"Que suis-je, sans la guerre et sans lui?"

Propos recueillis par Anissa Barrak et Bénédicte Muller

From the french periodical Confluences Méditerranée N°17 – 1996
© Confluences Méditerranée 1996 -2022

En 1985, la guerre du Liban a déjà dix ans. Pour Marie Seurat, jeune femme de la bourgeoisie syrienne d'Alep, cette guerre est irréelle, c'est un "spectacle", un "film policier", une "loterie"... jusqu'à ce qu'elle soit touchée de plein fouet, ce 22 mai lorsque son mari, Michel Seurat, disparaît, enlevé au moment où il débarquait à l'aéroport de Beyrouth, après un séjour en France. On ne le reverra plus. Marie vivra, pendant des mois, sans rien savoir de son sort, confrontée à sa propre angoisse et l'incapacité de répondre aux interrogations de ses enfants. Dix ans après sa douloureuse aventure, elle évoque la guerre, la disparition de Michel et l'impitoyable persécution des médias. Le guerre n'a-t-elle pas, en quelque sorte, pendant ce terrible intermède, donné un sens à sa vie?

«Ma première expérience de la guerre, se souvient Marie Seurat, a été le siège de l'Holiday Inn en septembre 1975, pendant la bataille des grands hôtels. Nous ne voyions à l'époque ni la mort ni l'horreur; la guerre était un spectacle, un immense film policier dont les événements se déployaient autour de nous, sans que nous ayions jamais le sentiment qu'ils pouvaient nous toucher. La guerre était alors irréelle car la vie continuait. Nous faisions le signe de croix et slalomions entre les bombes. Pour moi qui n'adhère à aucune idéologie politique, la guerre m'a permis de trouver un ancrage que je n'avais pas intérieurement, de combler cette peur du vide et de la solitude, d'échapper à mon mal-être.» Dans Les corbeaux d'Alep(1), elle avait déjà décrit cette perception qui lui est si particulière de la guerre: «La guerre comme drogue. Ailleurs, les plates réalités d'une vie normale auraient pesé sur notre couple jusqu'à l'étouffer. A Beyrouth, les névroses individuelles se perdent avec soulagement dans l'immense folie collective... Beyrouth remplissait son office d'enfer poétique, nous versant son poison délicieux... Pour nous la guerre, avec son immense incertitude, était à la fois atroce et grisante. (…) Dans cet extraordinaire révélateur, le vernis social se dissout, les êtres apparaissent à nu... Certains étrangers ne voulaient plus quitter le Liban parce que, là seulement ils étaient quelque chose et que, pour la première fois de leur vie, ils existaient vraiment.» Mais la réalité de la guerre a fini par avoir le dessus sur l'exaltation que procure cette mise à nu existentialiste — et en fin de compte factice — devant le déchaînement des instincts de la destruction. Peut-on continuer à vivre en marge d'une guerre, lorsque celle-ci se déroule dans son propre espace et oppose, dans la violence, les composantes essentielle de sa vie? «C'est en 1984, avec la montée de l'intégrisme musulman à l'ouest, que d'un seul coup, la griserie de la guerre s'est dissipée. Alors, j'ai su qu'il allait nous arriver malheur. Et j'ai cessé de rire

Michel est arrivé dans la vie de Marie en même temps que la guerre. Mais pour Marie, son enlèvement reste un épisode à part, un événement qui n'entre pas dans les repères de la guerre. «Il a été enlevé dans le chaos qui régnait alors, comme beaucoup d'autres l'ont été, tant d'autres qui ont été supprimés et jetés à la mer. Pourtant lorsque je pense à la guerre, j'exclus l'enlèvement de Michel. Peut-être parce que, fait absurde, il soutenait ceux qui l'ont enlevé et tué

Michel est né en 1949 en Tunisie. Après les événements de Bizerte, il se passionne pour la défense des opprimés politiques. Marie est née la même année à Alep en Syrie dans une famille d'industriels du coton. Elle grandit entre une mère grande-bourgeoise alépine raffinée qui refuse de parler arabe et achète ses vêtements à Paris, et un père d'origine paysanne anatolienne, mystique. «Une dame très victorienne mariée à un paysan» nous dit-elle. Marie vit très mal ce déchirement au sein de sa famille qui reflète une contradiction plus globale de la société alépine de l'époque. Après l'arrivée au pouvoir du Baas et les nationalisations, sa famille s'installe à Beyrouth.

Elle rencontre Michel en 1973, à Beyrouth où il enseigne l'arabe. Lorsqu'il s'installe à Damas comme chercheur à l'Institut d'études arabes, elle le rejoint. Ils ne se quittent plus. «Sa passion pour la Syrie m'a fait découvrir ma terre natale. Grâce à lui, une sans-patrie a retrouvé ses racines. Après le drame, je ne faisais que répéter: je n'ai plus de mari, je n'ai plus de patrie!» Pour la chrétienne qui a été éduquée dans le cloisonnement communautaire, — elle nous raconte que sa mère lui interdisait de fréquenter une copine musulmane qu'elle a connue à l'école des Franciscaines, lorsqu'elle avait treize ans — sa vie avec un humaniste féru de culture arabe l'a réconciliée avec ses origines. Tout deux ont d'ailleurs fini par être ces citoyens "universels" que Marie évoque en ces termes: «Pour les Libanais, je suis syrienne. Pour les Syriens, j'ai beau appartenir à la famille chrétienne des Mamarbachi à Alep, je suis désormais libanaise. Au fond, Michel et moi n'avons plus de patrie. Des compagnons d'errance, épris d'un "point de chute" devenu notre pays, le Liban...»

Après un séjour de trois ans à Damas, ils finissent par s'installer à Beyrouth en 1982, en pleine guerre. Tout en s'étant à plusieurs reprises impliquée dans des actions de soutien aux victimes, Marie dit n'avoir pris aucune part active dans la guerre. Se considérant comme a-politique: Marie reconnaît qu'elle changeait d'avis tous les jours, au gré de sa sensibilité et de son humeur: «Un jour, je soutenais les Palestiniens, un autre, les Syriens; un jour j'étais pour les musulmans, un autre pour les chrétiens. Je dessinais des livres pour enfants, mais on m'aurait mis une mitraillette dans les mains, j'aurais peut-être tiré et tué» Elle ne tua point. Elle s'occupa plutôt des enfants palestiniens de l'hôpital psychiatrique de Sabra, détruit par un bombardement israélien. «Dans le terrain de football, sous les bombes, je torchais ces gosses, je ne pouvais faire autrement, c'était nécessaire, inéluctable, je ne me posais même pas la question

Dans la guerre, comment avoir la certitude d'être dans la vérité, lorsque tout est si compliqué? «J'ai une grande admiration pour les femmes qui ont combattu, même pour celles qui étaient considérées comme des extrémistes. Pour Marie-Rose B. qui s'occupait d'enfants palestiniens et qui a été tuée et coupée en morceaux par les phalangistes. Pour Leila Khaled qui a participé, dans les années 70, aux détournements d'avion. S'il n'y avait pas eu ces actions terroristes, qui aurait jamais parlé des droits des Palestiniens? Tous les mouvements de libération ont commencé comme cela. Où mettre les limites? Jusqu'où peut-on aller et qui a le droit de dire: "Cela est légitime et cela ne l'est pas?"»

Marie est de celles qui s'interrogent en permanence, sur tout.

«Volontaire pour un poste dangereux, Michel avait voulu ces risques à la mesure de ses exigences...» Lorsqu'il est enlevé le 22 mai 1985, sur la route de l'aéroport de Beyrouth, Marie perd tout repère. Comment affronter ce drame? Que faire pour ne pas compromettre la libération de Michel? Tous les bruits les plus contradictoires circulent. Le Djihad l'accuse d'espionnage: il aurait fourni aux services de renseignements israéliens ses analyses sur le Proche-Orient et les mouvements islamistes au Liban. «Ont-ils vraiment cru qu'il était espion? Quand il avait envisagé de collaborer avec le Centre d'analyse et de prévision du quai d'Orsay, certains de ses collègues de l'Institut de Damas et du CNRS, bonnes âmes n'avaient pas hésité à l'accuser de faire du renseignement. (…) Les Israéliens, eux racontent à France Soir que Michel est un terroriste complice des Palestiniens.»

En fait, «l'arabisant a été assassiné par les Arabes; le spécialiste retourné au Coran a été mis à mort par les intégristes; l'orientaliste a été tué par son Orient...». Mais qui cherche à faire la lumière sainement? Qui se préoccupe, avec elle, de la libération de Michel? La traque médiatique n'a laissé aucune chance aux négociateurs bien intentionnés, lorsqu'il y en eut. Marie mène son combat contre l'exploitation de son drame par la presse, contre la maladresse des familles et proches d'otages qui «venus de Paris croient pouvoir, en se promenant, accompagnés d'une armada médiatique dans les quartiers intégristes, défier les kidnappeurs et leur imposer de libérer les otages.»

Pour Marie Seurat, le rôle des médias occidentaux, particulièrement la télévision, dans la relation de la guerre est trouble sinon pervers: «Par leurs interventions répétées, leur soif de sensationnel, les médias ont fait monter les enchères et transformé l'otage en une denrée de prix, une arme redoutable aux mains des ravisseurs

"Le spectacle de la guerre à la télévision, la guerre des autres, nourrit d'une certaine façon le voyeurisme des pays occidentaux; il comble le vide de leur existence et leur permet de faire la guerre par chaîne cathodique interposée.» C'est pour cela que Marie Seurat considère que les guerres sont relatées de cette manière terriblement superficielle; seule la frénésie du sensationnel compte. Le matraquage ne laisse aucune place à la réflexion. Que reste-t-il des images qui passent devant le spectateur avide de sensation? «Ce qui reste, c'est du steak haché, dit-elle, tandis que pour ceux qui la vivent pour de vrai, ce n'est pas du spectacle, la guerre, c'est la mort

Marie Seurat appuie son point de vue par l'exemple des femmes algériennes, qui sont la cible d'une véritable chasse au gibier humain systématique et cruelle. «Les Algériennes n'ont d'autre choix pour se défendre que de prendre les armes. Si j'étais Algérienne, dit-elle, je ne me contenterai pas d'écrire des livres. Si on attaquait mes enfants, je poserais des bombes. A ce niveau, le dialogue est impossible. On ne peut répondre à la violence que par la violence

Sa guerre est finie, mais les traces du passé demeurent: «La guerre, et c'est ce que j'essaie d'enseigner à mes filles, nous a donné une autre optique de la vie, de la politique. Elle nous a beaucoup appris sur la démocratie, la dictature, les droits de l'homme et ceux de l'enfant. C'est pour cela que je considère que c'est une chance que mes filles soient nées à Beyrouth pendant la guerre, à deux pas de la ligne de démarcation, même si on a payé le prix très cher, trop cher

Propos recueillis par Anissa Barrak et Bénédicte Muller

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Notes

[1]. Marie Seurat, Les corbeaux d'Alep, Gallimard - Lieu Commun, 1988. Op. cit., pp. 156 et 184.

Marie Seurat est l'auteur de
Les Corbeaux d'Alep, Gallimard - Lieu Commun, 1988.
Un si proche Orient, Grasset, 1991
Mon royaume de vent, Grasset, 1994
Salons, coton, révolutions…, Seuil, 1995

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