Les enjeux de la terre et de l’eau

by Omar Salam

 
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  Une terre mal valorisée
  Des régions en souffrance
  L’eau du renouveau ?
From the french periodical Confluences Méditerranée N°47 – 2003
© Confluences Méditerranée 2003 -2022
L’agriculture libanaise connaît de lourdes difficultés et est devenue un enjeu politique, économique et social important. La mise en place d’une stratégie agricole nouvelle est par ailleurs primordiale pour certaines régions du pays plus particulièrement concernées et doit s’accompagner d’une valorisation des richesses en eau jusqu’ici peu exploitée.

Le Liban est caractérisé par la richesse de ses terroirs et l’abondance de son eau. Après tout, n’a-t-il pas été décrit dans la Bible, comme «un pays où coulent le lait et le miel» ? Le lait caillé auquel les Anciens pensaient en voyant les neiges de ce territoire arrosé, n’est-il pas l’éponyme du pays ? Liban : pays de terres fertiles et d’eaux abondantes.

Bien plus tard, c’est-à-dire au moment de la création du Grand Liban en 1920, il n’a à l’évidence pas échappé aux partisans de cette option que, pour être viable économiquement, le territoire «historique» du Liban – c’est-à-dire celui qui s’est dessiné au temps des émirs Fakhreddine II Maan et Béchir II Chehab – devait être associé à la grande plaine de la Békaa d’un côté, et aux plaines côtières de l’autre. En effet, ces deux composantes du territoire libanais pouvaient donner, en particulier, un certain potentiel agricole à leur pays. Opposés au comité central syrien qui était partisan de la Grande Syrie et aux «chérifiens» favorables à l’unité arabe, les tenants du Grand Liban revendiquaient ainsi «une extension du territoire du Liban à ses limites historiques et géographiques et conformes à ses besoins économiques, de manière qu’il puisse constituer un pays capable d’assurer la vie de ses habitants[…]»[1].

 

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Une terre mal valorisée
Mais, en dépit d’un certain potentiel, l’agriculture du Liban contemporain n’a jamais connu d’âge d’or, même si, avec le temps, les Libanais ont une certaine propension à idéaliser le passé. En particulier, les années 1950 et 1960 sont régulièrement évoquées comme étant des années de fort essor de l’agriculture. Cette perception d’une période faste est révélatrice de l’idée courante au Liban que seule une extraversion de l’économie en général et de l’agriculture en particulier traduit un certain dynamisme. Mais cet essor, qui a permis de faire du Liban un exportateur de fruits et de volailles à destination des pays arabes, ne s’est pas forcément accompagné d’une amélioration du sort des paysans. «Des dizaines de milliers de paysans et de fermiers travaillaient dans les deux activités de pointe, mais la majeure partie du surplus économique était interceptée par quelques dizaines de sociétés… Le prix des produits agricoles à la ferme dépassait rarement 30% du prix payé par le consommateur pour ces mêmes produits»[2]. Cette spécialisation excessive de l’agriculture s’est accompagnée au début des années 70 d’une crise de surproduction dès lors que les pays arabes ont trouvé des produits moins chers. Cette crise a mis en exergue le danger que constitue une économie de «créneaux»[3], fragilisée au moindre retournement de conjoncture. Rappelons ici que le Liban avait déjà commis la même erreur lorsque, au XIXe siècle, en lien avec l’industrie lyonnaise de la soie, la sériciculture représentait la quasi-totalité de la production agricole de la montagne libanaise. Cette rupture avec l’économie de subsistance avait en effet préparé le grand mouvement d’émigration des Libanais qui intervint lorsque, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la sériciculture connut ses premières difficultés avec la concurrence des soies industrielles, la révolution des transports qui rapprochait l’Europe de l’Extrême-Orient et, bien sûr, le blocus imposé au Liban pendant la Première Guerre mondiale.

La paysannerie libanaise secouée par la crise du début des années 1970, qui accélérera son exode vers les villes ou vers l’étranger, ne va bien évidemment pas voir son sort amélioré avec la guerre civile qui n’a pas épargné notamment les infrastructures agricoles. La population active agricole est ainsi passée de 20% de la population active totale en 1970 à 12% en 1984 et 8% en 1992[4], sans que la productivité augmente. Depuis, en l’absence de volonté politique affirmée, l’agriculture n’a cessé de s’enfoncer dans ses difficultés : la mévente dans certains secteurs comme l’huile d’olive et certains légumes, ainsi que la dépréciation des prix, toutes deux liées à l’accroissement de la concurrence des pays voisins, sont parmi les plus visibles. Et malheureusement, cette chute des prix s’accompagne souvent d’une diminution des quantités produites sans que les coûts de production ne décroissent pour autant. Il découle de tout cela une certaine paupérisation des paysans.

En fait, les exploitations très exiguës – leur superficie moyenne est inférieure à 1,5 hectare[5]– et souvent peu équipées sont incapables de valoriser les atouts naturels du Liban. Cette incapacité est notamment liée à la faiblesse des capitaux investis dans un secteur jugé précaire, à l’insuffisante formation technique des paysans ainsi qu’au système d’héritage qui prévaut au Liban et qui impose un morcellement du foncier.

D’autre part, la concentration de la propriété foncière n’est pas facilitante. Cette structure est héritée pour une part de la période ottomane, le sultan s’étant assuré l’allégeance de certaines familles influentes par la distribution de prérogatives foncières. Par la suite, d’autres procédés ont permis à des familles libanaises de s’approprier la ressource foncière, en particulier le réinvestissement dans la terre de richesses accumulées par le commerce. Ainsi, certaines régions voient des familles, souvent représentées au Parlement, s’arroger une grande partie du foncier, en particulier dans la Békaa, le Sud et le Akkar. Or, au Liban, les propriétaires, qui sont aujourd’hui souvent éloignés de leurs terres mais aussi très sollicités par une demande foncière importante, proposent généralement des locations à très court terme (qui ne favorisent pas l’investissement) et très onéreuses, ce qui alourdit les coûts de production des fermiers[6].

Avec la présence au Parlement d’un certain nombre de propriétaires, il est difficile de remettre en question cet état de fait. C’est sans doute d’ailleurs en partie cela qui paralyse la mise en place d’une réelle stratégie agricole, dont l’absence est bien sûr sous-jacente à tous les problèmes évoqués précédemment.

A un moment où le Liban intègre son économie avec les pays arabes mais aussi avec l’Europe, cette absence d’une direction politique fait d’ailleurs de plus en plus réagir. Partisans de la souveraineté la plus stricte, les étudiants aounistes du courant patriotique libre organisent régulièrement des promotions de produits agricoles «sacrifiés sur l’autel de l’intégration économique». Le 18 mai 2003, le Patriarche maronite, Nasrallah Sfeir, qui intervient souvent dans le débat public, prenait fait et cause pour les paysans dans un discours qui leur était consacré, et appelait l’Etat à mettre en place des mesures très pratiques dans le domaine du crédit et de la protection des marchés[7].

Bien évidemment, les hommes politiques ne sont pas toujours en retrait sur ce dossier qui tend à devenir un sujet très politique. Le président de la commission agricole du Parlement libanais, Hussein Hajj Hassan, dont le parti – le Hezbollah – est très impliqué dans la promotion de l’agriculture au rang de pilier de l’économie libanaise[8], fustige de façon récurrente l’absence de stratégie agricole du gouvernement, depuis que Rafic Hariri en est le chef. Le fait que le mouvement Amal – rival du Hezbollah dans la communauté chiite – détienne le portefeuille de l’agriculture n’est peut-être pas étranger à la dureté de ses critiques. Parmi les leaders particulièrement mobilisés, citons également Walid Joumblatt qui critique régulièrement l’impéritie des équipes au pouvoir, en matière d’agriculture[9].

A l’heure de la libéralisation des échanges, l’agriculture tend donc à s’insérer dans le débat politique. Mais n’est-ce pas trop tard ? Car l’agriculture libanaise est particulièrement menacée. L’enjeu est donc plus que politique : il est social et économique. Social, parce que cette agriculture fournit des emplois à temps partiel ou à temps plein à pratiquement 190 000 personnes[10], sans parler de ceux qu’elle crée indirectement dans les services et dans l’industrie. Economique, parce qu’en l’absence de soutien, la balance commerciale va se détériorer.

Certes, sur un plan social, l’agriculture patrimoniale, tournée vers l’autosubsistance, n’est pas réellement concernée par cette nouvelle donne commerciale. Des producteurs qui représentaient environ 40 % en 2000 continueront en effet de s’assurer un revenu en nature à partir de leur patrimoine foncier, et cela quelle que soit la compétitivité des produits libanais. En revanche, pour les exploitations tournées vers le marché, des mesures s’imposent rapidement afin d’atténuer les effets d’une pression commerciale accrue. Ces mesures doivent notamment faciliter l’accès au foncier et au crédit, mais aussi promouvoir la formation pour que, à défaut de pouvoir être pleinement compétitifs sur le plan des prix, les producteurs agricoles puissent proposer des produits de qualité. Car même dans les pays du Golfe, vers lesquels le Liban exporte l’essentiel de ses produits, les consommateurs sont aujourd’hui exigeants. Il en est de même de l’Union européenne qui ouvre ses frontières aux produits libanais.

Notes

[1]. LOHEAC, Lyne. Daoud Ammoun et la création de l’Etat libanais. Paris : Editions Klincksieck, 1978, p. 72.

[2]. HAMDAN, Kamal. Le Conflit libanais, Communautés religieuses, classes sociales et identité nationale. unrisd, p. 70.

[3]. C’est ainsi que l’économiste Charles Abdallah qualifie l’économie de son pays. In L’Orient le jour, 6 juin 2002.

[4]. YACHOUI, Elie. Economie du Liban. 1995.

[5]. Recensement général, Liban. 2000.

[6]. Les montants des fermages sont parmi les plus élevés au monde, un donüm (10 ares) se louant entre 100 et 150 dollars par an selon la fertilité des terres. Dans le sud de la Békaa où les terres sont fertiles, le donüm se loue même entre 150 et 200 dollars pour un certain nombre de spéculations agricoles hautement rentables (pomme de terre, betterave sucrière).

[7]. L’Orient le jour, 19 mai 2003.

[8]. Voir notamment l’article de EL-BIZRI, «Dalal : Islamistes, Parlementaires et Libanais». Beyrouth : Document du Cermoc, 1999, n°3.

[9]. Dans une interview consacrée à l’Hebdo-magazine (6/09/2002), celui-ci encourageait même les paysans de la région de Baalbeck-Hermel à planter du cannabis, voire même du pavot, pour se sortir de leur misère.

[10]. D’après le Recensement général de l’agriculture.

 

 

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Des régions en souffrance
Cet avènement d’une stratégie agricole réellement stimulante est particulièrement nécessaire pour certaines régions en mal de développement. L’agriculture revêt donc aussi un enjeu territorial évident. C’est en particulier le cas des zones qui, après avoir longtemps produit de la drogue, se trouvent frappées d’une interdiction à produire des cultures illicites, sans que cette prohibition se soit accompagnée d’une politique adéquate. Particulièrement patentes de cette difficulté à se reconvertir sont les régions situées à l’est et à l’ouest de l’axe Baalbeck-Hermel.

Le cannabis est une très ancienne culture au Liban, mais il a été surtout développé sous l’Empire ottoman, en particulier dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Les officiers du sultan en service dans la Békaa développèrent la production après que Méhémet Ali eut dépossédé les Ottomans de l’Egypte, pays où ils avaient organisé la production et le commerce du cannabis. Contrôlée en partie à l’époque du mandat, puis interdite à partir de 1946, cette culture s’est dès lors concentrée dans certaines zones de la Békaa sous la tutelle des tribus et qui échappent donc au contrôle des autorités. Avec l’échec de la politique de substitution par le tournesol lancée en 1970 mais surtout du fait de la guerre civile, l’aire de production s’est étendue à nouveau à une grande partie de la Békaa mais aussi au sud. Toutefois, avec la concurrence du pavot, la superficie a régressé, passant de 45 000 hectares en 1986 à 16 000 en 1990[11].

Quant au pavot, son développement est beaucoup plus récent, même si, sur le site de Baalbeck, des fresques représentent des capsules de l’opiacé. C’est à partir de 1976 que cette culture est devenue véritablement intensive. La dénonciation par les Etats-Unis d’une telle culture en Turquie poussa les autorités d’Ankara à réprimer davantage la production de pavot, ce qui conduisit les trafiquants à rechercher d’autres zones favorables. Et dans le contexte de guerre civile, le Liban a accueilli très facilement cette culture pourvoyeuse de revenus plus élevés que les cultures traditionnelles mais aussi que le cannabis ; en particulier, le pavot a été une panacée pour les milices et certains notables qui entretenaient de bonnes relations avec les premières, les uns et les autres animant le trafic de l’opium.

Avec la fin de la guerre civile et le retour à un certain Etat de droit, le gouvernement libanais, qui exerçait à nouveau son autorité sur la plus grande partie du territoire, lança alors une politique d’éradication, épaulé en cela par les organisations internationales qui menaient une politique de soutien aux régions sinistrées. Mais ces aides financières ou en nature n’ont pas été utilisées à bon escient quand elles n’ont pas été détournées[12]. Dès lors, engagés dans un processus de paupérisation, les agriculteurs du nord de la Békaa se sont remis à produire du cannabis en 2001. Dans un environnement semi-aride à aride, où l’irrigation est peu développée, cette culture est très adaptée, et dégage une certaine valeur ajoutée, ce que les cultures traditionnelles font de moins en moins étant donné la chute des prix. Ayant récolté le cannabis sans avoir été importunés par les autorités, les paysans ont reconduit l’opération en 2002 avant que les cultures ne soient détruites par l’armée, laissant ainsi les paysans face à leurs difficultés.

Pour l’essentiel, les programmes de substitution ont échoué par manque d’accompagnement institutionnel. L’arrêt de cette paupérisation paysanne dans la Békaa est donc un défi à relever pour l’Etat et pour les organisations internationales. Plus que jamais, à l’heure où les échanges se libéralisent, ces régions de la Békaa septentrionale exigent une véritable politique agricole et, au-delà, un véritable développement intégré.

Il en va de même du Sud libéré en 2000. Les cazas (entité administrative) de Bent-Jbeil, Marjayoun, Hasbaya, Jezzine, Tyr et Nabatieh, qui ont été occupés totalement ou en partie par Israël, souffrent de difficultés économiques, particulièrement les deux premiers.

Beaucoup de Libanais ont fui le Sud en 1978 puis surtout à partir de 1982, ces vagues de départs étant liées aux opérations militaires menées par Israël. La volonté affichée aujourd’hui d’encourager le retour des déplacés dans cette région ne peut s’exonérer d’un développement intégré, avec bien évidemment une composante agricole. Or ce qui frappe dans cette région, c’est notamment l’importance des terres agricoles abandonnées, en particulier dans la partie la plus méridionale qui a été la plus longuement occupée par l’Armée du Liban-Sud (als), alliée d’Israël. L’agriculture a été très souvent abandonnée au profit des produits agricoles israéliens. Ceci traduit le fait que, jusqu’au retrait israélien, une «économie d’occupation» prévalait dans la zone. Elle était basée sur le travail saisonnier ou permanent en Israël, l’enrôlement dans l’als et dans son administration civile, ainsi que sur les trafics avec l’Etat hébreu.

La reconversion de cette région en souffrance, et plus largement du Sud, appelle donc elle aussi la mise en œuvre d’une stratégie agricole nationale, sans parler de l’appui financier des organismes internationaux. Il en est de même pour la plaine du Akkar, située à l’extrême nord, qui, bien que disposant pourtant d’une ressource foncière importante, fait figure, elle aussi, de région agricole oubliée (60% de sa population vivent actuellement de l’agriculture). Pourtant avec plusieurs rivières permanentes qui la bordent ou la traversent, cette région pourrait rehausser les niveaux de production du Liban, à condition que les infrastructures d’irrigation y soient développées.

Notes

[11]. MAKHLOUF, Hasan. Les plantes à drogue au Liban, quelle solution ?. Paris : L’Harmattan. pp.28-29.

[12]. MAKHLOUF, op.cit., p.154.

 

 

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L’eau du renouveau ?
Le développement équilibré – tel qu’il est stipulé par la Constitution de Taëf – est une exigence économique et sociale mais aussi politique car il conforte la démocratie libanaise. En effet, comme le soulignait récemment l’ancien Premier ministre Sélim Hoss, certaines des régions oubliées ayant une couleur confessionnelle dominante, la pauvreté et le sous-développement prennent à leur tour une coloration religieuse, ce qui conduit à ancrer davantage le confessionnalisme dans le pays[13].

Dans la recherche d’un développement équilibré qui suppose une promotion de l’agriculture, l’eau est un facteur auquel les décideurs libanais entendent davantage recourir. Car si l’or bleu est réputé couler au Liban, il n’empêche qu’il n’est pas très valorisé. Sur un total de 9,6 milliards de m3 de précipitations annuelles, seul 1,3 milliard est utilisé[14]. Le barrage de Qaraoun édifié en 1968 sur le Litani est l’unique ouvrage d’envergure à côté des retenues collinaires financées par le Plan vert. Le reste s’évapore, se perd dans la mer ou gagne d’autres territoires. En 2000, seulement un peu plus de 100 000 hectares étaient irrigués sur une superficie de 247 900 hectares[15]. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que l’un des châteaux d’eau de la région cherche à accroître ses prélèvements sur une ressource qui peut doubler voire tripler la valeur ajoutée des cultures. Actuellement, cette politique privilégie davantage les périmètres irrigués publics plutôt que les prélèvements dans les nappes dont le volume d’eau baisse, en même temps que les coûts de prélèvement augmentent.

L’heure est d’abord à la réhabilitation des réseaux d’irrigation qui ont été endommagés pendant la guerre. En tout, ce sont à peu près 27 000 hectares qui devraient être ainsi irrigués grâce à ces ouvrages, avec des périmètres conséquents pour certains, en particulier celui de la région de Yamouneh, une région de la Békaa qui a longtemps développé les cultures illicites.

Mais l’heure est aussi à la création de nouveaux réseaux d’irrigation, en particulier à partir de barrages. Une quinzaine de retenues d’eau est à l’heure actuelle en projet, dont certaines avec une capacité de stockage importante, en particulier le projet de Khardali-Kfarsir sur le Litani au sud (128 Mm3). A partir du barrage de Qaraoun sur le Litani, seule retenue existant avant la guerre, le canal 900 qui distribue déjà l’eau dans la Békaa-sud devrait à terme permettre l’irrigation de pratiquement 30 000 hectares. Grâce à ces barrages mais aussi à l’aide des stations de pompage supplémentaires dans les nappes, le Liban espère accroître sa surface irriguée de 82 000 hectares en plus des 27 000 évoqués plus haut.

Tout ceci exige des financements pour lesquels des bailleurs de fonds ont été sollicités. Mais cela suppose également des accords avec la Syrie et Israël, deux pays qui ont des cours d’eau en commun avec le Liban (Nahr el-Kébir, Oronte et Hasbani). Pour le Liban, l’accord avec ces pays est d’autant plus important que les régions libanaises limitrophes à valoriser sont des régions très pauvres pour lesquelles, comme nous l’avons vu, l’agriculture peut être un des vecteurs du développement.

Pour le Akkar, l’accord syro-libanais pour la construction d’un barrage commun sur le fleuve frontalier du Nahr el-Kébir, qui a été signé récemment sans difficulté, est à n’en pas douter une bonne nouvelle, même s’il faudra beaucoup de temps pour que cela se traduise par des réseaux d’irrigation supplémentaires.

Pour le nord de la Békaa – autre région défavorisée –, les discussions ont semble-t-il été plus délicates. Après de nombreuses années de désaccord entre le Liban et la Syrie sur le partage des eaux de l’Oronte, la commission libano-syrienne pour l’étude de ce partage avait fini par aboutir en 1994 à un «accord entre la République libanaise et la République arabe syrienne relatif au partage des eaux de l’Oronte sourdant dans le territoire libanais».

En particulier, cet accord affirme que l’Etat libanais a un droit de prélèvement de 80 Mm3/an. D’autre part, selon l’article 2, les puits forés dans la partie libanaise sont considérés comme des droits acquis pour le Liban, exception faite de ceux situés dans la zone des 500 m, de part et d’autre des rives de l’Oronte et de ceux situés dans un cercle de 1500 m de rayon autour des sources, qui sont défalqués des 80 millions de m3. En revanche, rien n’est défini quant à la disponibilité en eau pour la partie libanaise pendant les années humides, ni vis-à-vis des possibilités de stockage des eaux de l’Oronte dans le territoire libanais.

Cet accord est parfois jugé inéquitable par les Libanais qui considérent que les droits d’eau sont insuffisants pour une expansion notoire de l’irrigation. Mais dans cette région dominée par les formations politiques pro-syriennes, les voix pour dénoncer l’accord n’ont quand même pas été très bruyantes.

Un nouvel accord, signé le 10 décembre 2002 entre les ministres de l’Eau syrien et libanais, pourrait accroître les perspectives d’extension des surfaces irriguées dans la région défavorisée de Hermel. En fait, étant donné que la signature concerne pour l’instant le lancement d’un cahier des charges pour l’étude préalable à l’identification du site du barrage, il est trop tôt pour savoir quelle sera l’étendue future des nouvelles zones irriguées. Les scénarios les plus optimistes prévoient une augmentation de 6 600 hectares, mais certains parmi eux s’accompagnent d’un arrêt de l’activité piscicole dans la région de Hermel qui tire une grande partie de sa richesse de cette activité. L’heure de la valorisation de cette zone de la Békaa-nord n’est donc pas encore imminente.

Le développement du Sud par l’irrigation, en particulier les cazas de Marjayoun et de Hasbaya, ne l’est pas davantage. Car dans les négociations avec Israël sur le partage des eaux du Hasbani, les marges de manœuvres du Liban semblent encore plus étroites. Pour mettre en lumière cela, il est nécessaire de revenir sur la crise qui a affecté les relations entre Israël et le Liban à la fin de l’année 2002. Cette crise a débuté avec le lancement en août de travaux de construction d’une nouvelle station de pompage d’une capacité de 4,4 millions de m3 permettant de prélever de l’eau dans le Wazzani, un affluent du Hasbani. Il était prévu que cette station approvisionne treize villages de la région de Marjayoun et permette aussi l’irrigation des terres agricoles. Avec cette station, le Liban pouvait prétendre prélever pratiquement 10 millions de m3/an, étant donné qu’il en prélève déjà[5].

Très rapidement, Israël s’est mobilisé contre ces travaux assimilés à une provocation qui confinait, selon les autorités de l’Etat hébreu, à une déclaration de guerre. Déjà en mars 2001, Israël avait manifesté son inquiétude en voyant le Liban installer une conduite destinée à alimenter le village de Wazzani en eau potable. Mais là le projet allait plus loin, au point d’ailleurs qu’Ariel Sharon, coutumier d’une rhétorique martiale et outrancière, clamait le 10 septembre qu’il s’agissait d’un casus belli. Suite à cette déclaration tonitruante, les militaires israéliens menaçaient les ouvriers libanais, les survols de l’aviation israélienne se faisaient insistants tandis que le chef d’état-major, Moshe Yaalon, faisait une visite à la frontière le 18 septembre.

De leur côté, certaines factions libanaises rivalisaient de formules va-t’en guerre. Le Hezbollah, par la bouche de son leader Sayyed Nasrallah, appelait les Libanais à défendre leur eau avec leur sang[16]. Le chef du comité exécutif du Hezbollah, Hachem Safieddine, invitait la résistance islamique à «couper la main israélienne» qui veut empêcher les Libanais d’utiliser leur eau[17]. Le mouvement Amal, en particulier par la voix de son président Nabih Berry – lui-même semble-t-il initiateur de ce projet –, ne se privait pas de s’adonner à des déclarations fermes. Il apparaît assez évident que, dans le contexte de rivalité entre les mouvements chiites, ceux-ci ont apparemment instrumentalisé cette question dans leur course à la légitimité.

Face à de telles démonstrations comminatoires, il n’est pas étonnant que la communauté internationale se soit mobilisée pour prévenir un embrasement au Sud-Liban. L’histoire de la zone a montré qu’Israël veille particulièrement au bassin du Hasbani. Déjà en 1964, l’aviation israélienne avait bombardé des ouvrages d’adduction d’eau sur le Wazzani.

Soucieux de prévenir un réchauffement des hostilités à la frontière entre Israël et le Liban et alors qu’ils se situaient déjà dans la perspective d’une attaque contre l’Irak, les Etats-Unis se sont impliqués les premiers sur ce dossier en dépêchant une première mission dès le mois de septembre. Une mission dont beaucoup douteront au Liban, en particulier Sayyed Nasrallah, leader du Hezbollah, qui déclarait le 21 septembre au sujet de cette venue, qu’«il n’y a rien de plus semblable que des Américains et des Israéliens».

L’Union européenne n’était pas en reste non plus puisque Bruxelles envoyait aussi une mission d’experts en septembre, tout comme la France, qui en dépêchait une en octobre. Quant à la Russie et à la Ligue arabe, elles se fendaient de communiqués au sujet du Wazzani.

Les médiateurs devaient évidemment concilier des argumentaires très opposés. Pour les Libanais, cet aménagement doit servir à valoriser une région en souffrance, à partir des ressources du Hasbani Wazzani dont Israël a totalement joui pendant l’occupation. Utiliser cette eau constitue donc un juste retour des choses. D’autre part, cette ressource étant alimentée par des précipitations qui tombent sur la partie libanaise du bassin versant du Hasbani, les autorités considèrent que les projets du Liban sont non seulement légitimes mais aussi légaux au regard de la convention de l’onu sur les cours d’eau internationaux. Enfin, le fait que la partie supérieure du Hasbani soit pratiquement à sec de mai à novembre renforce la légitimité des prélèvements sur le Wazzani qui coule toute l’année.

Les Israéliens, qui ont longtemps spolié les Libanais de leur eau, n’ont bien évidemment pas la même grille d’interprétation. Le Hasbani est trop important dans l’approvisionnement du lac de Tibériade, dont l’eau est ensuite convoyée vers le sud du pays, pour que son débit puisse être notoirement réduit par les initiatives libanaises.

Selon les Israéliens, le Hasbani assure 20 à 25% des eaux s’écoulant dans le lac de Tibériade et 9% de l’eau consommée en Israël[18]. Dans une période marquée par la récurrence des sécheresses, il apparaît particulièrement légitime aux autorités israéliennes de prévenir tout prélèvement conséquent en amont du lac de Tibériade.

Cette vigilance israélienne n’est pas nouvelle. Le contrôle des ressources hydriques au Sud-Liban a toujours fait l’objet d’une grande attention de la part des Israéliens. Déjà, en 1916, les représentants sionistes demandèrent aux Britanniques d’intégrer l’ensemble des sources du Jourdain, dont le Hasbani, dans la Palestine, et de fixer les frontières septentrionales au tracé du Litani. Cette demande fut rejetée tout comme le fut celle présentée en 1919 à la conférence de la paix à Paris qui allait dans le même sens. Après la création d’Israël, Ben Gourion revenait à la charge. Celui-ci écrivait dans son journal : «le talon d’Achille de la coalition arabe est le Liban […]. Un Etat chrétien doit y être instauré, avec lequel nous signerons une alliance. Sa frontière sud serait la rivière Litani»[19]. Dès 1953, les leaders israéliens – Ben Gourion, Sharett et Dayan – se réunirent à plusieurs reprises pour organiser la déstabilisation du Liban afin que, après son démantèlement, le Sud puisse être annexé par Israël. Non seulement Israël pouvait ainsi contrôler le Litani mais il pouvait s’arroger également le contrôle du Hasbani. Par la suite, les opérations militaires israéliennes au Liban menées à partir de 1978 allaient donner l’occasion à l’Etat hébreu de contrôler le Litani et le Hasbani.

En décidant de se retirer en mai 2000, Israël semblait admettre définitivement que le Litani appartient au Liban, à moins que, comme des allégations le prétendent régulièrement, l’Etat hébreu ait eu le temps d’installer des conduites souterraines qui arrivent jusqu’en Israël.

En se retirant du Sud-Liban, Israël n’entendait pas en revanche abandonner le contrôle du Hasbani car il s’agit d’un fleuve international à la différence du Litani. Toutefois, ce contrôle ne passait pas obligatoirement par l’occupation mais par la dissuasion.

Cette théorie n’a pas été longtemps opérante, puisque, moins de deux ans après le retrait israélien, le Liban décidait les aménagements sur le Wazzani en profitant d’un contexte géopolitique favorable, les Etats-Unis étant très vigilants dans la perspective du conflit avec l’Irak.

Au-delà de sa démonstration de force, Israël veut aussi avancer des arguments dans ce contentieux. En particulier, les responsables de l’Etat hébreu considèrent que les Libanais peuvent procéder à la mise en valeur de la région du Hasbani en convoyant l’eau du Litani dont les eaux sont très insuffisamment utilisées par les Libanais. Un argument que Beyrouth ne veut pas entendre étant donné que le convoyage serait très coûteux et que l’eau qui serait amenée depuis le Litani devrait être traitée étant donné la pollution qui caractérise le grand fleuve libanais.

Finalement, dans cette confrontation rhétorique, Israéliens et Libanais sont parvenus, sous l’influence des médiateurs, sinon à un accord, du moins à un modus vivendi provisoire. Israël a semblé accepter l’idée que les treize villages puissent être approvisionnés depuis le Wazzani, ce qui représente un prélèvement modeste d’à peine 1 million de m3. Quant aux projets libanais d’irrigation ils sont évoqués depuis avec moins d’insistance. L’installation des canalisations destinées à transporter l’eau du Wazzani vers le réservoir à irrigation, situé dans la localité de Taybé, a été suspendue. Beyrouth attend maintenant les propositions de l’Union européenne, qui s’était engagée au cœur de la crise à étudier un schéma de développement pour le Sud, en vue de permettre au Liban de négocier un éventuel quota de prélèvement avec l’Etat hébreu.

Dans un contexte apaisé, le Liban pouvait inaugurer la nouvelle station de pompage le 17 octobre 2002. La cérémonie réunissait les leaders libanais, y compris le président Lahoud. Le mouvement Amal, le Hezbollah, le Bloc national, les Kataëb, le parti socialiste progressiste mais aussi certains députés du mouvement d’opposition de Kornet Chehwane participaient à une fête qui exaltait la résistance libanaise et la souveraineté retrouvée par rapport à Israël. Sur des affiches placardées en beaucoup d’endroits pour la fête de l’indépendance, le 22 novembre 2002, on pouvait voir le président Lahoud buvant l’eau du Wazzani. Sur ces même affiches on pouvait lire aussi : «si quelqu’un avait dit que le sang pouvait se transformer en eau».

Malgré cette gloire nationale, qui est compréhensible parce que dans cette affaire il s’agit bien d’une réelle rupture avec les années d’occupation, le problème du développement reste posé pour le Sud, tout comme il le reste pour le Nord de la Békaa ainsi que pour le Akkar.

La valorisation des terres par l’eau est un moyen de ce développement. Mais, pour que celui-ci soit réellement envisageable, il faut également recourir à d’autres leviers. Tout comme l’avait montré le président Fouad Chéhab21, partisan du développement équilibré –vecteur essentiel de la paix civile–, une volonté politique tenace n’est pas le moindre parmi eux.

Notes

[13]. Conférence donnée à la ndu, le 4 avril 2003.

[14]. In KARAM, Fadi ; KARAA Karam. «Recent trends towards developing a sustainable irrigated agriculture in the Bekaa Valley of Lebanon». Options méditerranéennes, n°31, p.73.

[15]. Recensement général de l’Agriculture, 2000.

[16]. As Safir, 1er octobre 2002.

[17]. L’Orient le jour, le 11 septembre 2002.

[18]. Haaretz, 13 octobre 2002.

[19]. Cité par AYEB Habib. L’eau au Proche-Orient, la Guerre de l’eau n’aura pas lieu. Paris : Karthala, p.81.

Omar Salam

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