La guerre civile est-elle réellement finie ?

by Samuel Menassa

sections
Constitution de la société libanaise : le pluralisme religieux
  Niveau théorique
  Niveau pratique
  Qu’est-ce qui a donc changé depuis 1989 sur le plan du pluralisme?
La fin de la guerre civile
  Comment la guerre libanaise a-t-elle fini?
  Pourquoi la guerre est-elle finie?
  La guerre est-elle réellement finie?
Le terrain politique d’après-guerre
  Les déplacés
  L’aspect législatif
  La classe politique
Conclusion
  Facteurs régionaux
  Facteurs internes
Bibliography
From the french periodical Confluences Méditerranée N°47 – 2003
© Confluences Méditerranée 2003 -2022
Partant de la question suivante : quelle est la situation politique libanaise à la suite de l’accord dit de réconciliation nationale de Taëf (Arabie saoudite) qui mit un terme à plus de 15 ans de guerre civile (1975-1990), l’objectif de cette étude est double : savoir si, douze ans après cette guerre, il y a un consensus entre les différentes parties libanaises sur les principaux thèmes, politiques, sociaux, économiques, etc., et savoir si la guerre civile a pris fin à la suite d’une entente entre les protagonistes ou à la suite d’une victoire d’une des parties qui a imposé sa propre conception du Liban. Ces deux objectifs seront atteints en essayant de répondre à trois questions principales : comment la guerre libanaise a-t-elle fini ? Pourquoi est-elle finie ? Et finalement, est-elle réellement finie ?

Un diagnostic préalable de la situation politique et sociale au Liban s’impose pour pouvoir mettre en relief les principaux agents et facteurs qui jouent un rôle sur l’échiquier politique libanais et déterminent ses différents enjeux…

 

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Constitution de la société libanaise : le pluralisme religieux

Niveau théorique

Parler de pluralisme en général, c’est évoquer la diversité et plus encore le droit à la diversité. Cette diversité peut être d’ordre politique, social, culturel ou religieux… c’est le cas de la liberté de pensée et de la liberté d’«appartenance». Excluant dans le cas libanais les composantes ethniques et linguistiques, nous pouvons dire que le pluralisme libanais se situe dans le cadre du pluralisme religieux du fait de la constitution même de la société libanaise : elle représente une cohabitation entre différentes religions et communautés. Ce pluralisme communautaire et religieux présente des ambiguïtés du fait qu’il est institutionnalisé : il est à la base du système politique. C’est un pluralisme caractérisé par une originalité dans la mesure où, au Liban, il ne s’agit pas seulement de religions qui cohabitent mais aussi de différents projets politiques appartenant à chacune d’elles et qui, selon les influences politiques régionales, cohabitent ou s’affrontent.

D’une manière schématique, nous pouvons dire que les musulmans étaient porteurs d’un projet politique à dimension arabo-musulmane favorable à l’union avec leur environnement arabe, tandis que les chrétiens édifiaient plutôt un projet à trois dimensions :

  • arabe dans leur appartenance nationale;
  • libanaise dans leur attachement à l’entité libanaise comme nation qui existe en elle-même et qui entretient avec son environnement arabe des relations basées sur le respect mutuel;
  • occidentale dans l’esprit libéral et dans le sens de la tradition démocratique que ce projet prônait aussi bien au niveau politique que culturel.

On peut même dire que l’indépendance fut le fruit d’efforts accomplis par deux minorités au sein des deux grandes communautés et qui dans une certaine mesure forment une sorte de synthèse entre deux extrêmes : arabité absolue et libanité absolue.

La logique de l’Etat qui émane de ce pacte national est une logique démocratique, donc de droit et non de fait ; comparable à la logique du contrat social, ce pacte n’est autre que la concrétisation de la volonté de toutes les communautés de vivre ensemble en léguant leurs pouvoirs de coercition respectifs à la personne morale qui est l’Etat, un Etat (unitaire et non fédéral) qui sera le cadre légal dans lequel les différentes communautés se retrouvent. Dans ce sens, la Constitution de 1926 stipule que l’Etat libanais n’a aucune appartenance religieuse tout en étant respectueux de Dieu et de la religion. Ainsi, c’est un essai de synthèse entre la laïcité et l’appartenance religieuse qui est l’essence même de la naissance du système politique libanais. Tout en  déclarant n’appartenir à aucune des communautés, l’Etat et sa Constitution fixent une répartition confessionnelle des tâches politiques qui fait de la représentation politique une représentation confessionnelle (Constitution de 1989, art. 95). Sur un autre plan, des législations organisant le statut civil des citoyens furent établies.

Tout ce que nous avons dit est à placer sous un angle théorique qui est celui de la philosophie de la composition libanaise. Qu’en est-il du niveau pratique, c’est-à-dire de la mise en place d’un système capable de traduire la logique du pacte national ?

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Niveau pratique

En fait, en pratique, nous constatons que l’expérience de synthèse qu’a voulu concrétiser le pacte de 1943 n’a pas réussi pour plusieurs raisons :

- L’instabilité politique régionale et la multitude des courants politiques post-indépendance n’ont pas été un facteur encourageant pour une bonne mise en application du modèle libanais.

- Les courants nationalistes arabes radicaux (comme le psns), par leur importance, ont remis en question l’existence même du Liban en tant qu’entité étatique autonome. Donc au niveau de la pérennité de l’entité libanaise, l’environnement arabe (en tant que régimes) était une entrave ou une gêne pour l’émancipation de l’idéal libanais que le pacte de 1943 avait entendu concrétiser, au point que nous pouvons dire que l’Etat dans sa pratique quotidienne s’est éloigné de l’idéal consensuel de 1943. Pour dire les choses comme elles se sont présentées, l’ampleur de la tendance unioniste arabe dans la communauté sunnite libanaise eut pour conséquence un rattachement radical des communautés chrétiennes à l’esprit de leur représentation politique au sein de l’Etat, ce qui s’est manifesté par une sorte de volonté chrétienne de s’imposer en tant que facteur incontournable quant à la décision politique.

Nous pouvons dire que la pratique politique institutionnelle interne, marquée par le climat régional des années 40-50, a créé une politique de méfiance qui a constitué une entrave au perfectionnement et à la maturité d’un système politique de synthèse qui se serait rapproché de l’esprit de 1943. Les répercussions de cette politique de méfiance apparaissent en premier lieu en 1957 avec la volonté de Camille Chamoun d’adopter une politique de pactisation avec l’Occident. Ce qui était sous–jacent à une telle action n’était pas tant stratégique qu’identitaire dans le sens où le but était de donner l’image d’un Liban occidentalisé à un moment où l’environnement arabe était loin de consentir à une telle initiative. En contrepartie, la nostalgie de l’union arabe et syrienne était très présente chez bon nombre de Libanais.

Elles apparaissent en second lieu avec la guerre de 1975 qui est finalement survenue pour prouver que la pratique politique depuis l’indépendance s’éloignait de l’esprit du pacte de 1943 au lieu de le consolider et de l’enraciner.

Nous passerons outre les détails de la stigmatisation communautaire du temps du conflit pour arriver à 1989, date de la «réécriture» de la volonté de vivre en commun, mais dans des conditions totalement différentes de celles de 1943.

La période de la guerre fut celle de l’éclatement total de la logique du pacte national de 1943 ; ce fut une époque où chacune des communautés croyait en son pouvoir de réaliser «son Liban» ; et 1989 est venu «recoller» quelques pièces du pacte de 1943 dans des conditions qui manquaient de sincérité et ce, suite au «patronage» ou, plus clairement, à l’influence syrienne dans la fin des hostilités au Liban. La fin de la guerre civile correspond à ce que l’on appelle en termes géopolitiques une paix impériale : une puissance étrangère intervient et fait régner son ordre.

Cependant, une autre originalité libanaise est à noter : si la paix impériale signifie en principe qu’il n’y a ni vainqueur ni vaincu, au Liban, et comme on va le voir ultérieurement, ce n’était pas le cas, au moins au niveau de la pratique politique. En effet, le statut d’arbitre œuvrant pour mettre fin à la guerre ne traduit pas fidèlement le rôle que la Syrie a joué durant la guerre au Liban, étant donné que depuis 1976 elle est toujours intervenue au profit de l’une des parties en conflit, optant selon ses intérêts stratégiques pour un camp ou pour l’autre ; ainsi, à la suite de l’accord de Taëf (1989), elle a largement soutenu ses alliés qui vont être à l’origine de la formation politique libanaise de l’après-guerre.

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Qu’est-ce qui a donc changé depuis 1989 sur le plan du pluralisme ?

  • Deux modifications importantes introduites à la Constitution sont à signaler : d’une part l’accord sur l’arabité du Liban et d’autre part l’accord sur la pérennité de l’entité libanaise.
  • Dans la forme, l’accord de Taëf s’inscrit dans la logique de 1943 dans la mesure où il ôte toute légitimité et toute légalité à tout pouvoir et autorité auxquels les Libanais n’auraient pas consenti, mais la mauvaise application de cet accord n’a fait qu’agrandir le fossé entre les Libanais du fait que la logique du vainqueur/vaincu est toujours à l’ordre du jour.
  • Dans le fond, les divisions concernant les questions communautaires, et particulièrement la question de la représentation politique, sont toujours présentes. De même qu’une partie des Libanais (les musulmans) se plaignait d’une mauvaise représentation avant la guerre, l’autre partie (les chrétiens) se plaint d’un problème identique à l’heure actuelle.
  • Au niveau de la pratique institutionnelle, le pluralisme va dans le sens de la division : par exemple, la Constitution de 1943 qui ne stipulait pas expressément la répartition des trois plus grandes tâches institutionnelles aux chrétiens, aux sunnites et aux chiites (ceci était une coutume constitutionnelle) a été amendée dans un sens qui définit la religion de chacun des trois sommets de l’Etat. La codification d’une coutume constitutionnelle est donc établie et ce, en contradiction avec une des clauses principales de la Constitution de 1990 qui est l’abolition du confessionnalisme politique.
  • Depuis Taëf, la pratique politique va dans un sens populiste, influencée en cela par les pratiques syriennes. En effet dans une optique stratégique, un régime populiste aux orientations définies est pour la Syrie plus facilement maîtrisable qu’un régime pluraliste au sein duquel la liberté d’expression et de pratique politique pourrait menacer une structure autoritaire voisine. Etant donné que c’est la composante pluraliste qui a empêché le Liban de tomber dans le camp des régimes arabes qui l’entourent et que le populisme ne peut en aucun cas être compatible avec un pluralisme politique institutionnalisé, nous pouvons conclure que le populisme établi a porté atteinte au pluralisme qui est à la base de la formation politique du Liban.
 

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La fin de la guerre civile

Après avoir traité du fondement du pluralisme dans la société libanaise des deux points de vue institutionnel et socio-politique, passons à l’actualité du terrain social et politique d’après-guerre pour réfléchir sur trois questions principales à travers lesquelles nous tenterons de déduire l’effet que la guerre a eu sur le Liban d’aujourd’hui : comment la guerre a-t-elle fini, pourquoi, et est-elle réellement finie ?

 

Comment la guerre libanaise a-t-elle fini ?

L’aspect formel de la fin de la guerre n’est autre que la réussite et l’aboutissement des négociations qui se sont tenues à Taëf (en Arabie saoudite) entre les différentes parties en conflit par l’intermédiaire de députés interposés. Ces négociations ont abouti à l’accord de Taëf en 1989 à la suite duquel deux étapes importantes furent franchies : l’élection d’un président de la République (René Mouawad puis Elias Hraoui) et l’amendement de la Constitution.

Ceci pour la forme. Pour ce qui est du fond, le seul facteur qui a mis un terme à la guerre n’est autre que le bras de fer syrien qui s’est concrétisé par des frappes aériennes sur le palais présidentiel de Baabda où était retranché le général Aoun et qui ont amené l’entrée par la force de l’armée syrienne dans la région le 13 octobre 1990. Cette opération militaire a fini par consolider le rôle syrien en lui permettant d’une part de s’étaler sur tout le sol libanais, et d’autre part de se poser sur l’échiquier politique comme agent incontournable dans le maintien de l’ordre et la préservation de la paix civile. Ainsi, quand nous parlons de la fin de la guerre civile libanaise, l’importance du facteur syrien s’impose.

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Pourquoi la guerre est-elle finie ?

La guerre a fini au moment où les différentes parties libanaises se sont respectivement livrées à des guerres intestines qui les ont affaiblies mutuellement. C’est néanmoins la guerre inter- chrétienne qui fut la cause la plus directe de cette fin : le courant qui a combattu en premier lieu la présence palestinienne armée et ensuite la Syrie s’est affaiblie en se livrant à une guerre interne.

La guerre du Golfe opposant l’Irak et l’Iran est une autre cause de la fin de la guerre : géopolitiquement, le camp chrétien s’était allié à l’Irak à un moment où ce dernier se hasardait dans de mauvais calculs dont le plus notable fut l’invasion du Koweït dont le prix à payer a été l’opération «Tempête du désert», menée par la communauté internationale sous l’égide des usa. L’alliance chrétienne libanaise avec l’Irak fut mal perçue par les Etats-Unis et la communauté internationale alors que de son côté la Syrie soutenait l’action de cette dernière en Irak.

Autre raison du retour à la paix, le rôle joué par la Syrie pour apparaître aux yeux de la communauté internationale comme le facteur incontournable de l’établissement de l’ordre au Liban (cf. l’intervention syrienne en 1987, à l’ouest, et selon le même scénario en 1990, à l’est, dans le but de mettre terme aux bagarres intercommunautaires).

La guerre au Liban ne s’est donc pas terminée par la victoire d’un des camps sur l’autre mais à cause de la faiblesse des différentes parties, simultanément à l’ouest et à l’est, que la Syrie a su exploiter d’une manière très pragmatique. Ainsi, loin d’adopter un comportement de médiateur de bonne foi, cette dernière a imposé sa paix et apparaît ainsi comme le seul vainqueur, d’autant plus qu’elle met au pouvoir à Beyrouth une classe politique s’inscrivant dans le prolongement de son propre régime et de sa politique. Parallèlement, vingt-sept ans après le début de la guerre, aucune des parties libanaises n’a réellement changé sa position envers la Syrie : les chrétiens sont toujours très souverainistes, et les musulmans ont toujours une position mitigée héritée de l’ère nationaliste arabe, celle qui voit dans le régime syrien le grand frère arabe protecteur.

Ainsi le manque de cohésion interne au Liban, notamment quand il s’agit de la Syrie, donne à cette dernière un rôle à jouer au Liban et débouche sur la radicalisation de l’opinion publique libanaise dans son ensemble. Cela a constitué un terrain fertile à l’émergence de courants intégristes sur l’échiquier politique interne. L’exemple le plus net est celui de la résistance islamique au Liban depuis la fin de la guerre, considérée internationalement comme étant l’une des cartes entre les mains du régime Assad en cas de pourparlers de paix avec Israël. C’est un exemple concret de l’intégration du Liban au sein de l’équation géopolitique syrienne.

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La guerre est-elle réellement finie ?

Enfin il reste à répondre à la troisième question : la guerre est-elle réellement terminée ? En fait la situation décrite ci-dessus nous amène à dire qu’une telle fin n’est pas une fin réelle et ce pour plusieurs raisons :

  1. Elle est fondée sur un facteur externe sans lequel les canons ne se seraient pas tus. Ce facteur, représenté par la Syrie, continue à manipuler les agents de la vie politique pour des intérêts qui, à long terme, ne représentent aucun avantage pour le pays.
  2. Elle n’a pas été consolidée par le processus d’entente nationale supposé être l’autre face de l’accord de Taëf.
  3. Si explicitement elle exclut le fait qu’une des parties en conflit soit vainqueur et l’autre vaincue, implicitement ce statut de vainqueur-vaincu est établi ; sinon comment se fait-il que cette guerre, qui a duré des années entre deux camps, aboutisse à un temps de paix dans lequel l’un d’entre eux jouit d’une bonne représentation politique tandis que l’autre paraît être à ce niveau inexistant ?
  4. Elle a engendré dans les deux camps un radicalisme qui instaure le pluralisme comme facteur de division.

L’examen des manifestations actuelles de la réalité du terrain politique libanais prouve que cette fin de guerre est fragile et qu’après douze années de «paix», cette réalité renferme les germes d’une nouvelle guerre au cas où une conjoncture permettrait à l’une des parties de posséder des armes, comme cela a été le cas au début des années 70.

 

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Le terrain politique d’après-guerre
Notre étude du terrain politique d’après-guerre tiendra compte de certains thèmes considérés comme les plus significatifs, à savoir :
  • le problème des déplacés;
  • le pouvoir législatif et la composition de l’Assemblée depuis 1992;
  • la classe politique et les grands défis d’après-guerre.

 

Les déplacés

Les habitants, contraints de quitter leur région de résidence et établis pendant des années dans des régions communautairement homogènes durant la guerre, ne sont pas tous revenus sur leur terre d’origine. Nous ne pouvons cependant pas affirmer que les déplacés ne sont pas rentrés chez eux. Un bon nombre d’entre eux ont fini par regagner leur terre que ce soit au sud, dans la Békaa, et dans le Chouf. Mais malgré leur retour, des questions de fond sont à poser : sur quelle base ce retour s’est-il fait, dans quelles conditions s’est-il réalisé et quelle est la part de réelle intégration qui a accompagné ce processus ?

L’appel au retour des déplacés a d’abord accompagné tout le processus de «sortie de guerre», en l’occurrence l’accord de Taëf, la suppression des lignes de démarcation, le démantèlement des milices, jusqu’à arriver à l’entrée de l’armée et des forces de l’ordre dans toutes les régions. La base de tout ce processus est la rediffusion de l’idée d’un pouvoir central et d’une seule référence : l’Etat.

Tout ceci reste cependant superficiel car il ne s’agit que de la part déclarée du processus. En effet, la réalité fut tout autre. D’abord, les milices d’hier se sont toutes politiquement intégrées dans l’Etat et, à la limite, ce nouveau rapport de forces de vainqueur/vaincu se reflétait surtout dans la logique des institutions étatiques d’après-guerre. Ensuite le terrain politique et social des différentes régions n’était pas prêt à un tel processus.

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L’aspect législatif

L’une des clauses principales de l’accord de Taëf était l’établissement d’une nouvelle loi électorale susceptible, en premier lieu, d’assurer une bonne représentation politique des différentes communautés et, en second lieu, de permettre une abolition progressive du confessionnalisme politique. Théoriquement, une nouvelle loi électorale fut établie, mais pratiquement elle était fort éloignée des buts prescrits par l’accord de Taëf, dans le sens où elle fut taillée sur mesure dans l’intérêt des vainqueurs, c’est-à-dire des alliés de la Syrie. En outre, au niveau du processus électoral lui-même, les interférences qui ont eu lieu de la part de la classe au pouvoir ont mis en cause l’intégrité de ses résultats quant à la bonne représentation politique au sein même des communautés. Le boycott d’une grande partie des chrétiens lors du premier et du second scrutin n’a pas amélioré les choses. Une remarque importante s’impose : il est vrai que ces élections ont légalement respecté la répartition au niveau de la représentation des communautés au sein de l’Assemblée, mais le problème réside dans la légitimité de cette représentation quant au choix des personnes supposées être élues. Il se trouve que la plupart de ces personnes ne jouissaient pas de la crédibilité nécessaire leur permettant de prétendre à une fonction de représentation. C’est comme s’il n’y avait plus de chiites ou de sunnites ou même de chrétiens que ceux dont le discours politique, aussi bien que la pratique, allait dans le sens du soutien au rôle syrien dans le pays et de la politique qu’il impliquait. C’est ainsi que les Libanais se sont trouvés en train de glisser petit à petit vers un régime qui ne ressemblait ni à celui envisagé par le pacte national de 1943, ni à celui envisagé par l’accord de Taëf de 1989. L’ambiguïté de la situation au Liban, c’était qu’au moment où socialement le confessionnalisme semblait à son apogée, au niveau politique les communautés et le problème de leur représentation semblaient comme anéantis par magie : la classe politique au pouvoir ne représentait plus les communautés mais un seul courant dans toutes les communautés, celui qui soutenait la Syrie et était soutenu par elle. C’est pour cela que nous avons dit précédemment que le seul vainqueur dans la guerre libanaise était la Syrie et que le grand vaincu n’était autre que le Liban lui-même.

Néanmoins, avec la prédominance de l’axe Amal-Hezbollah au sein de la communauté chiite (sans pour autant prétendre que cet axe représente les chiites du Liban), avec la prédominance de l’axe pouvoir-argent représenté par le phénomène Hariri au sein de la communauté sunnite, avec le monopole de la décision politique par Joumblatt au sein de la communauté druze, il semble que la situation politique des chrétiens est celle qui souffre le plus, renforçant ainsi le sentiment de marginalisation dont témoigne l’opinion publique chrétienne. Cela ne veut pas dire que les chrétiens en général ne sont pas au pouvoir. Au contraire, on peut même dire que ceux qui y sont n’ont jamais été plus forts (exemple de la présidence de la République, du phénomène Murr…). Mais le problème réside au niveau de la légitimité de cette représentation qui semble inexistante du fait qu’elle ne traduit pas les aspirations de la communauté, surtout quant aux relations avec la Syrie.

L’ambiance démocratique qui a accompagné le scrutin de l’an 2000 avec la grande participation chrétienne semblait améliorer les choses. Mais les événements qui ont suivi (en commençant par les événements du 7 août de la même année et en terminant par les élections partielles de Metn et leurs répercussions en 2002) nous ramènent au point zéro. Un observateur de mauvaise foi, pourra souligner que ce jeu démocratique n’était qu’un appât offert à la proie pour mieux la circonvenir et l’abattre. 

Cette étude du terrain nous amène à dire que tant sur la scène politique que sur la scène sociale, c’est le radicalisme sous tous ses aspects qui est devenu maître du jeu :

  • Politiquement et au sein de la communauté musulmane chiite, c’est l’intégrisme religieux qui est au pouvoir, représenté par l’axe Amal-Hezbollah avec une prédominance flagrante du Hezbollah, à la suite de la politique de l’Etat qui soutient inconditionnellement la résistance.
  • Au sein de la communauté sunnite, c’est le pouvoir de l’argent qui accorde à ceux qui le détiennent un pouvoir politique quasi absolu.
  • Au sein de la communauté chrétienne, les modérés sont étouffés laissant à l’extrémisme religieux la voie complètement libre, notamment au niveau social.
  • Quant à la politique de l’Etat, c’est d’une part l’aliénation absolue à une force extérieure, en l’occurrence la Syrie, et de l’autre l’instauration d’un régime ayant tous les aspects d’un régime militaire totalitaire sans en avoir le nom.

Evidemment, c’est le pluralisme qui est le premier victime d’une situation pareille ainsi que l’expérience unique que le Liban prétendait représenter : être un espace libre où plusieurs religions, cultures, croyances et idéologies pouvaient coexister en paix dans le respect du droit à la différence et à l’expression.

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La classe politique

La question de la classe politique de l’après-guerre au Liban est à lier directement à la Chambre des députés qui est normalement le berceau de l’émergence de toute classe politique (avec évidemment les partis). A ce niveau, la théorie établie par l’ex-président de la Chambre, M. Hussein El-Husseini, est l’une des plus pertinentes. Pour lui, l’Assemblée et la vie politique sont contrôlées au Liban par un semblant de troïka confessionnelle presque d’une seule couleur communautaire car essentiellement musulmane et en partie druze.

Cette idée se concrétise par l’importance de trois politiciens qui sont Hariri, Berri et Joumblatt. Dans sa forme, l’équation politique interne intègre les chrétiens en excluant les souverainistes (qui ne sont pas du tout minoritaires au sein de cette communauté). C’est ainsi un courant chrétien «apprivoisé», et non représentatif, qui est intégré dans le jeu politico-institutionnel : avec la présence des trois pôles Hariri, Berri et Joumblatt, les chrétiens représentés deviennent ceux dont l’allégeance va à l’un de ces trois grands courants.

A côté de leur influence sur la vie politique et sur les mécanismes politiques, les Syriens, par leur pratique, ont surtout porté atteinte aux règles fondamentales du pluralisme qui est à la base de l’idée même du Liban. Cette atteinte est surtout perceptible par le manque de régénération de la classe politique libanaise ainsi que par le barrage fait à toute tendance ou courant politique remettant en cause la base définie par la Syrie. Cette base est d’abord celle des relations privilégiées avec le voisin syrien (ce qui signifie que tout courant politique qui opère une remise en question de ces relations devient une tendance qui porte atteinte au Liban et à sa sécurité) et ensuite celle du discours unifié quand il s’agit d’Israël.

 

Tout cela nous mène à un phénomène clientéliste à deux degrés :

  1. La classe politique libanaise devient clientéliste dans son comportement envers la Syrie.
  2. Cette même classe politique encourage le clientélisme à une échelle nationale pendant les élections car les gens qui ne votent pas pour X risquent de voir X (qui gagnera sûrement les élections) faire pression dans les milieux politiques et économiques pour combattre leurs intérêts, les marginaliser ou encore les détruire.

Cette situation au niveau politique s’est projetée sur d’autres aspects de la vie et est devenue perceptible aussi au niveau social et culturel : c’est toute la société qui devient le miroir d’une classe politique corrompue au lieu que la classe politique soit le miroir de la société dans tous ses débats et combats.

 

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Conclusion

A partir de ce que nous venons d’exposer, une constatation s’impose : le Liban pluraliste n’existe plus et les fondements sur lesquels ce pays a vu le jour et qui se sont concrétisés par le pacte national de 1943 sont ébranlés. Nous allons au cours de la conclusion essayer d’identifier les perspectives d’avenir qui ne peuvent en fait être séparées des enjeux politiques régionaux et, en particulier, de la situation politique dans le monde arabe et des problèmes engendrés par le conflit arabo-israélien.

Facteurs régionaux : la situation politique dans le monde arabe

Une caractéristique principale unit les régimes politiques arabes : ils sont basés sur des personnes et non pas sur des institutions étatiques fondées sur une pensée politique. Si, à leur début, la légitimité de ces régimes fut issue des combats pour l’indépendance, leur subversion de certaines valeurs telles que l’égalité, la liberté, la démocratie, le socialisme… leur a ôté toute légitimité et a créé un rejet de la culture qui les a engendrés, la culture occidentale. Contestant les monarchies qui régnaient avant leur avènement, ces régimes ont donné naissance à des gouvernements censés être révolutionnaires et socialistes, mais qui au fond ne sont que des hybrides vacillant entre deux tendances : de la révolution et du socialisme est né un militarisme qui ne semble pas avoir de fin. Les services de renseignement résument à eux seuls les institutions étatiques et l’aspect militaire semble l’emporter sur les autres aspects de la vie, de l’économique à l’éducatif en passant par le social.

Il est évident qu’un pareil cadre présente un terrain favorable à l’émergence de l’intégrisme. Le rôle des facteurs externes dans une telle conjoncture n’est pas à exclure, mais les facteurs internes sont plus importants, voire plus influents. Que dire alors d’un pays qui a vécu vingt ans de guerre effective et treize ans d’une guerre latente qui risque à n’importe quel moment de se réveiller ? Faute de véritables entente et réconciliation nationales, l’intégrisme religieux semble prendre la relève de part et d’autre. Face à une telle réalité le premier pas à faire est d’opérer un changement radical au niveau de la vie politique intérieure, d’établir des régimes institutionnels et d’œuvrer afin d’assurer une certaine stabilité politique. Or seul un espace politique libre et démocratique peut engendrer une telle stabilité. Une révolution s'impose pour refonder le champ du politique.

Cette stabilité ne peut être assurée que si elle est accompagnée d’une politique de développement adéquate et équilibrée embrassant à la fois le social, l’économique et le système éducatif, et visant à instaurer une société civile jouant le rôle de soupape de sécurité, une société civile qui constitue un appel aux citoyens à reprendre leur poste, à réfléchir, à débattre, à proposer, à s'imposer. Seule une société civile active pourra semer une culture basée sur le respect des droits de l’Homme, la tolérance, l’ouverture et le dialogue avec les autres civilisations ou tout simplement avec tout ce que l’autre personnifie.

L’état actuel des pays arabes en général, et du Liban en particulier, ne prédispose pas à l’instauration d’une société civile active capable d’effectuer une mutation pareille. Les régimes supposés être les plus démocratiques continuent à châtier leurs habitants pour leurs pensées, leurs idées et leurs appartenances. La justice doit être rétablie, une justice qui émane de la conscience des droits de l’Homme, et dans laquelle se manifeste, comme un impératif moral incontournable, le respect pour le droit à l'existence qui est celui de tout être humain, une justice protectrice de la liberté et du droit. Si l’injustice politique et sociale engendre des révoltes, l’incompétence culturelle trouve dans le sacré l’aliment nécessaire à ces révoltés pour qu’ils explosent ; et dans le monde arabe les deux existent. Un intégrisme ne peut naître dans un espace politique libre où la justice aussi bien politique que sociale est établie ; il faut beaucoup de frustration pour que la raison humaine agisse à l’encontre de sa composition structurelle et se referme sur elle-même et sur des dogmes qui lui sont étrangers.

A ce niveau une autre réforme est à considérer et qui selon certains penseurs doit précéder la réforme politique ; il s’agit d’une réforme religieuse capable de rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. Le penseur arabe Nasser Abou Zeid appelle à traiter le Coran comme un texte historique et non pas sacré pour qu’on cesse de faire intervenir Dieu dans les moindres détails de la vie quotidienne et de faire de l’islam un code guidant les faits et les comportements des personnes et imposant un mode de pensée précis. Dans le même sens, Mohamed Chahrour considère que, sans cette réforme religieuse, la culture arabe va continuer à être figée, à se reproduire inlassablement elle-même du fait qu’elle exclut la créativité pour se confiner dans ce code tracé par le texte ; selon lui, c’est une culture de mesures dans le sens où, dans tous les aspects de la vie humaine, tout est préalablement prescrit : on ne peut ni ajouter ni retrancher. Les réponses à toutes les questions qui peuvent inquiéter la raison humaine sont là : il suffit de les chercher et de les appliquer et point n’est besoin de se torturer l’esprit.

Le conflit arabo-israélien constitue aussi un facteur majeur de destabilisation ; les pays arabes continuent à considérer la cause palestinienne comme l’axe principal autour duquel toute leur politique tourne. Un observateur arabe a un jour dit que si Israël n’existait pas les pays arabes l’auraient créé ! L’Etat juif constitue en fait pour la plupart des régimes arabes l’argument avancé pour justifier leur échec au niveau de la politique intérieure ou plus exactement pour justifier leur inactivité dans le domaine du développement. Jusqu’à présent aucune initiative arabe n’a tenté sérieusement de présenter un cadre de solution. Il faut dire que l’arabité est en crise du fait que les différents pays arabes se trouvent en conflit quand il s’agit de ce dossier. Néanmoins une action sérieuse doit être entreprise afin d’instaurer une paix juste au Proche-Orient.

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Facteurs internes

Le Liban faisant partie intégrante du monde arabe, le diagnostic présenté ci-dessus s’applique à lui et les différents problèmes dont souffre le monde arabe ne peuvent que l’influencer vivement. A un niveau interne plusieurs points sont à soulever.

Le facteur syrien d’abord, que nous n’avons pas considéré comme un facteur externe mais interne du fait qu’il est devenu un facteur clef dans la conjoncture politique libanaise. Tant que le politique au Liban sera monopolisé par des décisions visant à protéger les intérêts de la Syrie et tant que l’intégrisme religieux défendra ces intérêts rien ne changera ; face à la classe politique qui est au pouvoir et qui veille à couver cet intégrisme et à travers lui les intérêts de la Syrie, l’union des forces démocrates, laïques et civiles pourra minimiser les conséquences, vu que les enjeux de la politique internationale ne semblent pas donner encore le feu vert à un changement possible au niveau des relations libano-syriennes. Mais à ce niveau nous nous permettons quelques remarques :

  • Dans le cadre de ces mêmes enjeux, la viabilité du régime syrien est remise en question. En effet la communauté internationale ne peut plus tolérer des régimes totalitaires qui engendrent et couvent l’intégrisme et le terrorisme.
  • La scène politique en Syrie connaît une certaine destabilisation suite aux voix de protestation qui, bien que timides, commencent à se faire entendre ici et là.

L’entente nationale ensuite. Comme on l’a déjà vu, il semble que la guerre au Liban ne soit pas terminée du fait que, d’une part, l’entente nationale dans le sens indiqué par le pacte national de 1943 reste toujours absente, et que d’autre part le Liban n’est plus comme la Constitution de 1926 l’a édifié : un pays croyant en Dieu mais sans religion aucune. Le retour à l’esprit de ces deux documents historiques et même la bonne application de l’accord de Taëf sont en soi une prévention contre le danger de l’intégrisme et une défense du pluralisme, raison d’existence du Liban. Au Liban, aucune communauté ne doit être marginalisée et l'Etat doit œuvrer pour sauvegarder la souveraineté du pays et assurer à chacun la liberté de penser.

Il reste donc beaucoup de chemin à faire dans la lutte pour échapper aux conséquences de la guerre, surtout au niveau de l’émergence de l’intégrisme religieux. On aurait besoin d’une nouvelle renaissance intellectuelle et culturelle telle que celle que le monde arabe a connue au début du XXe siècle pour avancer dans ce chemin. A ce niveau on ne peut pas négliger l’impact des événements qui ont lieu sur la scène internationale. Depuis le 11 septembre 2001, beaucoup de données ont changé et la communauté internationale, à quelques divergences près, semble être unanime dans sa décision de mettre fin à cette boule de neige qu’est devenu le terrorisme intégriste. Et pour la première fois il semble que cette communauté ait pris conscience que toutes les opérations militaires ne peuvent à elles seules produire l’effet voulu, qu’il faudrait parallèlement travailler dans les domaines politique, social, éducatif et culturel. La démocratisation des régimes politiques dans la région, la diffusion des valeurs basées sur la charte des droits de l’homme, l’amplification du rôle de la société civile, le développement, tout doit aller de pair pour pouvoir combattre cet intégrisme. Il est malheureux qu’il ait fallu un événement d’une telle atrocité pour que la communauté internationale prenne conscience de l’ampleur et de la gravité de la situation. L’impact du progrès technologique que le monde a connu durant ces deux dernières décennies ne touche pas seulement le niveau purement technique ou le niveau économique mais il a plusieurs significations et répercussions qu’on ne peut plus contourner. La technologie moderne a engendré avec elle un éclatement total des informations qui, à son tour, a imposé la liberté de produire des informations et de les recevoir comme une nécessité absolue. Elle a engendré aussi un éclatement des barrières qui séparent les cultures et les civilisations, faisant du monde un petit village cosmique où tout, absolument tout, est en interaction. La communauté internationale ne peut plus rester indifférente face à ce qui se passe à l’autre bout du monde ; son intervention à travers une action vigilante est devenue indispensable. D’ailleurs de telles interventions ont déjà eu lieu (au Rwanda, en Bosnie, au Koweït, en Afghanistan et dernièrement en Irak…) visant à mettre un terme à toute sorte de despotisme pouvant engendrer l’intégrisme, à défendre la démocratie et les droits de l’Homme. Cette action internationale doit avoir pour but :

  • De faire en sorte que le droit interne des Etats ne soit pas figé, et qu’il se développe d’une manière respectueuse de la démocratie et de ses principes.
  • Que le droit international évolue et que les différents canaux entre les pays s’ouvrent afin de barrer la route, par le droit international justement, à toute tentative de circulation d’effectifs dont le but est de soutenir l’intégrisme et la corruption.
  • Que le rôle de l’onu soit renforcé, car cette organisation est le théâtre idéal du débat et de la coopération entre les Etats et en même temps elle est l’instance qui supervise et encourage la mise en application du droit international.

Bibliography

  • Lebanese Center for Documentation and Research. Lebanese Syrian Relations 1920-1985. Beirut : 1986.
  • Lebanese Center for Documentation and Research, Political violence in the world 1967-1987. Beirut : 1987.
  • MSI Data Bank. The Data Bank is monitoring 300 Arabic newspapers and specialized periodicals.

 

Samuel Menassa est le directeur du MSI Lebanese (centre spécialisé dans la recherche, la documentation et dans l’information technologique) et de la MSI Data Bank (institut travaillant sur les politiques économiques et sociales au Moyen-Orient). Il est également enseignant à l’université de Balamand. Traduction de Mme Eliane M. El-Masry

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