels et des populations civiles et les déplacements de populations. Initiées tantôt par l’une tantôt par l’autre milice, parmi les milices protagonistes de part et d’autre des deux secteurs de la capitale, ces actions visaient manifestement à faire émerger, sinon à développer, les identités communautaires et à gommer et étouffer les liens civils proprement dits.

Parallèlement des actions se poursuivaient, mais nettement plus faibles pour faire valoir l’existence d’une vie associative développant des liens civils supra-communautaires : actions humanitaires, défense des droits de l’homme, réclamations syndicales, actions sociales féminines, revendications d’ordre professionnel, mouvements de non-violence, contestation par les handicapés… étaient des moyens courants de manifester – vainement – la résistance à la guerre. Vers le milieu des années 80, la baisse vertigineuse de la valeur d’achat de la livre libanaise amplifia le mouvement de résistance civile à la guerre et regroupa les différents acteurs autour du Congrès national syndical qui s’est réuni deux fois (en 1987 et en 1988)[5] pour tenter de trouver et d’imposer un arrêt des hostilités.

Notes

[1]. Il y a tout un débat sur l’appellation de la guerre au Liban, qui s’est déroulée du 13 avril 1975 au 13 octobre 1990. Ghassan Tueni intitule son livre Les guerres des autres (Beyrouth : Edition An-Nahar, 1995).

[2]. Cf. Abdel-Malek, Anouar. La pensée politique arabe contemporaine. Paris : Editions du Seuil, 1970.

[3]. Kiwan, Fadia. «La société civile et la formation de l’Etat démocratique au Liban». In Moughaizel, Joseph. Awrak fi zikra. Beyrouth : Editions An-Nahar, 1996, (en arabe).

[4]. Almond, G. ; Verba, S. The civic culture, political attitudes and democracy in five nations. Princeton : 1963.

[5]. Le congrès national syndical. Beyrouth : Publications de la Fondation Friedrich Ebert, 1999.

 

 

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La société civile libanaise dans l’après-guerre
La période examinée dans le présent travail et allant de la révision constitutionnelle de 1990 aux élections législatives de 2000 est caractérisée par une très forte densité d’événements et reflète la difficulté de la consolidation de la société libanaise, cela étant dû principalement à trois facteurs :
  1. Le non-ralliement de composantes importantes de la population à l’accord d’entente national de Taëf et le négativisme qui s’en est suivi (boycott, résistances sporadiques, attentats ou opposition, radicalisme).
  2. L’occupation israélienne au Sud-Liban et en Bekaa-Ouest qui s’est maintenue jusqu’au 25 mai 2000.
  3. La présence militaire syrienne qui se maintient encore sur le reste du territoire libanais.

La persistance des contraintes extérieures déstabilisatrices est claire dans ce qui précède et elle s’explique par la continuation des violences provoquées par le non-règlement du conflit israélo-arabe.

La nouvelle Constitution libanaise (1990) accordait une parité chrétiens/musulmans dans le partage du pouvoir et étendait beaucoup les prérogatives du Président du Conseil au détriment du Président de la République (sous prétexte d’institutionnaliser le pouvoir exécutif). Elle mentionnait aussi dans son préambule qu’il n’y aurait ni partition, ni annexion, ni implantation, comme pour clore le débat sur ces questions fortement litigieuses et de nature à remettre l’entité libanaise en question. Mais l’exercice du pouvoir à la lumière de l’Accord de Taëf et de la nouvelle Constitution, réunissant les «gagnants» de la guerre (ceux qui avaient réalisé des gains dans la nouvelle architecture constitutionnelle et qui par ailleurs se considéraient comme les alliés de la Syrie au Liban), a vite reflété une tendance à la constitution d’une troïka et au blocage dès qu’un désaccord survenait entre le Président de la République, le Président du Conseil, et le Président de la Chambre – ce dernier, au défi de toute séparation des pouvoirs, était amené dans cette conjoncture à s’associer aux deux partenaires du pouvoir exécutif. Cette position l’appelait à jouer souvent les intermédiaires et il n’est pas dit que le médiateur est toujours doublement réprimandé (on dit qu’il reçoit les deux tiers des coups) car visiblement il peut être doublement récompensé.

Qu’en est-il de la société civile dans ce contexte qui, nous pouvons nous en douter, exerçait des pressions négatives sur la société ?

Le déséquilibre dans le rapport des forces, conforté par la présence d’un médiateur extérieur (la présence militaire syrienne qui se présentait comme médiateur/modérateur se trouvait ainsi continuellement justifiée) et se reflétant par des pratiques patrimoniales, clientélistes, népotiques et surtout confessionnelles, allait ranimer les sensibilités communautaires et les sentiments de triomphe et de frustration de part et d’autre. Naturellement cet état de fait allait faire resurgir les formations politiques paroissiales (à connotation manifestement confessionnelle), et par voie de conséquence les formations politiques nationales perdaient du terrain.

Face à cette crise du politique et à cette rétraction paroissiale, qu’elle était la situation, quelles étaient les positions des autres acteurs de la société civile ?

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La vie syndicale

Elle est peut-être la dimension la plus «civile» des mouvements de la société civile. Elle l’est d’autant plus que pendant la guerre elle avait marqué une différence d’attitude à l’égard de la guerre et elle avait mobilisé, comme on l’a vu dans la section précédente, de larges couches de la population. Elle pouvait s’appuyer sur la crise économique et sociale qui a accompagné la dévaluation de la livre libanaise et lui a d’ailleurs succédé.

Les premières années d’après-guerre furent marquées par un mouvement de revendication de réajustement des salaires dans les deux secteurs privé et public.

Le gouvernement adopta par ailleurs une politique monétaire visant à stabiliser le taux de change de la livre contre le dollar, ce qui a apaisé un peu les couches salariées. Mais la crise économique s’est accentuée et la crise sociale s’est compliquée au fur et à mesure que l’Etat s’endettait pour assurer les frais de reconstruction des infrastructures –détruites par la guerre– et que les entreprises économiques du secteur privé affrontaient, l’une après l’autre, des difficultés. Mais la crise économique et sociale ne poussa pas à une convergence des attitudes syndicales bien au contraire[6]. Parmi les raisons de cela, il faut signaler que la politique des gouvernements libanais dans cette décennie s’est appliquée à contrôler l’action syndicale. Et le mouvement syndical a ainsi été mis, à la suite des manœuvres des dirigeants politiques, hors d’état de nuire ou de faire pression.

On peut trouver dans la crise qui va accompagner la naissance et le démarrage du Conseil économique et social un autre indice de la tentative d’appropriation politique de toutes les instances de la société civile. En effet, le Conseil économique et social est une nouvelle institution, prévue dans l’Accord de Taëf, et qui avait tardé à être créée en raison des conflits entre les dirigeants de la troïka, au sujet du nombre et des critères du mode de représentation au sein du Conseil. La loi fut enfin votée en 1996 mais le premier Conseil ne vit le jour que trois ans plus tard[7], miné dès le début par les interférences au sujet de l’élection du bureau. Des différends à connotation confessionnelle sont apparus et certaines déclarations reflétaient un tiraillement parmi les dirigeants politiques pour essayer de tirer, chacun de son côté, la présidence du Conseil à sa communauté, afin de s’assurer son instrumentalisation.

 

Les ordres professionnels

Ils constituent eux aussi une composante importante de la société civile, lieu privilégié où peuvent se nouer des liens solides parmi des personnes provenant de différentes origines sociales et communautaires mais participant, de par leur activité professionnelle, à un même environnement, confrontées aux mêmes problèmes et affrontant les mêmes enjeux. C’est un lieu d’insertion de tous et de chacun dans les mailles institutionnelles de la société nationale moderne. Au Liban en particulier, les ordres professionnels ont toujours occupé une place importante : l’ordre des avocats, fief de nouvelles couches sociales libérales, acquises au constitutionnalisme de l’Etat moderne, suivi de l’ordre des médecins et de l’ordre des ingénieurs sont des institutions prestigieuses et influentes qui accueillent le débat sur des enjeux professionnels et nationaux. L’après-guerre va témoigner d’une visibilité très forte de ces ordres et en particulier au moment de leurs élections respectives.

Cependant, il a été de plus en plus remarquable, pendant les dernières années, que les dirigeants politiques avaient déjà chacun son groupe, sa tendance au sein de l’Ordre, et que les tendances qui s’affrontent au cours des élections constituaient un prolongement des tendances politiques générales dans le pays. La connotation confessionnelle n’est pas absente de l’enjeu électoral socio-professionnel[8].

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Les organisations non gouvernementales

Autre composante «précieuse» de la société civile, elles sont montées en flèche dans l’après- guerre. Toutefois, il faut convenir que, pendant les années de guerre déjà, les ong libanaises étaient très actives, dans le domaine humanitaire et social, en premier, bien entendu, à l’échelle locale, paroissiale, de toute évidence, mais il n’empêche que ce sont également des tribunes d’ong qui ont permis à des voix qui contestaient la guerre de se faire entendre.

D’une manière générale, les ong ont permis à la population de résister à l’effondrement et certaines ont maintenu quelques fibres du tissu national, criblé de balles par ailleurs.

L’après-guerre va témoigner d’une floraison d’ong. Le phénomène n’est pas strictement libanais, ni étonnant. Ce secteur va aussi se diversifier et s’étendre à beaucoup de secteurs d’activité, passant de la priorité à l’humanitaire à celle du développement, et pour certaines ong, il s’agit de l’action de sensibilisation et de conscientisation (advocacy). Les deux sous-secteurs sociaux qui témoignent de la plus grande croissance sont l’environnement et les femmes. Mais beaucoup d’ong ont tenté de diversifier leurs activités et leurs cibles, couvrant ainsi ces deux sous-secteurs entre autres.

Les ong féminines se sont beaucoup développées sous l’impulsion de la politiques des Nations Unies et elles vont adopter une stratégie plus féministe dans le cadre de la plate-forme issue de Beijing. Ce manque d’unité revient à la fois à des enjeux politiques, à des divergences doctrinales, à des luttes de pouvoir – les femmes y étant exposées autant sinon plus que les hommes – et à la difficile conciliation entre la perspective revendicatrice toute naturelle pour une ong et les mailles de l’action nationale en partenariat avec les institutions publiques et les départements d’Etat[9].

Le manque d’unité a directement ouvert la voie à une insertion de composantes importantes du mouvement féminin embryonnaire dans le champ politique et leur instrumentalisation est un risque sérieux.

 

Le mouvement étudiant

Pour sa part, il avait joué un rôle premier dans les années 70, ralliant les étudiants de toutes les universités du Liban et scandant des slogans nationaux. Il était piloté par l’Université libanaise, dont les besoins propres étaient au centre de toutes les revendications.

Dans l’après-guerre, ce mouvement sera le grand absent, du moins dans sa dimension nationale et comme reflet unifié des attentes et aspirations de la société civile. Les mouvements étudiants vont s’y substituer, en raison de la division de l’Université libanaise elle-même en branches Est et Ouest au sein même du Grand Beyrouth, traduisant une démarcation à la fois géographique et confessionnelle, épousant les contours des frontières confessionnelles dessinées par la guerre.

Le paysage étudiant s’est éparpillé aussi en raison de la création de plusieurs nouvelles universités et de la dissémination des campus universitaires publics et privés dans les villes régionales, les provinces et parfois dans les quartiers d’une même ville, sans aucun lien entre les étudiants des différentes universités ou les différents campus. Cet éparpillement a fait perdre au mouvement étudiant son potentiel d’autonomie comme force active, force d’appoint de la société civile.

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Les centres de recherche et clubs culturels

Certains avaient réussi à se constituer en tribune nationale et recherchaient délibérément la diversité d’opinion mais surtout aussi la mixité communautaire. Toutefois, leur influence est restée limitée ; les intellectuels libanais étant plus nombreux à être alignés politiquement et confessionnellement, les autres perdaient automatiquement tout poids et toute efficacité. La vie académique était directement affectée par la dispersion de la communauté scientifique et le compartimentage du monde universitaire. Cette dispersion exposait les intellectuels soit à la récupération, soit à la marginalisation.

 

Les clubs sportifs

Très nombreux et très actifs, ils ont eux aussi augmenté en nombre, en effectifs et en intensité d’activités. Mais les plus importants parmi eux seront entraînés dans des sensibilités communautaires et exposés à la récupération[10].

 

Les institutions religieuses

Traditionnellement très puissantes elles ont gagné en puissance, en capacité d’influence sur le système politique et en audience auprès de la société.

Ces institutions, dont quelques-unes sont plus que centenaires, ont toujours eu des ramifications dans le secteur social, humanitaire et culturel. Il faut ajouter le très grand poids des institutions scolaires et universitaires appartenant à des missions ou aux mains de responsables des fondations religieuses et communautaires.

Ce gain d’influence s’explique aussi par l’impasse dans laquelle se trouve le système politique, en manque d’une véritable légitimité populaire, miné par les luttes intestines et subissant des pressions extérieures très fortes. Les institutions religieuses remplissent en quelque sorte les fonctions de substituts ou d’équivalents fonctionnels.

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Les partis et organisations politiques

Au Liban ils ont eu un passé très actif. Si on excepte à chaque fois ceux qui participaient au pouvoir, les autres occupaient, surtout avant la guerre, une place importante sur l’échiquier civil. C’est dans ce cadre d’ailleurs que des tendances transcommunautaires, multicommunautaires et laïques se sont développées.

Avant la guerre, deux grandes tendances politiques s’étaient constituées, articulées autour de l’attitude vis-à-vis du système politique. Cet axe appelé droite/gauche ne coïncidait pas avec la participation au pouvoir puisque certaines formations y participaient, tout en étant anti-systèmes, et certaines autres s’étaient parfois rangées dans l’opposition au régime, quoique favorables au système (le Parti socialiste progressiste et le Bloc national peuvent être cités en exemple). Au seuil de la guerre, une nouvelle articulation a émergé autour de la présence militaire palestinienne au Liban et, à la suite des alliances contractées, une nouvelle configuration va apparaître, opposant une alliance palestino-islamo-progressiste initiée par le mouvement national et une alliance des formations politiques de droite. Rapidement, avec la montée de la violence, l’axe chrétien/musulman va supplanter celui de droite/gauche, mais on doit noter le fait qu’il est resté des formations politiques en dehors de cette polarisation et refusant le recours aux armes pour régler les différends. Toutefois, ces formations, peu nombreuses et se situant en porte-à-faux par rapport aux belligérants, ont été rapidement marginalisées.

La résistance à la guerre a donc pris principalement la voie des associations sociales et humanitaires et des organisations syndicales, devenues les représentants les plus actifs de la société civile, comme on l’a déjà dit dans un autre paragraphe.

L’après-guerre témoignera de la constitution d’un nouvel axe articulé autour de l’acceptation de l’Accord de Taëf : pour l’accord/contre l’Accord. Cette articulation ne coïncide pas avec l’axe droite/gauche ni tout à fait avec l’axe musulmans/chrétiens, mais il est certain que, pour neutraliser toute opposition au statu quo, pressions et dérapages s’allient pour donner à cet axe une connotation religieuse.

Dans ce contexte, le rôle des chefs spirituels modérés s’est développé et a contribué à maintenir un climat de disposition à la réconciliation (les positions du Patriarche Sfeir et celles de l’Ayatollah Chamseddine cherchaient à tempérer le clivage tout en capitalisant des réserves de résistance au statu quo).

Toutefois, la vie politique a vu se développer des dissensions au sein de l’alliance au pouvoir et au sein des formations qui ont entériné l’Accord de Taëf ainsi que des divergences parmi les formations opposées au système et au régime. Ce paysage montre que la vie politique est agitée et que des blocages multiples empêchent le fonctionnement des institutions nationales.

 

Les médias

Ils ont eux aussi eu une histoire riche en actions d’accompagnement des initiatives et mouvements de la société civile. Mais curieusement, l’après-guerre va témoigner de l’émergence de médias multiples et d’une convergence de leur discours[11]. La propriété des médias a fait émerger deux problèmes fondamentaux : celui de leur instrumentalisation par les dirigeants politiques et celui de l’influence de l’argent dans leur fonctionnement et dans leurs orientations.

 

Le secteur économique

Il constitue lui aussi une composante très importante de l’échiquier de la société civile et dans l’articulation des rapports avec l’Etat. Ce secteur traditionnellement très important a subi de très grandes transformations après la guerre, dues en partie aux transformations de l’économie internationale en économie mondialisée, à ses propres gains et pertes au cours des années de guerre mais surtout face aux nouvelles orientations économiques et politiques du Liban après Taëf. Il faut surtout relever une relative dispersion des sous-secteurs économiques, confrontés inégalement aux enjeux économiques et politiques de la phase de reconstruction[12].

Notes

[6]. Voir Slaybe, Ghassan. Fi al-ittihad Koûa (Force dans l’Union). Editions Moukhtarat, 1999, (en arabe).

[7]. Le décret de constitution du Conseil économique et social est sous le n° 2012 du 30 décembre 1999.

[8]. Le président de l’ordre des médecins, médecin de carrière naturellement, se présenta aux élections législatives sur la liste du Président du Conseil Rafic Hariri en 2000 et entra à la Chambre. Son successeur semble appartenir à la même tendance politique.

[9]. La stratégie des femmes libanaises a été élaborée d’un commun accord entre la «Commission nationale» nommée par le gouvernement et la commission non gouvernementale de suivi de Beijing (1976). Mais elles n’ont pas réussi à ce jour à travailler en un véritable partenariat.

[10]. Il faut citer les multiples incidents qui ont eu lieu au cours de matchs officiels joués par des équipes de clubs adverses : Hikmé, Ryadi. La querelle entre le club de la Sagesse et le Club Sportif a vite dégénéré et pris une connotation confessionnelle.

[11]. Loi n° 382 du 4/11/1994.

[12]. Le secteur bancaire et financier est sorti plus fort après la guerre, surtout après la phase de dévaluation de la livre libanaise. La politique de l’Etat en matière de stabilisation de la devise nationale et d’emprunts sous forme de bons du Trésor à des taux très élevés a continué à consolider ce sous-secteur économique quoiqu’il ait témoigné d’une recomposition et d’une plus grande concentration.

 

 

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Conclusion
Consolidation ou recomposition de la société civile au Liban après la guerre ?

Le paysage général décrit dans les paragraphes précédents montre une société civile assez dispersée et assez affaiblie. Ses composantes sont manifestement occupées et préoccupées par des enjeux différents. Les rapports avec l’Etat empruntent plus que jamais des canaux communautaires et le repli identitaire semble plus prononcé dans l’après-guerre. Il est presque généré par les politiques de l’Etat[13]. D’une manière générale, tous les sous-secteurs de la société vivent un malaise mais il y a absence de perspective et aucune alternative n’a réussi à émerger. Les différentes formes de contestation sont exprimées par des segments de l’élite politique marginalisée par l’alliance au pouvoir ou par des segments pariant sur une impulsion extérieure pour le changement et sans projet politique précis.

Toutefois il faut se garder de croire que cet affaiblissement est dû aux seuls effets des années de guerre ou de dynamiques internes. Le contexte régional – la recrudescence de la violence en Palestine, les deux guerres du Golfe et plus récemment la guerre contre l’Irak, la résurgence des mouvements religieux fondamentalistes, la montée en puissance des courants politiques islamistes, les bouleversements de la scène internationale après l’effondrement des pays socialistes et l’extension rapide du processus de mondialisation économique, etc… – est un facteur qui influe plus ou moins sur l’état de la société civile libanaise. Les enjeux étant nouveaux, les orientations sont en cours de redéfinition.

A la lumière de l’évolution de la société libanaise durant la période d’après-guerre et au vu des développements survenus dans cette même période aux plans international et régional, et dans les domaines politiques aussi bien qu’économiques, il nous semble légitime de reconsidérer la distinction société civile/société communautaire qui nous entraînait à les considérer comme antithétiques et à déconsidérer la société communautaire dans l’examen de l’évolution de la société civile. Avec le déclin de la territorialité et de la logique stato-nationale, il serait pertinent d’assouplir nos catégories et d’inclure toutes les formes de liens non articulés autour du pouvoir comme composantes de la société civile. Au Liban, les formes parfois communautaires que prennent les initiatives civiles et les actions de contestation face aux entorses à l’Etat de droit ne sont pas nécessairement communautaristes et les liens primaires et même paroissiaux ne devraient plus être considérés comme des formes de résistance à la formation de la société civile, mais bien plutôt comme une réserve pour elle, dans la mesure où se dégagent, à tous les échelons, dans les rapports sociaux, des notions de bien commun, de bien public, le souci de la protection des droits de l’homme et l’aspiration à la liberté.

Bien plus qu’une consolidation de la société civile, puisque nous avons remarqué le malaise qui la saisit dans l’après-guerre, nous sommes portés à considérer qu’elle est en pleine recomposition.

Notes

[13]. Les industriels se plaignent du coût de l’électricité trop chère et réclament le droit d’importer directement le mazout. Cf. Roy,Olivier. «Etat et recompositions identitaires : l’exemple du Tadjikistan». In Hannoyer, Jean. Guerres civiles. Paris : Karthala – cermoc, 1999. pp. 221-234.

 

Fadia Kiwan est professeur de sciences politiques, directrice de l’Institut des sciences politiques à l’USJ

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