De l'autre bout du monde
Book Excerpts

by Hyam Yared

© Hyam Yared 2003 -2021

Hyam Yared writes poetry "Reflets de Lune", "Enièmes Parallèles". She has also written a novel " De l'Autre Bout du Monde" to be released soon. She has participated in Literary events: "Jeux de la Francophonie-no.14" -Canada- in 2001 and was awarded the Gold Medal; made a public reading in 2001 Beirut book Fair "Salon du Livre", gave a conference at the American University of Beirut in 2001 on the "Itinerary of the Writer"; as well as in the International Festival of Poetry in 2001 and in the "Lebanese Handywork Festival" in Byblos in 2001. She was also awarded the "Ordre de la Pléiade" prize by the Association of Francophone Members of Parliament -Canada- in 2001.

 

Tu t'imagines petite ombre…Moi, ton clône de l'autre côté des continents, en compagnie de ce titan de la littérature en pleine crise analytique quant aux mœurs et traditions arabes. Moi qui n'ai jamais réussi à définir ma propre identité, par ailleurs indéfinissable, où tant d'Histoire et de tournants se juxtaposent. Moi qui ne sais toujours pas si je suis arabe, phénicienne ou libanaise.

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J'eus honte d'intellectuellement n'appartenir à rien.
Maintenant, je sais toute la complexité de mon appartenance à une civilisation qui n'est autre que la somme de constructions juxtaposées à des connaissances antérieures, elles-mêmes bâties sur d'autres constructions.

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Mais ceci fait partie de notre richesse.

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J'ai identifié l'influence de la langue arabe, tout le long de votre manuscrit, notamment par les images que vous employez.

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des images héritées de mon identité culturelle ; ou du moins, de ce qui peut, encore, nous rester de définissable à ce niveau. Car de plus en plus les identités se perdent, et nous n'avons plus de garde-fous.

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Nous avons de plus en plus honte de nos différences. Nous n'assumons plus le poids des cultures. Nous avons peur de nous démarquer.

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Le problème, ça a été la guerre. Cela a été très dur à vivre. Nous avons dû gérer, au fur et à mesure des troubles, des déplacements de populations qui avaient des besoins urgents de s'installer avec leurs familles. Les immeubles ont poussés sans aucun contrôle, ni rigueur urbaine. Maintenant que la paix s'installe, on ne peut plus défaire ce que la guerre a fait. Cela demanderait un budget bien au dessus de nos moyens.

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Il semblerait, dixit J.M, que j'aie passé ma vie à m'encombrer de préjugés, et des mentalités dont ma naissance m'affuble.

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Depuis les nuits déjantées et folles d'une jeunesse beyrouthine tournées vers l'Occident,

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Une terre et un peuple unifiés en images.

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les civilisations se sont toujours rencontrées sur vos terres libanaises. En effet, ici vous êtes déjà en Orient, mais aussi un peu en Occident.

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pays historiquement déchiré entre amour et conflit, vie et mort. La vision d'un peuple qui aura dû apprendre à enterrer ses martyres pour pouvoir aller plus avant, dans un dialogue fusionnel, et respectueux des dignités individuelles autant que communes.

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Perdu au milieu d'une région, (jadis fief de la milice chrétienne des forces libanaises), le village est resté paisiblement à l'abri des ressentiments. C'était comme si, à l'intérieur même d'une guerre, ses habitants s'étaient inventés une micro-résistance ; un noyau contestataire de la déchéance humaine. Un refus de céder, d'accepter, de rentrer dans l'engrenage irréversible des haines.

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Son histoire était pour moi, à l'image d'un pays pluriconfessionnel. Où malgré tout le sang versé, au nom d'une fausse cause ; un paravent de haines intercommunautaires créé de toutes pièces ; l'homme avait triomphé d'un enfermement. Il n'avait pas perdu l'énergie de comprendre, dans le désir d'établir un dialogue. Il avait refusé de prendre les armes parce que la différence de son voisin n'était pas une raison suffisante.

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il venait de nous dire que notre identité n'est pas une entité figée. Qu'elle était à portée d'un échange bilatéral de nos «contrastes». Il refusait depuis sa grotte, au fin fond d'un village reculé, les logiques d'enfermements communautaires. Il avait en lui la volonté d'appréhender avec positivisme, le système représentatif des individualités qui l'entourent.

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pays aux religions hétéroclites. J'étais maronite de père, lui-même arménien de mère.
Une grand-mère issue de ces familles du début du siècle passé, immigrées de Turquie lors du génocide arménien perpétré par les Ottomans.

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J'avais vécu une partie de ma vie à l'extérieur d'une évidence, celle d'un pluralisme libanais. J'étais en train d'intégrer de façon définitive des différences qui ne me seraient plus jamais étrangères.

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Aref avait réussi à réveiller en moi le goût de vivre dans une identité avant tout libanaise, avec tous les aléas que cela comporte. Je prenais conscience de ce que mon métier pouvait m'offrir. Une possibilité d'inclure et de m'inclure.
Je repense à Hayat, la photographe de l'aéroport, et à son art.
Un art unificateur de notre hétérogénéité…voilà ce que devrait être mon écriture.

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Nous ne parlions peut-être pas la même langue,Aref et moi. Mais nous confrontions nos croyances intimes dans une langue arabe articulée dans 2 contextes différents. Un arabe francophone pour un arabe anglophone, ou inversement. Un dialogue multiplié par la complexité des choses.

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Que de larmes j'ai versé lorsque la guerre l'a tuée.
Aussi sec que cela je te le dis : égorgée dans sa salle de bain par un inconnu de passage qu'elle n'aura pas eu le temps d'héberger.
Il ne lui aura pas laissée le temps de sourire. Il l'avait tuée parce que c'est ce qu'on lui avait appris. L'école de la haine. Tue si tu ne veux pas mourir. Comme si l'on pouvait retarder une échéance inévitable. Quelle sottise de penser pouvoir changer le cours des choses…Il n'y a d'invincibles que les destins !

Elle savait cette guerre de rue absurde. Un pays pour un même peuple.
Une terre aux reliefs montagneux qui servit de refuge tout le long des querelles théologiques, à des communautés différentes tour à tour persécutées, lors des nombreux combats fratricides de l'histoire du Liban.

Elle avait une conviction, celle d'une terre qui nous unit.

L'amour pour elle était une évidence. Elle croyait en la bonté de l'homme jusqu'au cœur des brasiers. Elle avait refusé de prendre pour paravent et entrave au dialogue, cette haine fabriquée de tout pièce à notre insu. Elle avait refusé de s'en revêtir. La haine engendre la haine. L'enfermement inspire un autre enfermement à la base de tout fanatisme.

Elle qui avait hébergé chez elle des criminels, des brigands, des francs-tireurs, des blessés, des voleurs, des fuyards, toutes confessions confondues.

Elle qui avait ce don d'établir simultanément un dialogue avec 2 factions rivales, durant la même journée. De faire rentrer les uns par une porte et fuir les autres par une autre.

Au cœur même du non-dialogue, elle avait refusé de se cantonner dans sa langue. Elle voulait son langage libre de toute rigidité : un outil d'ouverture, vers les autres.

« La peur, est un péché. » disait-elle.

Mais la vie est cynique. Le rideau est tombé sur ma douleur. Il est noir et poussiéreux. Une poussière faite de mémoire et de sang.[..]
une greffe des identités

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Ayant lui-même souffert de lutter contre des mentalités « tribales », il avait inculqué à son fils le culte de la « pensée élargie », dans le respect d'une ouverture constante vers des altérités environnantes.

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vie et de mort. Cette multiplicité qui existe en nous, comme en dehors de nous ; requiert une confrontation inévitable et nécessaire pour une prise de conscience intelligente de toutes les altérités « subjectives », « individuelles » et « collectives ». C'est la confrontation de « notre » propre dualité dans une communauté d' « autres » dualités.

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il me demande de lui parler de la disparité confessionnelle au sein de la population libanaise.

Je me lançai dans une diatribe statistique, qu'il interrompit sur le champ.
-Je veux parler du dialogue entre tout ce monde…comment se fait-il ? Surtout après une guerre qui n'aura fait que creuser, un peu plus, un fossé susceptible de découler de cette hétérogénéité.

J'eus envie de lui dire : « tout ce monde se porte très bien merci ». Je n'aimais pas cette soudaine impression d'être une bête de cirque, à l'étude d'un dialogue pluriculturel.

Je pensais à la mutation des sociétés européennes, de plus en plus disparates ; en proie à un métissage récent que leurs constitutions n'avaient pas prévu de régir dans la meilleure approche possible. Le Liban m'apparut soudain, comme le message représentatif d'un dialogue forgé au fil d'une Histoire qui lui aura donné cette particularité de savoir s'adapter à une pluralité bien plus vieille que celle que le monde d'aujourd'hui cherche à comprendre. Ces processus migratoires multiples, de moins en moins maîtrisés par des sociétés jusque là confrontées qu'à elles-mêmes, dans une « mono-identité ».

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Je terminais sur des notes historiques et géographiques de rigueur, et leurs répercussions sur une terre devenue par conséquent, terre de passage. Et un peuple qui s'est forgé à travers les siècles des relations indissociables d'une « culture de la paix » et de la liberté ; dans le respect de la diversité, unique condition à la reconstruction de notre unité complexe et par là même, riche et plurielle.

En réalité, je ne pensais qu'à une chose.

A un passé que l'on n'efface pas d'un coup, avec un traité.

Si les heurts sont inévitables à l'avancée et la maturation des pays et de leur Histoire…les plaies, elles, restent !

Elles sont plus anciennes et bien plus virulentes dans les mémoires que quelques mots sur du papier. Maintenant je sais qu'il suffit de si peu : mettre du sien dans une vraie volonté de reconstruire un même pays blessé. Il ne faudrait pas non plus renier nos souffrances, ce serait un outrage à nos morts.

Il faut bien au contraire les formuler, pour apprendre à les dépasser ; dans un désir vrai d'appréhender tout aussi bien la souffrance de l'Autre…Car la douleur n'a pas de religion et la mort unit nos différents.

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-Depuis mon séjour ici, je constate, une reconstruction active impressionnante. Je suis époustouflé par ce que vous appelez le centre-ville ; avec quel goût et dans quels détails tout ceci est aménagé. La reconstruction de votre patrimoine national, se fait bien, et vite ; à ce que je vois.

C'en était assez de ma terminologie académique…j'enchaînai dans un langage à la portée de mes ambitions. Un message clair, exprimé en des termes simples.

-Oui, mais moi je vous parle d'un autre type de reconstruction, une reconstruction humaine, à partir de laquelle, nous pourrons asseoir une construction sociale solide et durable. Oui, C'est cela:durable! Bien sûr il est aussi important que nous entretenions notre patrimoine environnemental, mais ce dernier ne pourra se faire sans le facteur humain. Après seize années de guerre civile, le pays se relève progressivement, mais reste à la merci de la situation de conflit qui caractérise la région depuis plus d'un demi-siècle. Etant donné notre grande inégalité de population, en temps de heurts, manipulations aidant ; le terrain peut facilement être sujet à des déclenchements d'hostilités. Le tout est de ne pas céder, ne pas accepter d'être un pion sur l'échiquier géopolitique. Comprendre que l'union fait la force face à ceux qui convoitent ce pays, où la douceur de vivre est devenu une légende. Ne pas oublier que ce pays a été avant tout une terre de passage où se sont frôlées, croisées et entrecroisées des croyances et des cultures différentes. Il ne tient qu'à nous d'en percevoir toute la richesse, et d'en faire notre patrimoine principal….Après tout, l'homme n'est-il pas le seul médiateur indispensable à la pérennité d'une identité quelle qu'elle soit, surtout culturelle ? Cette dimension que nous nous devons de sauvegarder et de promouvoir, en donnant à nos assises éducatives des bases solides, dans le respect des libertés et des dignités humaines.

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J'ai finalement compris que notre identité ne pouvait être figée. Que cette polémique constamment à l'étude, quant à nos appartenances avait peu d'importance. Arabes, phéniciens, issus des croisés, libanais pure souche, émigrés…etc…Tout ceci n'est qu' «enfantillages de l'histoire». Que nous étions à l'image du culte d'Astarté, divinité complexe et par là même, difficilement définissable. Se cantonner dans une entité figée, serait allé à l'encontre de toute logique communautaire, sur cette terre de cèdres. Qu'il nous faut prendre exemple sur les civilisations ancestrales de notre histoire, anciennement la Phénicie. Nous inspirer de cette fusion des caractéristiques sémitiques, grecques et romaines, dans une ouverture des frontières où la religion devient flexible et en mouvement. Comprendre que l'histoire d'un peuple tel que le nôtre ne peut être figé.

Leyla… De l'autre bout du monde.

Hyam Yared

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