Québécois en Arabe
Arrivée à Montréal depuis 6 mois, force m'est de constater qu'il est facile de s'identifier à cette métropole qui prône le pluriculturel comme d'autres prônent la politique d'endiguement.
J'étais venue croyant que je n'allais pas rencontrer beaucoup d'arabes, ou que ceux-ci seraient tellement dilués dans la société que je ne les remarquerais pas tout de suite. Pour moi, Montréal était trop grande pour que je puisse y remarquer leur présence.
Pourtant, partout où je vais, ils sont là. Dans les rues, les parcs, les centres commerciaux, partout autour de moi, tous les jours, j'entends parler arabe ou maghrébin presque autant que québécois.
Les dépanneurs, s'ils ne sont pas asiatiques sont arabes, les chauffeurs de bus, les médecins, les opticiens… tant de noms à citer à titre d'exemple afin d'illustrer le nombre de ceux qui contribuent à l'économie et à la richesse de la vie québécoise. Adonis, Greiche et SKAFF, Syncope, des noms de médecins, d'entrepreneurs, d'hommes d'affaires, de journalistes, d'artistes…
Au Liban, beaucoup de libanais ont l'impression que les libanais ne sont pas reconnus ailleurs que chez eux. Ils font erreur.
Mais je ne suis pas partiale. Je parle de libanais car je suis libanaise. Ce qui ne m'empêche pas de remarquer la très forte présence maghrébine, surtout sur la scène artistique et musicale.
Les arabes constituent la majorité des minorités immigrées au Québec et la langue arabe est en passe de devenir la deuxième langue la plus parlée au Québec.
Au cœur des débats sur la mondialisation, le petit village planétaire, le brassage de culture, les problèmes de racisme, d'intégration… le Québec se distingue par son incroyable acceptation de la différence. Sa vie est d'ailleurs basée sur le principe d'intégration et d'adoption de la culture de l'autre afin de l'intégrer à la sienne, enrichissant l'aspect identitaire de tout un chacun, créant une place spécifique à chaque individu qui a dès lors, toutes les possibilités de se réaliser en tant qu'individu, quelle que soit son origine.
Au centre de cette dynamique, les arabes ont réussi à se créer une place d'importance au sein de leur société d'accueil, surtout au niveau individuel. En effet, les arabes ont cette mentalité de profit personnel au détriment du bien de la communauté qui constitue en même temps une faiblesse et une force. Faiblesse car elle empêche la communauté d'être solidaire, bien organisée. Elle limite ses actions et surtout son rôle et sa voix sociale et politique, puisque ces deux notions sont intimement liés. Force, dans la mesure où, de par sa poursuite de sa réussite personnelle, l'individu fera toutes les concessions, toutes les démarches et tous les contacts nécessaires à sa réussite ; il se battra âprement et forcément, il finira par atteindre son but. Il constitue alors un exemple à suivre, un individu n'appartenant pas à la société d'accueil qui a su s'imposer au cœur de celle-ci et imposer sa réussite. Il sera celui qui donne une image plus flatteuse des autres arabes. Par ailleurs, la force des ces derniers se situe dans leurs valeurs et leurs acquis. Si l'homme est un animal social pour paraphraser Aristote, les arabes le sont plus particulièrement.
Alors que la société occidentale prône l'individualisme et l'accomplissement personnel, parfois au détriment de l'aspect familial, l'acquis principal des arabes est leur côté social. En effet, venant d'un pays où l'aspect communautaire est indissociable de l'aspect individuel, les arabes sont des gens sociaux, qui sont attachés à la famille, au voisinage et à la vie sociale.
Ces peuples emportent avec eux leurs valeurs, leurs acquis sociaux, une détermination de réussir, un savoir faire mais surtout une culture qu'ils vont petit à petit chercher à intégrer dans leur société d'accueil.
Dès lors, nous sommes en droit de nous demander quel est l'apport de leur culture, leur arabité à la société d'accueil, comment perçoivent-ils cette société en tant qu'arabes ? Quel a été l'apport de leur arabité dans leur vie professionnelle et sociale ? Quel a été leur choc culturel ? Comment éduquent-ils leurs enfants ? Dans quelle mesure leur mode de vie a-t-il changé ? A quel point leur langue maternelle a-t-elle résisté ? Les deux cultures, celle d'origine et celle d'adoption, sont-elles conciliables ? Y a t-il vraiment un aspect communautaire ? Celle-ci est-elle bien desservie ?
Afin de répondre à ces nombreuses questions, j'ai interrogé quelques personnes, d'origines et milieux très différents, en espérant qu'elles m'aideront à mieux comprendre et à mieux saisir les richesses que nous apportons à notre pays d'accueil.
La première entrevue était avec Nada Maalouf, libanaise, médecin de famille, et son mari, Imad Sfeir, installés à Montréal depuis plus de 15 ans. La seconde était avec Karim Ben Zaid, algérien, musicien, installé à Montréal depuis plus de 5 ans. La dernière entrevue était avec Mazen Hodeib, libanais, président de la fédération canado arabe et Directeur Général des Organismes du Montréal Ethnique pour le Logement, installé à Montréal depuis plus de 13 ans.
Je procèderai ci-dessous d'une manière comparative, essayant de ressortir les différences et les similarités de l'expérience de chacun, afin de tenter de déterminer par la suite quelle est l'identité de ces immigrés qui ont quitté leur pays et qui ont relevé le défi d'être chez eux ici aussi.
Mais avant de commencer, notons que les arabes rencontrés ont tous stressé l'importance de leurs acquis au niveau éducatif, dans leur pays d'origine. De plus, leur bagage culturel, notamment la langue, a facilité leur intégration.
*************
Perception de la société québécoise en tant qu'arabes
Cette société est très diversifiée. De par ce fait, elle nous donne l'occasion de nous accomplir et de nous réaliser dans ce que l'on est. Les valeurs de cette société sont avant tout humaines. Le respect de l'autre, la simplicité et l'ouverture d'esprit sont des valeurs faciles à intégrer puisqu'elles sont avant tout humaines et non propres à une culture précise.
Selon Mazen Hodeib, les valeurs occidentales prennent leurs racines de l'orient, mais les orientaux les ont oubliées.
Cependant, de l'avis de tous les interrogés, il existe ici des abus de liberté. Pour Nada, la liberté est telle qu'elle devient irresponsable. Pour Mazen Hodeib, au nom de la liberté tout le monde fait tout et n'importe quoi, n'importe comment. Sous le principe que la civilisation est matérialiste et individualiste, la liberté est souvent mal comprise et utilisée à mauvais escient.
L'éclatement de la famille et le rôle et le statut de l'homme et de la femme est aussi cité à titre d'exemple. S'ils sont tous d'accord pour l'égalité des sexes et l'émancipation de la femme, celle-ci ne doit pas se faire au dépend de la famille. Mazen Hodeib souligne aussi que nous avons tous un rôle à jouer dans le système social. Si celui-ci est mal défini, c'est tout le système qui est déréglé.
L'apport de l'arabité à la vie professionnelle et sociale
En tant qu'arabes, notre force principale est notre détermination à nous battre afin de réussir, de s'intégrer. Ils sont tous d'accord pour dire que les arabes sont persistants, qu'à cause des adversités vécues dans leurs pays d'origine, ils sont solides psychologiquement, ils sont d'une très grande débrouillardise. Ainsi, ces forces deviennent des facteurs déterminants dans leur intégration et leur adaptation à la vie ici. A cause de leur acquis porté sur la vie sociale, de leur force, ils se battent afin de réussir. Si la formation académique de Nada l'avait bien préparée aux études et aux nuits de gardes, elle a quand même du refaire un an d'études ici afin de pouvoir pratiquer la médecine. De plus, Karim continue quant à lui de se battre âprement pour s'imposer sur la scène musicale. Leur arabité est un atout dans la mesure où ils ont un bagage académique et culturel différent qui fait qu'en tant qu'individus différents, ils ont des richesses que les québécois n'ont pas forcément. Il est à noter qu'aucun des interrogés n'a relevé un aspect négatif à son arabité.
Vécu du choc culturel
On ne peut parler d'intégration et d'adaptation sans penser au choc culturel. En effet, toute période d'intégration porte en elle la découverte de cette autre culture, et la tentative de compréhension. Si les arabes interrogés se targuent d'avoir été éduqués dans des familles ouvertes et assez occidentalisées, ils ne peuvent nier le vécu d'un choc culturel.
Pour Nada, celui-ci fut lent. Elle ne le mesure qu'après 10 ans de vie ici, lorsque les enfants ont grandi. Le coté positif en est de constater le niveau socioculturel, ce que la société donne aux enfants. Le choc culturel fut vécu dans la mesure de ce qui peut être accepté et amélioré. D'autre part, pour Karim, c'est la solitude et le fait de ne pas reconnaître son voisin avant six mois qui est difficile à gérer les premiers temps. Le fait de ne pas voir des enfants courir dans la rue est aussi un aspect très différent de cette société.
Changement du mode de vie
Il est évident que lorsque l'on arrive dans un autre pays, une autre société, surtout si on la sait de prime à bord différente de la sienne, on est conscient qu'il y aura des changements à faire autant au niveau de sa perception de la vie qu'au niveau du mode de vie. Cependant il n'est pas toujours évident de savoir à l'avance dans quelle mesure ce changement sera fait ni comment il sera vécu. On peut être prêt à tout, sans savoir vraiment mesurer ce Tout.
L'aspect social de ce changement, qui nous intéresse ici, n'est pas toujours évident à comprendre, même si, à la base l'individu n'est pas forcément typiquement social, tel qu'on l'entend au sens arabe du terme. Ainsi, pour Nada Maalouf, le changement n'a pas été « traumatique » puisqu'à l'origine elle n'était pas quelqu'un de très social, au sens de sortir souvent et rendre visite au gens. Il n'empêche que dans un premier temps elle était plus réservée, plus discrète, essayant autant que possible de ne pas attirer le regard stigmatisant de l'autre. Pour Karim, la question se pose différemment puisque musicien. Le social faisait et fait encore partie de sa vie de tous les jours. Cependant, le coté familial reste privilégié pour tous. Dans cette mesure, la priorité des relations est donnée à la famille qui devient le noyau de la vie sociale et personnelle. Par ailleurs, nous constatons que le mode de vie des émigrants devient affecté plus au niveau de la vie professionnelle, des relations au travail et de la façon de les gérer et de la vie sociale en terme de sorties et de loisirs. Ceux-ci ont surtout lieu en famille pour ceux qui en ont. Les facilités offertes pour de telles sorties sont ici une chose que peu d'immigrants ont connu dans leur pays d'origine. Les relations au travail sont plus sérieuses, plus professionnelles selon Imad. Pour lui, nous avons des modes de vie différents et la conception des relations est différente ici. Il n'y a pas de mélange entre vie sociale et vie professionnelle alors qu'au Liban et les pays arabes en général, la limite était plus floue. De plus leurs différences ne sont pas toujours faciles a accepter. Il précise néanmoins que leur franchise est un atout à intégrer.
L'éducation des enfants et le rôle de la femme
En parlant de mode de vie et de famille, il est impossible de ne pas penser aux enfants et à leur assimilation à cette société qui est plus la leur que celle de leur parents, selon, bien sur, le nombre d'années de résidence ici. Les quatre interrogés sont d'accord pour dire qu'idéalement ils voudraient que leurs enfants aient le meilleur des deux cultures tout en connaissant et reconnaissant leur culture d'origine. Pour Nada, c'est le respect de l'autre, l'ouverture d'esprit, le sens de la famille et du devoir, donner le meilleur d'eux-même qui est très important à mettre en valeur chez ses enfants. Imad, voudrait que son fils soit plus ouvert et plus intégré que lui. Mazen Hodeib réitère et voudrait que ses enfants soient fiers de leur culture et conscients de la valeur et des revers de leur histoire. Il voudrait, tout comme Nada d'ailleurs, que ses enfants soient des citoyens à tous les niveaux que ce terme englobe, et contribuent à la société en donnant le meilleur d'eux-même et de leurs richesses biculturelles.
D'autre part, même si Karim n'a pas d'enfants, il dit vouloir transmettre à ses enfants ses valeurs orientales ; il voudrait que ses enfants connaissent leur culture et la respectent.
Qui parle d'enfants, parle de mère et donc de femmes. A cet égard, la question de connaître l'opinion des interrogés sur le rôle et le statut de la femme orientale au coeur de la société québécoise ne peut que les faire sourire et réfléchir. Mais au-delà de cette réaction, tous sont aussi d'accord pour dire que la femme à un rôle primordial à jouer. Mazen Hodeib est allé au fond des chose et dit que la femme orientale est ici déchirée car elle ne se retrouve pas tout à fait dans le mouvement féministe. Elle n'est pas convaincue du bien fondé de l'extrémisme de ce mouvement. Elle ressent plus la famille, le rôle de l'homme qui la protège et protège son statut social et financier. Il est évident pour Mazen Hodeib qu'il ne faut pas tomber dans les extrêmes. Il n'est pas dit que la femme doit être soumise à l'homme corps et âme. La femme doit prendre son rôle en toute liberté sans tomber dans l'abus. Mais pour lui, contrairement à l'image préconçue, même ici la femme n'est pas toujours respectée. Il n'y a pour cela qu'à voir le nombre de femmes battues. Cette violence indique pour lui un débordement social qui a une signification bien précise. D'autre part, pour Imad, l'homme est ici mis à l'écart par la femme. Karim aussi estime que les rôles ne sont pas clairs. La société ici est matriarcale et il y a un conflit de rôle. Pour lui, il faudrait simplement redéfinir la limite entre le statut de chacun des deux sexes. Il est pour le partage des tâches et non pas pour la ghettoïsation des sexes. Il n'en reste pas moins que l'idéal serait pour la femme de jumeler le meilleur des deux cultures.
Enfin, Nada, la seule femme interrogée, précise que de par son éducation elle avait une vision assez ouverte et occidentale quant au rôle de la femme. Pour elle, concilier travail et famille n'est pas facile et à ce niveau les femmes québécoises sont moins exigeantes. Elle place la barre plus haut et reste dans la mesure du possible professionnelle en tout. Elle ajoute que les hommes orientaux sont différents du fait de leur conception orientale de la dynamique familiale. Elle ajoute enfin que la femme évolue plus facilement que l'homme, surtout l'homme oriental.
Il est par ailleurs évident qu'ici il est impératif que la femme travaille car le système et le désir d'avoir un meilleur niveau de vie exigent la coopération de tout le monde.
En fin de compte et sans vouloir paraître partiale, je me pose la question: L'homme oriental se sent-il menacé par la force et l'indépendance intellectuelle et financière de la femme ?
Conciliation des deux cultures et résistance de la langue maternelle
Au-delà du mode de vie et du rôle et de la conception de la femme, j'ai voulu savoir s'il était facile pour eux de concilier deux cultures si différentes.
Pour Karim, l'apport des deux cultures est conciliable dans la mesure où il réussit à mêler les deux dans sa musique. Il fait de la musique Rai, chante en arabe et parle en français lors de ses concerts afin d'être compris de tous. Il cultive la différence dans la mesure où celle-ci fait ressortir sa culture sans l'isoler de la nouvelle. Il cultive les petits gestes qui font la différence afin de souligner son appartenance à la culture arabe comme il le dit. Il salue les gens en plaçant la main sur le cœur comme en Algérie, il aime à utiliser des petits mots arabes comme « yallah » lors de la conversation, même avec des québécois. Ce qui ne l'empêche absolument pas d'adopter les valeurs qui lui semblent les plus importantes tel le respect de l'autre. D'autre part, Nada estime que les deux cultures sont très conciliables dans la mesure où les valeurs québécoises importantes sont surtout humaines: la simplicité, l'ouverture d'esprit, le respect de l'autre… Enfin, Pour Mazen Hodeib, le mélange est positif dans la mesure où beaucoup de libanais, étant des êtres très sociaux, réussissent leur vie ici et s'impliquent dans la société, facilitant par là même leur intégration et leur réussite sociale et professionnelle.
Au niveau de langue, il fut facile de constater qu'elle résiste encore et toujours à l'immigration. En effet, les entrevues on eu lieu en majeure partie en arabe, sauf avec Karim. Ce dernier étant algérien, sa langue m'était légèrement incompréhensible. La plupart des jeunes immigrés ont, eux aussi, gardé leur langue maternelle et, bien sûr, l'utilise presque exclusivement entre eux et au sein de la communauté. Il est cependant remarquable de constater que chez les enfants des immigrants, ceux qui sont nés ici ou qui ont fait leurs études scolaires et académiques dans ce pays, si la langue orale est encore en majeure partie acquise car couramment utilisée en famille, la langue écrite et lue n'est pas très développée. Si beaucoup de parents placent leurs enfants dans des cours d'arabe afin de tenter de sauvegarder cet acquis d'importance, beaucoup d'autres estiment que leurs enfants sont désormais québécois et qu'il n'est pas nécessaire pour eux de leur transmettre la langue arabe. Il est à noter qu'à priori, la communauté maghrébine reste plus solidaire et plus désireuse de transmettre son bagage culturel et sa langue que les libanais. En dernier lieu, beaucoup de jeunes rejettent eux-mêmes la culture et la langue en cherchant à se créer une toute autre identité.
La communauté est-elle bien desservie ?
Cette question soulève bien des commentaires de la part de tous les interrogés. En premier lieu ils sont tous d'accord qu'aucune de leur communauté n'est bien représentée ou desservie. Mais si les raisons diffèrent pour chacun, il en reste une commune à tous : le peuple arabe, malgré son aspect social et pour les raisons historiques que l'on sait, n'a jamais été absolument uni et fondu dans un désir d'appartenance à une même identité.
De plus, il est important de noter que l'immigration maghrébine est plus ou moins récente, ne datant que depuis les années 1970. A cet effet, Karim estime que celle-ci devrait patienter encore une dizaine d'années afin de mieux s'organiser et d'être mieux desservie et représentée socialement et politiquement. D'autre part, Mazen Hodeib note qu'au-delà des différents milieux d'origine et des raisons de départ, les Maghrébins travaillent souvent ensemble dans le but d'améliorer leur qualité de vie ici.
Il est malheureux de constater que les libanais interrogés ont des opinions bien différentes concernant leur propre communauté.
Je commencerai par dire ici qu'ayant rencontré un chauffeur de taxi libanais il y a quelques jours, je lui pose la question, par curiosité, mais aussi pour essayer d'avoir le plus d'opinions possibles sur le sujet. A ma grande surprise, la première chose qu'il me dit c'est qu'il ne veut rien à voir à faire avec la communauté, qu'il n'en a pas besoin et qu'ici il est québécois, même si origine libanaise.
Pour Nada, la communauté libanaise est mal représentée et mal desservie surtout à cause du fait qu'elle-même n'est pas bien organisée, solidaire. Il n'y a pas de voix qui donne son système de valeur, son opinion et si elle existe, celle-ci ne porte pas assez loin.
Mazen Hodeib quant à lui, avait bien des choses à dire sur ce sujet. Les libanais sont très nombreux ici mais ils ne savent pas utiliser leur poids, leur potentiel. Quel meilleur exemple pour illustrer les problèmes de la communauté que celui de la suspension des vols d'Air Canada vers Beyrouth ? Mazen Hodeib note avec amertume que les autres communautés arabes avaient agi avec plus de force et plus rapidement que les libanais. Nos rares députés n'ont rien fait à l'époque. Si les problèmes des autres communautés arabes s'expliquent par le régime politique de leur pays d'origine, et les nôtres par la raison de la guerre et des problèmes économiques qui s'ensuivent, nous sommes incapables de nous réfléchir en terme de communauté. Nous n'avons pas de vision communautaire. Il cite un autre exemple tout aussi explicatif de la situation. Lors d'un projet d'habitations pour les défavorisés, toutes ethnies confondues, les maghrébins ont travaillé ensemble à la réalisation et à la réussite de ce projet alors que les libanais se chicanaient constamment pour des détails. Mazen Hodeib ajoute que ce phénomène est directement lié à la mentalité libanaise de se concevoir en tant que communauté sectaire et/ou religieuse et en tant que parti politique.
A la fin des entretiens, une question s'impose à moi: En fin de compte, arabe, québécois, les deux ou aucun ? Est-ce un choix d'être l'un ou l'autre ou le fait s'acquière-t-il avec le temps ?
Tous se disent un peu des deux. Tous sont aussi d'accord pour dire que le mélange se fait progressivement, avec le temps et le degré d'intégration et de participation sociale.
Il n'en reste pas moins que Nada Maalouf et Mazen Hodeib sont d'accord sur le fait que le destin de tous les arabes est lié malgré eux à cause du regard que les occidentaux portent sur eux.
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Il est évident que ces entrevues et ces opinions ne sont pas exhaustives. Elles ne sont peut être pas représentatives de toute la communauté arabe non plus. De plus, on ne parle ici que presque exclusivement du volet social. Le volet culturel, pourtant part importante du Québec en Arabe, joue un rôle capital dans la vie québécoise et des Arabes au Québec. La scène musicale est riche en musiciens qui imposent petit à petit un mélange oriental que semblent énormément apprécier les occidentaux. Citons à titre d'exemple Syncope, Zohra, Magida El Roumi… N'oublions surtout pas le Festival Arabe de Montréal qui a franchi une étape majeure et qui est largement soutenu par un vaste public de toutes cultures et de toutes nationalités et par une remarquable couverture médiatique, témoignant de l'ampleur de la réussite de cette manifestation.
Il est tout aussi remarquable de constater la dimension culinaire de la culture arabe. Celle-ci est très appréciée et certains de nos plats sont passés dans la culture québécoise.
Dès lors, la société québécoise étant ce qu'elle est, le rôle des arabes y prend une dimension importante, au niveau social et culturel. Mais qu'en est-il du politique ? Le principe qui veut que le social ne peut être dissocié du politique peut-il faire en sorte que les arabes soient mieux représentés à ce niveau, au-delà de leurs mentalités sectaires qu'ils ont emportés avec eux ?
D'autre part, d'un point de vue strictement formel, en quoi pourrait-on qualifier ou quantifier la spécificité d'un québécois par rapport à celle d'un arabe d'origine quant à leur citoyenneté? Dès lors qu'ils participent à la vie politique, qu'importe sa forme, ils s'inscrivent dans la société à laquelle ils appartiennent. Ainsi, leur participation est-elle de moindre importance à cause du fait que leur représentation politique reste à s'accomplir ?
J'étais venue croyant que je n'allais pas rencontrer beaucoup d'arabes, ou que ceux-ci seraient tellement dilués dans la société que je ne les remarquerais pas tout de suite. Pour moi, Montréal était trop grande pour que je puisse y remarquer leur présence.
Pourtant, partout où je vais, ils sont là. Dans les rues, les parcs, les centres commerciaux, partout autour de moi, tous les jours, j'entends parler arabe ou maghrébin presque autant que québécois.
Les dépanneurs, s'ils ne sont pas asiatiques sont arabes, les chauffeurs de bus, les médecins, les opticiens… tant de noms à citer à titre d'exemple afin d'illustrer le nombre de ceux qui contribuent à l'économie et à la richesse de la vie québécoise. Adonis, Greiche et SKAFF, Syncope, des noms de médecins, d'entrepreneurs, d'hommes d'affaires, de journalistes, d'artistes…
Au Liban, beaucoup de libanais ont l'impression que les libanais ne sont pas reconnus ailleurs que chez eux. Ils font erreur.
Mais je ne suis pas partiale. Je parle de libanais car je suis libanaise. Ce qui ne m'empêche pas de remarquer la très forte présence maghrébine, surtout sur la scène artistique et musicale.
Les arabes constituent la majorité des minorités immigrées au Québec et la langue arabe est en passe de devenir la deuxième langue la plus parlée au Québec.
Au cœur des débats sur la mondialisation, le petit village planétaire, le brassage de culture, les problèmes de racisme, d'intégration… le Québec se distingue par son incroyable acceptation de la différence. Sa vie est d'ailleurs basée sur le principe d'intégration et d'adoption de la culture de l'autre afin de l'intégrer à la sienne, enrichissant l'aspect identitaire de tout un chacun, créant une place spécifique à chaque individu qui a dès lors, toutes les possibilités de se réaliser en tant qu'individu, quelle que soit son origine.
Au centre de cette dynamique, les arabes ont réussi à se créer une place d'importance au sein de leur société d'accueil, surtout au niveau individuel. En effet, les arabes ont cette mentalité de profit personnel au détriment du bien de la communauté qui constitue en même temps une faiblesse et une force. Faiblesse car elle empêche la communauté d'être solidaire, bien organisée. Elle limite ses actions et surtout son rôle et sa voix sociale et politique, puisque ces deux notions sont intimement liés. Force, dans la mesure où, de par sa poursuite de sa réussite personnelle, l'individu fera toutes les concessions, toutes les démarches et tous les contacts nécessaires à sa réussite ; il se battra âprement et forcément, il finira par atteindre son but. Il constitue alors un exemple à suivre, un individu n'appartenant pas à la société d'accueil qui a su s'imposer au cœur de celle-ci et imposer sa réussite. Il sera celui qui donne une image plus flatteuse des autres arabes. Par ailleurs, la force des ces derniers se situe dans leurs valeurs et leurs acquis. Si l'homme est un animal social pour paraphraser Aristote, les arabes le sont plus particulièrement.
Alors que la société occidentale prône l'individualisme et l'accomplissement personnel, parfois au détriment de l'aspect familial, l'acquis principal des arabes est leur côté social. En effet, venant d'un pays où l'aspect communautaire est indissociable de l'aspect individuel, les arabes sont des gens sociaux, qui sont attachés à la famille, au voisinage et à la vie sociale.
Ces peuples emportent avec eux leurs valeurs, leurs acquis sociaux, une détermination de réussir, un savoir faire mais surtout une culture qu'ils vont petit à petit chercher à intégrer dans leur société d'accueil.
Dès lors, nous sommes en droit de nous demander quel est l'apport de leur culture, leur arabité à la société d'accueil, comment perçoivent-ils cette société en tant qu'arabes ? Quel a été l'apport de leur arabité dans leur vie professionnelle et sociale ? Quel a été leur choc culturel ? Comment éduquent-ils leurs enfants ? Dans quelle mesure leur mode de vie a-t-il changé ? A quel point leur langue maternelle a-t-elle résisté ? Les deux cultures, celle d'origine et celle d'adoption, sont-elles conciliables ? Y a t-il vraiment un aspect communautaire ? Celle-ci est-elle bien desservie ?
Afin de répondre à ces nombreuses questions, j'ai interrogé quelques personnes, d'origines et milieux très différents, en espérant qu'elles m'aideront à mieux comprendre et à mieux saisir les richesses que nous apportons à notre pays d'accueil.
La première entrevue était avec Nada Maalouf, libanaise, médecin de famille, et son mari, Imad Sfeir, installés à Montréal depuis plus de 15 ans. La seconde était avec Karim Ben Zaid, algérien, musicien, installé à Montréal depuis plus de 5 ans. La dernière entrevue était avec Mazen Hodeib, libanais, président de la fédération canado arabe et Directeur Général des Organismes du Montréal Ethnique pour le Logement, installé à Montréal depuis plus de 13 ans.
Je procèderai ci-dessous d'une manière comparative, essayant de ressortir les différences et les similarités de l'expérience de chacun, afin de tenter de déterminer par la suite quelle est l'identité de ces immigrés qui ont quitté leur pays et qui ont relevé le défi d'être chez eux ici aussi.
Mais avant de commencer, notons que les arabes rencontrés ont tous stressé l'importance de leurs acquis au niveau éducatif, dans leur pays d'origine. De plus, leur bagage culturel, notamment la langue, a facilité leur intégration.
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Perception de la société québécoise en tant qu'arabes
Cette société est très diversifiée. De par ce fait, elle nous donne l'occasion de nous accomplir et de nous réaliser dans ce que l'on est. Les valeurs de cette société sont avant tout humaines. Le respect de l'autre, la simplicité et l'ouverture d'esprit sont des valeurs faciles à intégrer puisqu'elles sont avant tout humaines et non propres à une culture précise.
Selon Mazen Hodeib, les valeurs occidentales prennent leurs racines de l'orient, mais les orientaux les ont oubliées.
Cependant, de l'avis de tous les interrogés, il existe ici des abus de liberté. Pour Nada, la liberté est telle qu'elle devient irresponsable. Pour Mazen Hodeib, au nom de la liberté tout le monde fait tout et n'importe quoi, n'importe comment. Sous le principe que la civilisation est matérialiste et individualiste, la liberté est souvent mal comprise et utilisée à mauvais escient.
L'éclatement de la famille et le rôle et le statut de l'homme et de la femme est aussi cité à titre d'exemple. S'ils sont tous d'accord pour l'égalité des sexes et l'émancipation de la femme, celle-ci ne doit pas se faire au dépend de la famille. Mazen Hodeib souligne aussi que nous avons tous un rôle à jouer dans le système social. Si celui-ci est mal défini, c'est tout le système qui est déréglé.
L'apport de l'arabité à la vie professionnelle et sociale
En tant qu'arabes, notre force principale est notre détermination à nous battre afin de réussir, de s'intégrer. Ils sont tous d'accord pour dire que les arabes sont persistants, qu'à cause des adversités vécues dans leurs pays d'origine, ils sont solides psychologiquement, ils sont d'une très grande débrouillardise. Ainsi, ces forces deviennent des facteurs déterminants dans leur intégration et leur adaptation à la vie ici. A cause de leur acquis porté sur la vie sociale, de leur force, ils se battent afin de réussir. Si la formation académique de Nada l'avait bien préparée aux études et aux nuits de gardes, elle a quand même du refaire un an d'études ici afin de pouvoir pratiquer la médecine. De plus, Karim continue quant à lui de se battre âprement pour s'imposer sur la scène musicale. Leur arabité est un atout dans la mesure où ils ont un bagage académique et culturel différent qui fait qu'en tant qu'individus différents, ils ont des richesses que les québécois n'ont pas forcément. Il est à noter qu'aucun des interrogés n'a relevé un aspect négatif à son arabité.
Vécu du choc culturel
On ne peut parler d'intégration et d'adaptation sans penser au choc culturel. En effet, toute période d'intégration porte en elle la découverte de cette autre culture, et la tentative de compréhension. Si les arabes interrogés se targuent d'avoir été éduqués dans des familles ouvertes et assez occidentalisées, ils ne peuvent nier le vécu d'un choc culturel.
Pour Nada, celui-ci fut lent. Elle ne le mesure qu'après 10 ans de vie ici, lorsque les enfants ont grandi. Le coté positif en est de constater le niveau socioculturel, ce que la société donne aux enfants. Le choc culturel fut vécu dans la mesure de ce qui peut être accepté et amélioré. D'autre part, pour Karim, c'est la solitude et le fait de ne pas reconnaître son voisin avant six mois qui est difficile à gérer les premiers temps. Le fait de ne pas voir des enfants courir dans la rue est aussi un aspect très différent de cette société.
Changement du mode de vie
Il est évident que lorsque l'on arrive dans un autre pays, une autre société, surtout si on la sait de prime à bord différente de la sienne, on est conscient qu'il y aura des changements à faire autant au niveau de sa perception de la vie qu'au niveau du mode de vie. Cependant il n'est pas toujours évident de savoir à l'avance dans quelle mesure ce changement sera fait ni comment il sera vécu. On peut être prêt à tout, sans savoir vraiment mesurer ce Tout.
L'aspect social de ce changement, qui nous intéresse ici, n'est pas toujours évident à comprendre, même si, à la base l'individu n'est pas forcément typiquement social, tel qu'on l'entend au sens arabe du terme. Ainsi, pour Nada Maalouf, le changement n'a pas été « traumatique » puisqu'à l'origine elle n'était pas quelqu'un de très social, au sens de sortir souvent et rendre visite au gens. Il n'empêche que dans un premier temps elle était plus réservée, plus discrète, essayant autant que possible de ne pas attirer le regard stigmatisant de l'autre. Pour Karim, la question se pose différemment puisque musicien. Le social faisait et fait encore partie de sa vie de tous les jours. Cependant, le coté familial reste privilégié pour tous. Dans cette mesure, la priorité des relations est donnée à la famille qui devient le noyau de la vie sociale et personnelle. Par ailleurs, nous constatons que le mode de vie des émigrants devient affecté plus au niveau de la vie professionnelle, des relations au travail et de la façon de les gérer et de la vie sociale en terme de sorties et de loisirs. Ceux-ci ont surtout lieu en famille pour ceux qui en ont. Les facilités offertes pour de telles sorties sont ici une chose que peu d'immigrants ont connu dans leur pays d'origine. Les relations au travail sont plus sérieuses, plus professionnelles selon Imad. Pour lui, nous avons des modes de vie différents et la conception des relations est différente ici. Il n'y a pas de mélange entre vie sociale et vie professionnelle alors qu'au Liban et les pays arabes en général, la limite était plus floue. De plus leurs différences ne sont pas toujours faciles a accepter. Il précise néanmoins que leur franchise est un atout à intégrer.
L'éducation des enfants et le rôle de la femme
En parlant de mode de vie et de famille, il est impossible de ne pas penser aux enfants et à leur assimilation à cette société qui est plus la leur que celle de leur parents, selon, bien sur, le nombre d'années de résidence ici. Les quatre interrogés sont d'accord pour dire qu'idéalement ils voudraient que leurs enfants aient le meilleur des deux cultures tout en connaissant et reconnaissant leur culture d'origine. Pour Nada, c'est le respect de l'autre, l'ouverture d'esprit, le sens de la famille et du devoir, donner le meilleur d'eux-même qui est très important à mettre en valeur chez ses enfants. Imad, voudrait que son fils soit plus ouvert et plus intégré que lui. Mazen Hodeib réitère et voudrait que ses enfants soient fiers de leur culture et conscients de la valeur et des revers de leur histoire. Il voudrait, tout comme Nada d'ailleurs, que ses enfants soient des citoyens à tous les niveaux que ce terme englobe, et contribuent à la société en donnant le meilleur d'eux-même et de leurs richesses biculturelles.
D'autre part, même si Karim n'a pas d'enfants, il dit vouloir transmettre à ses enfants ses valeurs orientales ; il voudrait que ses enfants connaissent leur culture et la respectent.
Qui parle d'enfants, parle de mère et donc de femmes. A cet égard, la question de connaître l'opinion des interrogés sur le rôle et le statut de la femme orientale au coeur de la société québécoise ne peut que les faire sourire et réfléchir. Mais au-delà de cette réaction, tous sont aussi d'accord pour dire que la femme à un rôle primordial à jouer. Mazen Hodeib est allé au fond des chose et dit que la femme orientale est ici déchirée car elle ne se retrouve pas tout à fait dans le mouvement féministe. Elle n'est pas convaincue du bien fondé de l'extrémisme de ce mouvement. Elle ressent plus la famille, le rôle de l'homme qui la protège et protège son statut social et financier. Il est évident pour Mazen Hodeib qu'il ne faut pas tomber dans les extrêmes. Il n'est pas dit que la femme doit être soumise à l'homme corps et âme. La femme doit prendre son rôle en toute liberté sans tomber dans l'abus. Mais pour lui, contrairement à l'image préconçue, même ici la femme n'est pas toujours respectée. Il n'y a pour cela qu'à voir le nombre de femmes battues. Cette violence indique pour lui un débordement social qui a une signification bien précise. D'autre part, pour Imad, l'homme est ici mis à l'écart par la femme. Karim aussi estime que les rôles ne sont pas clairs. La société ici est matriarcale et il y a un conflit de rôle. Pour lui, il faudrait simplement redéfinir la limite entre le statut de chacun des deux sexes. Il est pour le partage des tâches et non pas pour la ghettoïsation des sexes. Il n'en reste pas moins que l'idéal serait pour la femme de jumeler le meilleur des deux cultures.
Enfin, Nada, la seule femme interrogée, précise que de par son éducation elle avait une vision assez ouverte et occidentale quant au rôle de la femme. Pour elle, concilier travail et famille n'est pas facile et à ce niveau les femmes québécoises sont moins exigeantes. Elle place la barre plus haut et reste dans la mesure du possible professionnelle en tout. Elle ajoute que les hommes orientaux sont différents du fait de leur conception orientale de la dynamique familiale. Elle ajoute enfin que la femme évolue plus facilement que l'homme, surtout l'homme oriental.
Il est par ailleurs évident qu'ici il est impératif que la femme travaille car le système et le désir d'avoir un meilleur niveau de vie exigent la coopération de tout le monde.
En fin de compte et sans vouloir paraître partiale, je me pose la question: L'homme oriental se sent-il menacé par la force et l'indépendance intellectuelle et financière de la femme ?
Conciliation des deux cultures et résistance de la langue maternelle
Au-delà du mode de vie et du rôle et de la conception de la femme, j'ai voulu savoir s'il était facile pour eux de concilier deux cultures si différentes.
Pour Karim, l'apport des deux cultures est conciliable dans la mesure où il réussit à mêler les deux dans sa musique. Il fait de la musique Rai, chante en arabe et parle en français lors de ses concerts afin d'être compris de tous. Il cultive la différence dans la mesure où celle-ci fait ressortir sa culture sans l'isoler de la nouvelle. Il cultive les petits gestes qui font la différence afin de souligner son appartenance à la culture arabe comme il le dit. Il salue les gens en plaçant la main sur le cœur comme en Algérie, il aime à utiliser des petits mots arabes comme « yallah » lors de la conversation, même avec des québécois. Ce qui ne l'empêche absolument pas d'adopter les valeurs qui lui semblent les plus importantes tel le respect de l'autre. D'autre part, Nada estime que les deux cultures sont très conciliables dans la mesure où les valeurs québécoises importantes sont surtout humaines: la simplicité, l'ouverture d'esprit, le respect de l'autre… Enfin, Pour Mazen Hodeib, le mélange est positif dans la mesure où beaucoup de libanais, étant des êtres très sociaux, réussissent leur vie ici et s'impliquent dans la société, facilitant par là même leur intégration et leur réussite sociale et professionnelle.
Au niveau de langue, il fut facile de constater qu'elle résiste encore et toujours à l'immigration. En effet, les entrevues on eu lieu en majeure partie en arabe, sauf avec Karim. Ce dernier étant algérien, sa langue m'était légèrement incompréhensible. La plupart des jeunes immigrés ont, eux aussi, gardé leur langue maternelle et, bien sûr, l'utilise presque exclusivement entre eux et au sein de la communauté. Il est cependant remarquable de constater que chez les enfants des immigrants, ceux qui sont nés ici ou qui ont fait leurs études scolaires et académiques dans ce pays, si la langue orale est encore en majeure partie acquise car couramment utilisée en famille, la langue écrite et lue n'est pas très développée. Si beaucoup de parents placent leurs enfants dans des cours d'arabe afin de tenter de sauvegarder cet acquis d'importance, beaucoup d'autres estiment que leurs enfants sont désormais québécois et qu'il n'est pas nécessaire pour eux de leur transmettre la langue arabe. Il est à noter qu'à priori, la communauté maghrébine reste plus solidaire et plus désireuse de transmettre son bagage culturel et sa langue que les libanais. En dernier lieu, beaucoup de jeunes rejettent eux-mêmes la culture et la langue en cherchant à se créer une toute autre identité.
La communauté est-elle bien desservie ?
Cette question soulève bien des commentaires de la part de tous les interrogés. En premier lieu ils sont tous d'accord qu'aucune de leur communauté n'est bien représentée ou desservie. Mais si les raisons diffèrent pour chacun, il en reste une commune à tous : le peuple arabe, malgré son aspect social et pour les raisons historiques que l'on sait, n'a jamais été absolument uni et fondu dans un désir d'appartenance à une même identité.
De plus, il est important de noter que l'immigration maghrébine est plus ou moins récente, ne datant que depuis les années 1970. A cet effet, Karim estime que celle-ci devrait patienter encore une dizaine d'années afin de mieux s'organiser et d'être mieux desservie et représentée socialement et politiquement. D'autre part, Mazen Hodeib note qu'au-delà des différents milieux d'origine et des raisons de départ, les Maghrébins travaillent souvent ensemble dans le but d'améliorer leur qualité de vie ici.
Il est malheureux de constater que les libanais interrogés ont des opinions bien différentes concernant leur propre communauté.
Je commencerai par dire ici qu'ayant rencontré un chauffeur de taxi libanais il y a quelques jours, je lui pose la question, par curiosité, mais aussi pour essayer d'avoir le plus d'opinions possibles sur le sujet. A ma grande surprise, la première chose qu'il me dit c'est qu'il ne veut rien à voir à faire avec la communauté, qu'il n'en a pas besoin et qu'ici il est québécois, même si origine libanaise.
Pour Nada, la communauté libanaise est mal représentée et mal desservie surtout à cause du fait qu'elle-même n'est pas bien organisée, solidaire. Il n'y a pas de voix qui donne son système de valeur, son opinion et si elle existe, celle-ci ne porte pas assez loin.
Mazen Hodeib quant à lui, avait bien des choses à dire sur ce sujet. Les libanais sont très nombreux ici mais ils ne savent pas utiliser leur poids, leur potentiel. Quel meilleur exemple pour illustrer les problèmes de la communauté que celui de la suspension des vols d'Air Canada vers Beyrouth ? Mazen Hodeib note avec amertume que les autres communautés arabes avaient agi avec plus de force et plus rapidement que les libanais. Nos rares députés n'ont rien fait à l'époque. Si les problèmes des autres communautés arabes s'expliquent par le régime politique de leur pays d'origine, et les nôtres par la raison de la guerre et des problèmes économiques qui s'ensuivent, nous sommes incapables de nous réfléchir en terme de communauté. Nous n'avons pas de vision communautaire. Il cite un autre exemple tout aussi explicatif de la situation. Lors d'un projet d'habitations pour les défavorisés, toutes ethnies confondues, les maghrébins ont travaillé ensemble à la réalisation et à la réussite de ce projet alors que les libanais se chicanaient constamment pour des détails. Mazen Hodeib ajoute que ce phénomène est directement lié à la mentalité libanaise de se concevoir en tant que communauté sectaire et/ou religieuse et en tant que parti politique.
A la fin des entretiens, une question s'impose à moi: En fin de compte, arabe, québécois, les deux ou aucun ? Est-ce un choix d'être l'un ou l'autre ou le fait s'acquière-t-il avec le temps ?
Tous se disent un peu des deux. Tous sont aussi d'accord pour dire que le mélange se fait progressivement, avec le temps et le degré d'intégration et de participation sociale.
Il n'en reste pas moins que Nada Maalouf et Mazen Hodeib sont d'accord sur le fait que le destin de tous les arabes est lié malgré eux à cause du regard que les occidentaux portent sur eux.
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Il est évident que ces entrevues et ces opinions ne sont pas exhaustives. Elles ne sont peut être pas représentatives de toute la communauté arabe non plus. De plus, on ne parle ici que presque exclusivement du volet social. Le volet culturel, pourtant part importante du Québec en Arabe, joue un rôle capital dans la vie québécoise et des Arabes au Québec. La scène musicale est riche en musiciens qui imposent petit à petit un mélange oriental que semblent énormément apprécier les occidentaux. Citons à titre d'exemple Syncope, Zohra, Magida El Roumi… N'oublions surtout pas le Festival Arabe de Montréal qui a franchi une étape majeure et qui est largement soutenu par un vaste public de toutes cultures et de toutes nationalités et par une remarquable couverture médiatique, témoignant de l'ampleur de la réussite de cette manifestation.
Il est tout aussi remarquable de constater la dimension culinaire de la culture arabe. Celle-ci est très appréciée et certains de nos plats sont passés dans la culture québécoise.
Dès lors, la société québécoise étant ce qu'elle est, le rôle des arabes y prend une dimension importante, au niveau social et culturel. Mais qu'en est-il du politique ? Le principe qui veut que le social ne peut être dissocié du politique peut-il faire en sorte que les arabes soient mieux représentés à ce niveau, au-delà de leurs mentalités sectaires qu'ils ont emportés avec eux ?
D'autre part, d'un point de vue strictement formel, en quoi pourrait-on qualifier ou quantifier la spécificité d'un québécois par rapport à celle d'un arabe d'origine quant à leur citoyenneté? Dès lors qu'ils participent à la vie politique, qu'importe sa forme, ils s'inscrivent dans la société à laquelle ils appartiennent. Ainsi, leur participation est-elle de moindre importance à cause du fait que leur représentation politique reste à s'accomplir ?