Identités et solidarités croisées dans les conflits du Liban contemporain
Chapitre 12 : L'économie politique des milices: le phénomène mafieux (1ère partie)

by Fawwaz Traboulsi

 
  sections [chapitre 12]
I. Les guerres civiles ou l'anti-Clausewitz
I.1. De la guerre totale aux guerres gigognes
I.2. 'Montée vers les extrêmes' ou descente aux abysses?
I.3. Réforme ou révolution?
II. L'ordre de la guerre
II.1. La production des confessions armées
II.1.A. Amal après Sadr, ou l'anti-´Achûrâ'
II.1.B. Junblât II: la revanche des ancêtres
II.2. Laissez-faire et rente politique
III. Les pouvoirs miliciens de facto
IV. Tributs et prélèvements mafieux
IV.1. Péages
IV.2. Fiscalité milicienne et rançonnage
IV.3. Pillages et vols
V. Les ports, de la contrebande au commerce international
V.1. Baraterie
V.2. Affaires frauduleuses
V.3. Trafic d'armes
VI. La drogue où pactisent toutes les milices
VII. Unis, en divisant le peuple
VII.1. Entreprises miliciennes communes
VII.2. Rackets de la distribution
VII.2.A. L'essence
VII.2.B. La farine
VIII. Bourgeoisie mafieuse et mafia embourgeoisée
VIII.1. Les 'holdings' ou la légalisation des rackets
VIII.2. Le mariage de l'argent et de la guerre
VIII.2.A. Tamraz: l'ami de toutes les milices
VIII.2.B. Diamants et sables de Jamîl Sa´îd
   
Thèse de Doctorat d'Histoire - 1993
Directeur de recherche : Mr Jacques Couland

Université de Paris VIII
Département d'Histoire
"Connaissance des Tiers Mondes"

© Fawwaz Traboulsi 1993 -2021
Fawwaz Traboulsi studied at the American University of Beirut and the School of Oriental Studies in London and received his doctorate in history from the Université de Paris (VIII). After a long career in journalism and political activism, he is presently an associate professor of Political Science and History at the Lebanese American University, Beirut-Lebanon. He has written on history, Arab politics, social movements, folklore and art. Among his writings Guernica-Beirut (a Picasso mural/an Arab city in war, 1987), an anthology of the writings of Ahmad Fâris al-Shidyâq (1995), Sûrat-ul-Fata bi-l-Ahmar (a memoir, 1997), Silât Bilâ Wasl (a critique of political thought in Lebanon, 1998), Wu´ûd´Adan (a diary of Yemen, 2000) an Arabic translation of Edward Said's Out of Place (2000). His recent publication is Dhofar, a testimony from the revolutionary period (2003). He is presently editing Issa Iskandar al-Ma´luf's 12-volume Genealogy of Oriental Families (Arabic) and translating an anthology of Frederic Jameson's writings.

L'économie politique des milices:
le phénomène mafieux

 

"Car la guerre est un banquier,
son or, la chair humaine."
  (Eschyle: La trilogie orestienne)

 

 

 

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I. Les guerres civiles ou l'anti-Clausewitz

Parmi les différentes formes de guerre, les guerres civiles font figure de parent pauvre. La guerre civile libanaise a révélé à quel point le droit international occultait ce genre de guerres, considérées comme 'affaires interieures', et à quel point la communauté internationale était mal équippée pour traiter des problèmes et des souffrances qui en résultent, pour ne pas parler d'intervenir pour y mettre fin. Après les massacres des deux guerres guerres mondiales, l'humanité s'était imposée des conventions qui règlent le comportement des belligérants en temps de guerre: la prohibition de certains types d'armes et de munitions; les modalités de traitement des prisonniers de guerre; le sort des populations civiles; le statut des déplacés pour cause de guerre; etc. Pourtant, aucune de ces conventions ne s'appliquait aux guerres civiles. Les populations déplacées à l'intérieur de leur pays, par exemple, ne relèvent pas de la juridiction du haut-commissariat aux réfugiés de l'ONU, dont les statuts définissent un réfugié comme étant une personne qui a été obligée à quitter son pays. Un autre exemple concerne les prises d'otages. Pendant que le monde s'effarait, à juste titre, des prises d'otages des étrangers au Liban et que les tractations battaient leur plein pour les libérer, il n'y avait aucune instance internationale de recours pour traiter du sort des milliers d'otages libanais et palestiniens qui avaient été pris par les services de l'armée et les Forces libanaises après l'évacuation des troupes de l'OLP de Beyrouth-Ouest en 1982 et dont le sort est toujours inconnu.

Ces manques révélés par la guerre civile libanaise furent tragiquement amplifiés par les conflits sanglants de l'ex-Yougoslavie, avec leurs déplacements forcés des populations et leur tristement célèbre 'purification ethnique'.

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1. De la guerre totale aux guerres gigognes

Distinguer entre guerres dites 'classiques' et guerres civiles n'est pas une tâche facile.[1] Une première et évidente différence concerne les protagonistes eux-mêmes: tandis que les guerres dites classiques opposent des belligérants appartenants à des nations et à des peuples différents, les belligérants dans une guerre civile, appartiennent à une même nation et un même peuple. Certes, les guerres 'classiques' n'épargnent pas les civils; leurs stratégies comportent des sections entières sur les manières de briser la résistance de l'adversaire en assénant des coups contre ses 'arrières', sa population civile. Mais il y aurait plus dans les guerres civiles: la guerre se fait entre civils armés et ses principales victimes sont les civils. Le ratio de victimes civiles aux victimes militaires (soit entendu: les miliciens) dans la guerre civile libanaise a été évalué à 20:1.[2] Une autre singularité de la guerre civile libanaise est que la majorité des victimes civiles sont tombées dans ces luttes 'fratricides' entre 'alliés' supposés et membres avoués d'un même 'camp'.

Dans plus d'un sens, ce sont les guerres civiles qui seraient les vraies guerres, les guerres totales. Totales, de par la configuration des champs de batailles. Une guerre civile a rarement de fronts; plutôt, les lignes de démarcations passent à travers chaque ville, village, quartier, à l'intérieur même de chaque famille; voire à l'intérieur de chaque individu, selon une réflexion du romancier espagnol Juan Goytisolo.

Totales aussi dans le sens que l'espace- le territoire- y prend une importance démesurée, extra-militaire et sacrée. La rationalité de la guerre dite classique veut que la conquête du terrain acquière son importance à partir d'une autre logique: celle d'infliger la défaite à l'adversaire. Il suffirait de prendre un mont, un fort, une citadelle, un axe routier, une ville-clé, etc., pour contrôler tout un territoire et le considérer conquis. Dans les guerres civiles, la conquête et la purification du territoire acquièrent une importance en elles-mêmes. La logique de la guerre civile agit comme si un territoire n'est jamais conquis que lorsqu'il est débarrassé de tout ce qui nuit à son identité ou souille sa pureté, y compris et en particulier les populations 'étrangères'.

Enfin, les guerres civiles sont des guerres totales dans le sens que les belligérants sont mus par des 'idéologies de la guerre totale' (Beydoun) qui visent à l'anéantissement de l'ennemi ou son expulsion. On aurait cru que la prévision que les 'frères ennemis' vont revivre en commun sur un même territoire contribuerait à atténuer les combats, à modérer la violence et à imposer des règles de conduite ou des freins à l'activité militaire. Le contraire serait plus proche de la vérité.

Une autre particuliarité des guerres civiles est qu'elles sont, le plus souvent, doublées d'interventions armées extérieures. Les deux exemples espagnol et irlandais le confirment, le cas libanais aussi. L'intervention extérieure, sollicitée par les protagonistes intérieurs, vient à constituer une partie de la guerre elle-même. Paradoxalement, si 'rationalité' il y a dans les conflits civils, elle serait imposée par les forces extérieures et semble découler des leurs intérêts et pressions. Les mouvements de troupes, les offensives, la transgression du territoire de l'autre impliquent autant de décisions, de 'permissions' et de feux verts, qui doivent dorénavant être accordés aux protagonistes locaux par une partie extérieure ou une autre. Même quand les belligérants intérieurs prennent l'initiative, l'appui ou non-appui d'une partie extérieure est décisif pour décider du succés ou de l'échec de l'opération militaire en question. Le plus souvent, le 'feu vert' extérieur était la condition même du déclenchement de la bataille concernée. Même une opération à l'intérieur d'une même communauté, d'un même camp, devait avoir l'aval des forces extérieures, comme on a vu dans le cas de l'opération des Forces libanaises contre les Franjiyyah à Ihdin.

Or l'intervention de ces parties extérieures suit une logique différente de celle de la guerre civile elle-même. Nous pensons aux fameuses 'lignes rouges' tracées par les joueurs régionaux (Syrie et Israël), et pour eux, par une super-puissance, les Etats-Unis. Nous l'avons vu, les fronts se sont stabilisés dès la première phase des hostilités. L'intervention des forces extérieures imposait des interdits comme elle permettait de lancer des offensives et de les appuyer. Quand les Forces communes du MNL et de l'OLP menaçaient de pénétrer le 'réduit chrétien', en 1975-76, elles furent bloquées- à Kahhâlah et à Bikfayyâ - par les pressions politiques, les ultimata, et finalement par l'intervention directe de l'armée syrienne. Si on bloque, pour des raisons, on pourra débloquer pour d'autres. Le siège et l'occupation du camp palestinien de Tall al-Za´tar ne furent entrepris sans un accord préalable des deux parties régionales. D'autre part, la bataille de la Montagne en 1983 fut en fait une riposte à une transgression par la partie israélienne d'une ligne rouge supposée: celle de la non-violabilité du territoire à dominance druze de ´Alay et du Chûf. Elle fut menée à bien grâce à la participation massive des combattants palestiniens. Mais, c'était la partie syrienne qui, lors des préparatifs, décidait du quota d'effectifs et de combattants que chaque organisation palestinienne avait le droit de faire entrer au Liban. Et ce afin de respecter une autre 'ligne rouge' concernant la présence palestinienne armée au Liban.

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2. 'Montée vers les extrêmes' ou descente aux abysses?

La stratégie est rationnelle, nous dit-on dans la doctrine militaire et les théories de la guerre; elle est rationalité. Car elle implique le meilleur ensemble de choix en fonction de l'ensemble des coups à porter à l'adversaire; la meilleure prévision de toutes les éventualités, y compris les pires, c'est-à-dire celles qui découleront de la conduite irrationnelle de l'adversaire.

Selon la même logique, le grand stratège allemand Clausewitz, note qu'à mesure que progresse la guerre, elle a tendance à une 'ascension vers les extrêmes' par laquelle les deux camps se gonflent en effectifs- une mobilisation de troupes plus nombreuses et des armes plus meurtrières- et poussent vers ce 'moment de vérité', celui des opérations de plus grande envergure et des batailles décisives qui décideront de l'ultime résultat: la défaite pour l'un, la victoire pour l'autre.

Une grande partie des activités militaires dans les guerres civiles suivent une logique qui semble être à l'inverse de cette conception de Clausewitz. Dans le Liban de la guerre civile, il est difficile de constater un net accroissement des effectifs humains chez les belligérants. Ce qu'on décèle est plutôt un changement très fréquent de 'générations' de combattants. Chaque trève, qui met fin à une phase de la guerre, démobilise une partie des combattants. Nombre d'entre eux prennent le chemin de l'exil ou de l'émigration. Concernant l'armement, certes, des armes plus lourdes et plus meurtrières se déversent sur les protagonistes à mesure que la guerre progresse, mais ceci n'aura pas d'impact décisif sur le rapport de force entre les différents camps du conflit armé. Chacun d'eux était capable de se rattraper du point de vue de son armement, en s'appuyant sur une force extérieure ou une autre, ce qui mena toujours au rétablissement de l'équilibre ou à la dissuasion.

De plus, la progression des combats tendait vers une 'descente vers les abysses' plutôt qu'une 'montée vers les extrêmes': les champs de bataille, au lieu de s'élargir, se multiplient, et les combats s'intériorisent. De deux protagonistes pendant la guerre des deux ans (1975-1976), on arriva, à mesure que progresse la guerre, à des conflits de plus en plus violents qui se déroulent entre des factions rivales qui se multiplient sans cesse et ce concurrencent pour le contrôle d'un espace de plus en plus restreint.

La 'logique' ne manque pas à cette 'descente aux abysses': pour mieux faire la guerre à l'autre, il faut faire la guerre chez soi. Ainsi, l'ennemi de l'intérieur devient plus dangereux que celui de l'extérieur et la violence s'alimente par la violence. On a oublié pourquoi on se battait, il faut donc réinventer des causes et des justifications.

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3. Réforme ou révolution?

Quelle relation entre guerres civiles, réformes et révolutions?

Bowyer-Bell maintient que chaque guerre civile finit par les effets d'une révolution. Non pas à cause de la cruauté de la guerre elle-même mais plutôt par les conditions intolérables de la défaite imposées à ceux qui perdent. Ceci implique une situation à l'espagnole où il y a vainqueur et vaincu, ce qui n'est pas exactement le cas du Liban.[3]

D'autre part, l'historien anglais Victor Kiernan place la guerre civile dans une situation intermédiaire entre révolution et insurrection. Il argumente que tandis qu'une révolution est le fait d'une situation exceptionnelle dans laquelle une classe est sufisamment forte pour pouvoir remplacer une autre, ce défi ne se manifeste pas dans une guerre civile où "les lignes de division ne sont pas identiques avec celle des divisions de classe".[4]

La position inverse est défendue par Connor Bruise O'Brien qui maintient que la résultante des guerres civiles tend toujours vers la modération et par Hanna Arendt qui propose que la violence "est plus une arme de réformes qu'elle est une arme de révolution".[5]

Ces différentes approches au contenu des guerres civiles et à leurs effets transformateurs nous éclairent sur ce qui constitue, peut-être, le propre d'une guerre civile, du moins de celle que nous sommes en train d'étudier: sa fonction extra-militaire. En fait, une grande partie des opérations militaires durant la guerre civile libanaise se déroulent dans une pénombre qui n'est ni guerre ni paix, durant laquelle sévit ce que Nabil Beyhum a justement nommé " l'optimisation d'une violence permanente " où le pouvoir politique, la domination sociale et la prédation économique prennent le pas sur la fonction militaire.[6]

 

Notes

[1] Cf. André Gluksmann: Discours de la Guerre. Editions de l'Herne, 1967.
[2] David Hirst: 'Jumhûriyyat al-Mîlîchiyât' (République des milices), in Al-Qabas, édition internationale, nos. 98-100, 26-28 août 1985.
[3] The Gun in Politics. London, Transaction, 1987, cité in Samir Khalaf: Prospects for Lebanon, op.cit., pp. 18-19.
[4] Victor Kiernan: "Blood of Spain", in New Left Review,no. 120, mars-avril 1980, p. 99.
[5] Arendt: op.cit.., p. 79.
[6] Nabil Beyhum: "Crises urbaines de Beyrouth, crise de la citadinité?", Espaces et société,2ème semestre, 1991.

 

 

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II. L'ordre de la guerre

En fait, la guerre civile crée son propre ordre, un ordre qui combine les mutations monstrueuses des éléments constitutifs du système politique et économique ainsi que de l'état de la société de l'avant-guerre: l'autonomie des confessions se mue en contrôle armé et purification des territoires respectifs et le laissez-faire sauvage se mue en prédation mafieuse. Ce nouvel ordre n'est qu'une autre forme de la guerre que mènent les milices contre l'Etat et les citoyens.

Il est significatif que la légitimité du contrôle milicien s'érode dès que la milice prend le contrôle de 'son' territoire. N'ayant plus d'ennemi 'extérieur' par lequel effrayer ses sujets, la violence milicienne se retourne vers l'intérieur, pour contrôler ses propres sujets et les 'convaincre' de rester sous sa protection dans ses ghettos communautaires découpés et cloisonnés eux aussi par la violence. Dans le chaos ambiant, on aura du mal à croire à l'autoritarisme que pratique chaque milice sur son propre territoire. Pourtant il n'y a rien de plus vrai. Pire, le Liban, particulièrement entre 1983 et 1991, était sous la domination des mafias associées, qui avaient renoncé à se combattre et respectaient mutuellement leurs territoires respectifs, tout en nouant mille liens entre elles pour mieux spolier et contrôler la totalité des Libanais.

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1. La production des confessions armées

La marginalisation de la communauté sunnite est l'une des caractéristiques de la situation de l'après 1983. Elle est le résultat d'une combinatoire de facteurs et de développements parmi lesquels il faut citer: l'impact du retrait palestinien sur une communauté identifiée politiquement comme étant l'allié principal de l'OLP; la disparition d'un nombre de ses leaders (Sâ'ib Salâm en exil, Rachîd Karâmî et le mufti cheikh Hasan Khâlid assassinés, etc.) et la disparition politique de la seule milice qui prétendait la représenter, du moins à Beyrouth, les Murâbitûn de Ibrâhîm Qulaylât, (pourchassés et liquidés après la prise en main de Beyrouth-Ouest par Amal et le PSP). Le MNL, dissous par son président Walîd Junblât en réponse à un diktat de l'invasion israélienne, cèdera progressivement la place à une confessionnalisation accrue des forces politiques dans le camp 'musulman'. Le libanisme maronite musclé- ayant atteint son apogée avec le Marounistan de Bachîr Jumayyil et la phalangisation de l'Etat durant le mandat de son frère- réussit enfin à susciter l'émergence de ses semblables parmi les chiites et les druzes.

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A) Amal après Sadr, ou l'anti-´Achûrâ'

La disparition de Mûsâ al-Sadr, l'échec du mouvement réformiste du MNL, l'avènement de la révolution islamique en Iran et les effets combinés de l'occupation israélienne et du démantèlement du mini-Etat palestinien, donneront une nouvelle configuration au chiisme politique et poseront de nouveaux défis.

La chefferie des As´ad marginalisée, Husyan al-Husaynî, un des premiers députés acquis à Sadr, tentera un renouvellement de la chefferie chiite par le biais parlementaire et strictement politique. Président de Amal après la disparition de l'imam, Husayni démissionnera moins de deux ans plus tard au profit de Nabîh Birrî, refusant de se compromettre dans le rôle milicien, notamment anti-palestinen. D'autre part, l'héritage de Mûsâ al-Sadr est objet de concurrence entre trois courants. Le premier est représenté par cheikh Muhammad Mahdî Chams al-Dîn, vice-président du Conseil supérieur chiite (CICS), partisan d'une solution politique qui permettra de dévoiler la force numérique des chiites- plus efficace, selon lui, en temps de paix qu'en temps de guerre. Chams al-Dîn s'appuya surtout sur un CICS réhabilité pour se poser en interlocuteur valable pour les revendications de sa communauté. Dans un sens, Chams al-Dîn continuait la politique de Sadr de la période de l'avant-guerre. Au pôle opposé se tenait la première personnalité religieuse chiite au Liban, sayyid Muhammad Husayn Fadl Allah. Ambivalent dans ses positions vis-à-vis du 'gouvernement du docte' (Wilâyat al-Faqîh) de Khumaynî et hésitant quant à la reconnaissance de la nouvelle autorité (marji´iyyah) des mullah -s iraniens aux dépens de celle du Najaf irakien, Fadl Allah fera néanmoins figure de guide spirituel du Hizb Allah pro-iranien qui prônait la république islamique. Présent dans le Sud et dans les banlieues de Beyrouth, le bastion de Hizb Allah c'était essentiellement la Biqâ´. A force que Amal devint de plus en plus sous la coupe des intérêts de la bourgeoise parvenue, notamment émigrée, des classes moyennes et de l'intelligentsia à vocation administrative, le radicalisme du Hizb Allah attirait les plus démunis et les jeunes chiites. Un autre sujet de discorde entre les deux organisations concernait la résistance contre l'occupation israélienne et l'attitude vis-à-vis de la présence palestinienne. Car Amal, s'était contenté du retrait israélien de 1985 pour suspendre ses opérations contre Israël, tandis que progressait le rôle du Hizb Allah dans la résistance aux dépens de toutes les autres organisations. Quant à la présence palestinienne, Hizb Allah s'était publiquement opposé à la 'guerre des camps' menée par Amal, qui était pourtant encouragée par Damas et qui fut secondée par un vote au parlement qui abrogea l'accord du Caire, objet d'un long litige datant du début de la guerre civile.

Amal, tant par son discours que par sa pratique, se situait dans une position intermédiaire entre les deux pôles 'légaliste' et 'radical' au sein de la communauté. L'apport de Birrî pourrait être rapproché de celui de Bachîr Jumayyil. Comme le chef des FL était en rébellion contre l'image du chrétien-homme-d'affaires et du chrétien-pacifiste, Birrî représentait la rébellion contre l'image traditionnelle du chiite en tant que contestataire millénaire, victime et bouc émissaire permanent de l'histoire musulmane. Représentant d'un chiisme politique et armé, Birrî entendait pallier à cette image historique incarnée par le rituel de ´Achurâ'. Contre l'intériorisation de la violence, voire l'auto-flagellation, est proposée une extériorisation de la violence, qui, dans le contexte libanais se manifesta en particulier contre les Palestiniens! A l'encontre de la tradition de contestation et d'opposition, Birrî affichait le droit, voire l'obligation, de sa communauté à la conquête du pouvoir. Mais c'est une conquête qui se fera principalement à partir des règles du Liban confessionnel et non à partir des idées et pratiques de la Révolution islamique prônées par Hizb Allah.

Nabîh Birrî, dans un discours prononcé à la fin 1987, lors d'une visite à la région de Ba´albak-al-Hirmil, pour réconcilier les clans ´Allâw et Dandach, nous livre un exemple du nouveau discours confessionnel chiite, de ses ambivalences et ses tiraillements. "Nous sommes avec les clans, contre le clanisme", dit le chef de Amal. Qu'est ce que le 'clanisme'? Qui en est responsable, si les clans ne le sont pas? Qui d'autre que le 'maronitisme politique' pourra être tenu pour responsable du clanisme car il a "transformé le Liban dès 1943 en une chasse gardée" et a "exacerbé le fanatisme et le clanisme contre les clans de même qu'il a exacerbé au Liban les confessions contre la religion."

Les clans de la région Ba´albak-al-Hirmil n'avaient sûrement pas besoin du 'maronitisme politique' pour semer la discorde entre eux. Les causes ne manquaient pas pour alimenter leurs vendettas et leurs conflits. Mais Birrî n'est pas en train d'appeler les clans à se libérer du clanisme afin de s'identifier au pays tout entier; en extériorisant les causes des conflits claniques il vise à pousser les clans à l'unité au sein de la confession, unité qui ne pourra se faire si l'on ne brandit pas le spectre d'un ennemi qui menace ou divise.

Pourtant, définir l'Autre dans son identité confessionnelle-politique n'a pas mené notre orateur à se définir lui-même en tant que représentant du 'chiisme politique'. Le 'confessionnel' est toujours la tare de l'Autre. Le Moi se veut 'patriotique' qui affronte le 'libanisme' de l'Autre, le 'maronitisme politique'. Quand Birrî se réfère aux chiites, il s'empresse de dire "je ne parle pas d'un point de vue confessionnel, mais patriotique". Pour preuve, il dit que le ' maronitisme politique ' n'est nullement le monopole des maronites, il s'est " infiltré parmi les chiites, les sunnites et les druzes " pour devenir "la religion de beaucoup de féodaux". Pourquoi les 'féodaux' seulement, se demanderait-on?

Voici le confessionnalisme, qui était une 'force contre la religion', transformé lui même en religion! Peut-on dire du confessionnalisme qu'il est la 'religion des féodaux'? Il paraît que non. Malgré le fait que le confessionnalisme est l'apanage d'une grande partie des féodaux de toutes confessions, le pouvoir au Liban reste un pouvoir 'non libanais', car il est un "pouvoir maronite, une république maronite"! Ceci étant, le 'maronitisme politique' est une essence confessionnelle pure, qui n'est ni souillée ni transformée par aucun ajout, aucun mélange, même si l'on y ajoute "un grand nombre de féodaux chiites, sunnites et druzes"!

Mais comment le mouvement Amal compte-t-il contrer les 'attachements' claniques et confessionnels de ce fameux 'maronitisme politique'? "Nous avons décidé de résister au clanisme par les clans, au fanatisme par la modération et au cantonnement par l'unité", répond Birrî. Pourquoi ne pas résister au confessionnalisme par la religion, tant que le 'maronitisme politique' est en train "d'attiser le confessionnalisme contre la religion", selon les dires de Birrî lui-même? L'omission est révélatrice. Car l'affaire religieuse nous rapproche dangereusement du discours du Hizb Allah qui, lui, a une réponse cohérente du moins: contre la 'république maronite', il propose la 'république islamique'![7]

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B) Junblât II: la revanche des ancêtres

Côté druze, lentement mais sûrement, une révision radicale du projet démocratique et laïcisant de Kamâl Junblât s'opère. Dans un article de Jihâd al-Zayn, représentant du PSP à la rédaction de al-Watan, le quotidien du MNL, toute l'histoire libanaise est revue et corrigée pour devenir l'histoire de la défense de l'arabité de la Montagne par les druzes face à l'expansionnisme maronite qui débute avec l'émir Fakhr al-Dîn. De Bachîr Junblât jusqu'à Walîd, plus d'un siècle et demi plus tard, s'établit alors une continuité historique ininterrompue, celle d'une chefferie junblatiste qui dirige cette lutte. Par ce rôle historique, les druzes s'identifient aux sunnites, car " les druzes ", écrit al-Zayn, "du point de vue de leur animosité contre les maronites et leurs projets anti-arabes, sont les sunnites de la Montagne."[8]

La bataille de la Montagne de 1983 figure ainsi comme une revanche druze contre cet 'expansionnisme' maronite qui se perpétue depuis des siècles. Le point culminant de cette bataille, l'occupation du palais de l'émir Bachîr Chihâb II à Bayt al-Dîn, sera l'occasion d'une mise en scène pour un renversement de rôles entre trois personnages 'historiques', trois Bachîr, en l'occurrence. Bachîr Jumayyil est assimilé à Bachîr Chihâb II, tenu pour être l'émir qui fit basculer le pouvoir dans la Montagne au profit des chrétiens et Bachîr Jumblât, le chef druze destitué et tué par ce dernier, est promu au rang d'ancêtre mythique de la communauté, ancêtre finalement réhabilité par cette revanche survenue plus d'un siècle et demi plus tard. Walîd Junblât pourra enfin déclarer face aux deux Bachîr ennemis: "Le seul Bachîr que nous reconnaissions est Bachîr Junblât"! Afin que ce renversement historique s'accomplisse, l'identification historique devait être poussée à sa logique ultime. Un zajal du poète populaire druze Talî´ Hamdân, célébrant la victoire de sa communauté dans la bataille de la Montagne, opère l'identification de toute la communauté à son statut féodal, et ramène ses adversaires à leur statut inférieur d'antan. Hamdân s'attaque aux chrétiens comme étant ces paysans, métayers et serviteurs que "nous avons fait venir chez nous" et qui se sont révélés des ingrats et des "serpents venimeux" qui se sont retournés contre leurs bienfaiteurs.

Comme toujours, l'identification confessionnelle ne saurait fonctionner sans sa combinatoire de classe. La confession pour Nabîh Birrî est définie avec des relents populistes et anti-féodaux (ce dernier terme pris dans le sens strict de 'féodalité politique'), ce qui doit nous rappeler, par de faibles échos historiques, les représentations par les chrétiens-communs de leur statut socio-confessionnel lors des Harakât de la moitié du XIXème siècle. Ceci revient à dire, dans le Liban de la deuxième moitié du vingtième siècle, l'interpellation en particulier des intérêts bourgeois et intellectuels parvenus, bloqués dans leur recherche d'une place dans le système politique. Par contre, le modèle socio-confessionnel pour le descendant des Junblât est la confession- muqâta´jî, celle de la supériorité aristocratique-tribale condescendante envers ceux qui cultivent la terre et pratiquent le travail manuel.

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2. Laissez-faire et rente politique

L'explosion de l'espace avait mis fin à la centralité économique de Beyrouth, une des causes de la crise qui déclencha la guerre. La capitale est scindée en deux parties qui se dédoublaient presque en tout. D'autre part, c'est autour des ports et des centres commerciaux locaux que se construisaient les cantons confessionnels: Jûniyah, capitale virtuelle du Marounistan; la ville druze de Ba´aqlîn dans le Chûf, qui concurrence son ancienne capitale administrative et économique chrétienne, Dayr al-Qamar; Ba´albak, Qab Iliyâs, Chtûrâ, et Barr Iliyâs sont autant de marchés qui se développent aux dépens de Zahlah, capitale accaparante de la Biqâ´; de même fut le cas pour Zughurtâ, Ihdin et Bicharrî dans le Nord et Nabatiyyah dans le Sud, qui se taillent une partie de la centralité de Tripoli et Saydâ respectivement.[9]

Mais ce redéploiement n'est que le cadre au sein duquel fonctionne l'ordre socio-économique de la guerre. Car la guerre, du même coup, révèle les ressorts internes du système socio-économique d'avant-guerre, exagère ses caractères et constitue une manière de traiter les problèmes socio-économiques qu'il lui a légué. On a beaucoup écrit sur les pertes économiques survenues à cause de la guerre. On oublie trop souvent une autre dimension du mécanisme guerrier, celle des transformations, répartitions, bouleversements, reproductions simples et élargies dans les relations sociales elles-mêmes. Ceci nous amène au coeur du phénomène mafieux.

Pino Arlacchi énumère trois conditions pour l'existence de ce phénomène: i) un rôle déterminant joué par le marché; ii) l'existence de conflits horizontaux; iii) la faiblesse ou l'absence de tout principe de régularisation centraliste. Les trois conditions sont parfaitement applicables à la situation libanaise et traduisibles en son langage: primauté du tertiaire (sous dépendance); autonomies et conflits confessionnels et régionaux; faiblesse et marginalisation chroniques de l'Etat central- tous les trois exacerbés par la guerre.[10]

D'autre part, l'ordre de guerre révèle la logique du système confessionnel poussé à ses limites extrêmes, celles des confessions absolues dominant les territoires 'purifiés'. Sur le plan économique, nous pourrions dire, à la manière de Clausewitz, que la guerre civile au Liban n'est que la continuation du laissez-faire économique par d'autres moyens (plus extrêmes et plus violents). On est en fait en présence du laissez-faire absolu et de la privatisation du chacun pour soi, qui assurent la reproduction des intérêts socio-économiques dominants par les moyens politiques et militaires. Mais cet ordre implique également un processus de reproduction élargie. Car la guerre traite des problèmes socio-économiques qui l'ont déclenchée- y compris ceux de la lutte de classes et de la promotion sociale- et les 'résout' à sa façon forcément perverse et inégale.

Hobsbawm avait déjà établi le phénomène mafieux comme une forme de bourgeoisie, produit d'un mode spécifique de patronage et de clientélisme intimement lié à la transition au capitalisme rural.[11] Sciascia parle d'une "exploitation sauvage" exercée par cette bourgeoisie "avec l'intention d'en tirer le maximum de profit et dans les délais les plus brefs possibles...C'est la logique du 'tout et tout de suite'."[12] Les deux auteurs ne font que décrire la bourgeoisie libanaise d'avant-guerre. En fait, la guerre a produit une nouvelle couche bourgeoise issue de ses pratiques mafieuses, "pratiques à risque, frauduleuses et sans scrupules", en même temps qu'elle a accentué et amplifié les caractères mafieux de la bourgeoisie 'traditionnelle' elle-même, celle qui cherche le "maximum de profit...dans les délais les plus brefs possibles" selon sa logique du "tout et tout de suite".

Wallerstein, pour sa part, nous révèle un caractère de la bourgeoisie longtemps occulté: sa tendance au monopole et à la transformation de ses profits en rente. Ce contrepoids à la vocation prométhéenne inéluctable de la bourgeoisie est illustré d'une manière flagrante dans l'expérience libanaise. On a déjà traité de l'obstination avec laquelle la bourgeoisie avait défendu ses positions et privilèges monopolistes. Quant à sa vocation rentière, elle articule l'économique et le politique. Wallerstein définit la rente comme suit: "un revenu qui provient du contrôle d'une réalité spatio-temporelle qui ne peut d'aucune façon être décrite comme la création du propriétaire ou le résultat de son travail personnel (même de son travail en tant qu'entrepreneur)."[13]

Dans le cas libanais, il ne s'agissait pas seulement de la transformation des profits capitalistes en rente, pratique courante de l'avant-guerre. Le rôle rentier des milices mafieuses, était la réalisation du fantasme capitaliste suprême: la génération de revenus et de profits sans investissement de capital, et ce par la ponction parasitaire, politico-militaire, sur pratiquement toutes les activités économiques. Peut-être pourrons-nous parler, plus correctement, de la rente politico-militaire absolue. Mais ceci n'est qu'un autre moyen de parler d'un mode de prélèvement tributaire.

Dans son étude si pertinente à notre propos, Arlacchi évoque aussi la 'crise d'honneur' comme étant un des facteurs générateurs du phénomène mafieux et un " moyen excellent de promotion sociale dans un système capitaliste commercial où les pratiques à risque, frauduleuses et sans scrupules sont indispensables au succès ".[14] De ce fait, le phénomène mafieux n'est qu'une forme de clientélisme, voire son stade suprême et qui fonctionne par l'exagération de ses mêmes mécanismes idéologisés et inégaux.

Voyons de plus près cette répartition et ce contrôle de la réalité spatio-temporelle dans le Liban des milices.

Notes

[7] Al-Safîr, le 21 décembre 1987.
[8] Al-Watan, le 10 décembre 1977. Mis sous le signe d'une discussion sur la question des minorités, il n'est pas surprenant que l'article se termine par une solution 'créative' à cette question: l'intégration des minorités dans la majorité. Al-Zayn parle évidemment de la minorité maronite, car la minorité druze est devenue majorité par son intégration symbolique à la majorité sunnite!
[9] Ces données sur les milices ont été recueillies à partir de plusieures sources et témoignages personnels. Parmi les sources générales: David Hirst: 'Jumhûriyyat al-Mîlîchiyât', op.cit.; "L'argent des milices". Les Cahiers de l'Orient, Paris, no. 10, 1988; le dossier de al-Hayât sur les milices libanaises, leur administration et leurs revenus, 31 décembre- 9 février 1990; "Le Livre Noir des Forces Libanaises" in L'Eveil, Centre Libanais d'Information (CLI), no. 2, 17 mai 1990. La véracité du budget des FL publié par cette publication des partisans du général ´Awn n'a pas été mise en cause à notre connaissance; Ph. de V.; "Les ports de l'angoisse...et des Pirates", in L'Evénement du Jeudi, Paris, no. 233, 20-26 avril 1989; Georges Corm: "Liban: hégémonie milicienne et problème du rétablissement de l'Etat", in Maghreb- Machreq, no. 131, janvier-mars 1991, pp. 13-25.
[10] Pino Arlacchi: "From Man of Honour to Entrepreneur: the Evolution of the Mafia", The New Left Review.Londres, no. 118, novembre-décembre 1979, pp. 53-72.
[11] E.J. Hobsbawm: Primitive Rebels. Manchester, Manchester University Press, 1978, pp. 5-38.
[12] Léonardo Sciascia: La Sicile comme métaphore (conversations avec Marcelle Padovani). Paris, Stock, 1979, pp. 52-3.
[13] Balibar et Wallerstein: op.cit., p. 199.
[14] Arlacchi: op. cit.

 

 

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III. Les pouvoirs miliciens de facto

Une dizaine de cantons se partageaient l'espace libanais durant la dernière phase de la guerre.

i) Le canton nordiste (Zughurtâ,Ihdin, Bicharrî et une partie de Batrûn) qui existe effectivement depuis la coupure entre Franjiyyah et les FL après la tuerie de Ihdin en 1978, est contrôlé par les Maradah de Franjiyyah (estimés à 1.600 miliciens) et géré par une administration civile de 80 fonctionnaires.

ii) Le 'pays chrétien ', ou le Marounistan, sous le contrôle du parti des Phalanges et des Forces libanaises, comprend Batrûn, Jubayl, Kisrawân, Matn et Beyrouth-Est. Ce mini-Etat édifié depuis 1976 est le doyen des cantons, leur modèle et sans doute le mieux organisé et géré. C'est le canton du pouvoir du parti unique américanisé. Parmi ses innovations, figure un 'brain-trust'- le groupe GAMMA- et un centre informatique- DELTA. Des Comités populaires (au nombre de 122 en 1982) s'occupent de la santé, de l'éducation, des finances, de l'environnement, de la défense civile, des municipalités, du plan, de l'information, des affaires sociales, des transports, parkings, du contrôle des prix, etc.

Un certain nombre d'ONG gèrent les services sociaux en relation avec l'étranger. HELP Lebanon (Humanitarian Endowment for the Lebanese People, 350 employés); CAMP (le Centre d'aide médico-psychologique), traitement pour les enfants traumatisés par la guerre; ROOTS (Racines), relations avec les enfants des émigrés et la Fondation de solidarité sociale, effectue les jumelages entre familles d'émigrés chrétiens libanais et familles nécessiteuses dans le pays.

iii) Beyrouth-Ouest : Géré par l'OLP jusqu'en 1982, le secteur ouest de la capitale passe sous le contrôle de Amal et du PSP après leur 'insurrection' commune de février 1984 contre l'armée de Amîn Jumayyil. Livrée à l'arbitraire, au pillage, à la terreur et aux assassinats perpétrés par des bandes armées se réclamant des deux organisations, trois ans durant, cette partie de la capitale pourrit et se détériore gravement. C'est durant cette période que Amal mena ses 'guerres' contre les camps palestiniens et que se déclenchèrent les luttes entre Hizb Allah, Amal et les organisations armées de l'ex-MNL. En 1987, le PSP, avec l'appui du PCL, tenta de déloger Amal de Beyrouth-Ouest et ce secteur subit pendant des semaines des combats meurtriers et destructeurs, ce qui entraînera le retour de l'armée syrienne qui coexista avec l'administration civile des milices et leur présence armée jusqu'en 1991.

iv) Beyrouth, la banlieue-sud : largement contrôlée par le Hizb Allah qui imposa sa suprématie après ses combats meurtriers contre Amal en mars 1988, la région est dirigée par un noyau de cheikhs dans les écoles religieuses, les Hawzât, patronnées par sayyid Muhammad Husayn Fadl Allah, guide spirituel du Hizb Allah. Le parti, qui utilise les mosquées et les husayniyyah -s comme centres de propagande, entraîne ses membres au maniement des armes et offre aux jeunes des bourses d'études en Iran. Hizb Allah contrôle le système éducatif, où fut introduit l'enseignement du persan, et administre les services municipaux (collecte des poubelles, asphaltage des routes, etc.). Parti riche, payant les plus hauts salaires à ses combattants, comparé au reste des milices, le Hizb Allah gère aussi des services sociaux, des pharmacies et cliniques et des banques islamiques qui prêtent sans intérêt. Après l'entrée des troupes syriennes dans la banlieue-sud en mai 1988, le Hizb Allah y maintient son contrôle, laissant une petite enclave à Amal, tandis que les camps palestiniens sont mis sous contrôle syrien.

iv) La montagne 'druze' (´Alay, le Chûf, Iqlîm al-Kharrûb).[15] La milice qui contrôle cette région est l'Armée de libération populaire (ALP) créée en 1976 par Kamâl Junblât et modernisée par son fils et successeur Walîd qui la dote d'un armement lourd et moderne et l'encadre par des officiers formés dans les académies militaires soviétiques. Une 'administration civile' gère les affaires de la région depuis 1983 à partir de 23 bureaux, qui s'occupe principalement de l'enseignement et de la santé.

v) Zahlah : Jusqu'en 1978, la 'plus grande ville catholique d'Orient' est sous le contrôle du Groupement zahliote, à direction bourgeoise, qui s'oppose à la chefferie traditionnelle de Joseph Skâf et aux notables des 'sept familles'. Présidé par ´Azîz Wardah, riche émigré d'Afrique, banquier et entrepreneur dans l'agro-alimentaire, le Groupement disposait d'une milice qui défendait la ville, avant qu'elle n'ait été prise en charge par les FL de Bachîr Jumayyil en 1978. Elie Hubayqah et un millier de ses partisans se réfugièrent dans la ville après le 'coup d'Etat' de Samîr Ja´ja´ en 1985. Retranchés dans leur quartier général à l'hôtel Qâdirî, les partisans de Hubayqah restent relativement à l'écart de la population, d'ailleurs assez hostiles à leur égard, leurs sympathies étant du côté de Ja´ja´ et plus tard du général ´Awn; ils se financent par la gérance d'un centre de télécommunication internationale et par la contrebande de la drogue dans la Plaine.

vi) Ba´albak : est dominée par Hizb Allah qui s'établit dans la ville et sa région après 1982 dans le sillage des Gardiens de la révolution iraniens, qui arrivent, en 1982, avec la complicité de Damas, pour participer à la lutte contre l'invasion israélienne. Son organisation n'est pas différente de celle de la banlieue-sud de Beyrouth, une de ses principales institutions étant l'Hôpital de l'imam Khûmaynî.

vii) Saydâ est, depuis le retrait israélien en 1985, sous le contrôle de l'Organisation populaire nassérienne (OPN) de Mustafa Sa´d qui commande une Armée de libération nationale, postée sur le front de Kafar Fâlûs face à l'ALS de Jizzîn, ainsi qu'une unité de police. L'OPN était financée par le Fath de Yâsir ´Arafât, puis par le milliardaire séoudo-libanais, Rafîq al-Harîrî, originaire de la ville.

viii) Iqlîm al-Tuffâh et la Biqâ´-Ouest : sont deux enclaves, de part et d'autre du Mont-Liban, qui jusqu'en 1982 étaient occupées par les combattants de l'OLP. Elles furent coupées par l'enclave de Jizzîn contrôlée par l'ALS après l'invasion israélienne de 1982. Le Hizb Allah, contrôlant l'une et l'autre, avait essayé de les relier sans grand succès.

ix) Le Sud non-occupé : Amal prend le contrôle de la zone située entre celle de la FINUL et Saydâ après le retrait israélien de 1985 et sa domination est confirmée après de longs et durs combats contre le Hizb Allah. L'administration de Amal se confond avec celle de l'Etat par le biais du ministère du Sud détenu par Nabîh Birrî et du Conseil du Sud, présidé par le vice-président du Mouvement, Muhammad Baydûn, qui construit routes, projets électriques et hydrauliques, etc. Amal a son propre bureau scolaire, et gère, parmi d'autres, l'Institut de Jabal ´Amil pour l'enseignement technique créé par l'imam Sadr.

x) La zone frontalière sous occupation israélienne. Déclaré Etat du Liban libre en avril 1979 par le colonel Sa´d Haddâd, commandant de l'Armée du Liban libre, la bande frontalière, à laquelle fut ajoutée l'enclave de Jizzîn après l'invasion israélienne de 1982, est en forme de fer à cheval et longe la frontière sud et sud-est du Liban jusqu'aux confins de Saydâ. Elle compte 250.000 habitants, à majorité chiites. A la mort du colonel Haddâd, en avril 1984, le général en retraite Antoine Lahd lui succède à la tête de ce qui devint alors l'Armée du Liban-Sud (ALS). Les effectifs de cette armée étaient de 2.700 soldats en 1987, la plupart chrétiens, auxquels il faut ajouter deux divisions locales, druze à Hâsbayyâ (300 miliciens) et chrétienne à Jizzîn (500 miliciens). La zone est gérée par une 'administration civile' israélienne selon le modèle de la gérance des territoires occupés de la Cisjordanie et de Ghazzâ. Dès l'invasion de 1982, l'isolation de la bande frontalière du reste du pays était manifeste dans les restrictions imposées sur la circulation des personnes et des marchandises venant du 'Nord'. L'écoulement des marchandises israéliennes sur les marchés, le dumping des agrumes ainsi que la politique de destruction systématique des vergers et des entreprises artisanales, causèrent de graves pertes dans les deux grandes cultures de la région: le tabac qui connu une baisse de production (de 9 millions à 3 millions de kilos/an) et les agrumes. De sévères restrictions frappent aussi l' 'exportation' des produits de la zone frontalière vers le reste du Liban, des permis spéciaux devant être obtenus de l'ALS, moyennant pots-de-vin, taxes et impôts. Tandis que les habitants de la zone frontalière sont interdits de travailler dans les autres parties du Liban, quelque 4.000-5.000 d'entre eux sont transportés quotidiennement en Israël où ils sont employés dans la restauration, l'hôtellerie, l'agriculture et à un moindre degré dans l'industrie. Le moyen d'accès au travail en Israël dépend des faveurs de l'ALS et la priorité y est accordée aux parents des soldats qui servent dans cette armée. L'Administration civile, connue pour imposer $5 de taxes par personne, gère aussi l'éducation, à laquelle a été imposé l'enseignement de l'hébreu, l'hospitalisation, etc.[16]

Relevons d'emblée trois points supplémentaires à propos de cette classification.

1. Le cynisme des milices au pouvoir se révèle principalement dans leur position vis-à-vis de l'Etat: tandis qu'elles laissent les charges des services publics et sociaux à l'Etat, à des exceptions près, elles s'approprient ses revenus et ses ressources. Pour un budget basé principalement sur les rentrées douanières et les taxes indirectes, le résultat est catastrophique. La chute des revenus de l'Etat mena à une augmentation de la dette publique qui a quintuplé en cinq ans, allant de 7 milliards LL en 1981 à 35 milliards en 1985. Il a été estimé que les milices s'appropriaient au moins 20% des revenus de l'Etat.[17] 

2. Stade suprême du clientélisme, le phénomène mafieux est aussi et surtout échange inégal. Afin de ramener les services sociaux à leurs véritables dimensions, il importe de dire, que les dépenses des milices dans ce domaine constituent une infime portion de leurs budgets.[18]

3. Un autre caractère des pouvoirs miliciens est leur contrôle sur l'information et l'utilisation extensive des différents médias (presse, radios, télévisions). Ce contrôle a pour fonction principale la mainmise sur la communauté-région. Le parti des Phalanges et les FL ont été les pionniers dans ce domaine: la Voix du Liban émet sur les ondes depuis 1976 et La Lebanese Broadcasting Corporation (LBC) des FL, établie en 1980, est la doyenne des chaînes de télévision miliciennes qui jouit du meilleur audimat et dispose d'un deuxième canal de diffusion, la C33. Les autres milices ont suivi l'exemple.[19]

 

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Notes


[15] Iqlîm al-Kharrûb est à majorité sunnite.
[16] Pour les effets économiques de l'invasion et l'occupation israélienne, voir l'étude de Zuhayr Hawwârî: Al-Ijtiyâh al-Iqtisâdî, op. cit. ; pour une étude exhaustive de la situation de la bande frontalière sous occupation, voir Ahmad Beydoun: "La zone frontalière du Sud-Liban", Revue d'études palestiniennes, no. 44, été 1992, pp. 65-84.
[17] Hirst: op. cit.
[18] Pour les FL, possédant les meilleurs services sociaux parmi les milices, il a été estimé que les dépenses du seul bureau de Samîr Ja´ja´ pour l'an 1990 (594.125.000LL/an) était presque égal à celui du Comité de solidarité sociale, l'organe chargé des services sociaux. Cf: Le livre Noir: op. cit., p.14
[19] Une quinzaine de chaînes de gélévisions privées émettent vers le Grand Beyrouth, mises à part les chaînes régionales et deux chaînes 'officielles'. L'Etat détient, en principe, le monopole sur la télédiffusion jusqu'à l'an 2012. Citons parmi elles: la Voix de l'espoir (la zone frontalière de l'ALS); Al-Manar (Hizb Allah); Al-Machriq (Amal en association avec la Ligue des travailleurs de Zâhir al-Khatîb, député du Iqlîm al-Kharrûb et ministre); New TV (NTV, le PCL); Murr Television (MTV, propriété de l'homme d'affaires Michel al-Murr, député du Matn et un proche de Damas); la Voix des Maradah (les Franjiyyah, cette chaîne pirate le transformateur-relais gouvernemental à Fî ´); la ICN, propriété de l'homme d'affaires Henri Sfayr, etc.

Fawwaz Traboulsi

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