Liban: les trous de mémoire des manuels scolaires

by Joelle Touma

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Dans les cours d'histoire, la guerre civile n'est pas au programme.

«Nous voulons savoir des choses sur la guerre du Liban, mais on ne nous dit rien», s'exclame un élève de terminale. Rien ou presque, puisque dans les différentes communautés du Liban on apprend à la maison la version des parents et grands-parents, où ce sont les «autres», chrétiens ou musulmans, c'est selon, qui ont massacré les «nôtres». Aujourd'hui au Liban, les élèves de l'après-guerre étudient un programme d'histoire vieux de trente-cinq ans qui s'arrête à l'indépendance en 1943. Pour Samir Kassir, historien et éditorialiste au quotidien Al-Nahar, «une fois que Mohamed, et Joseph, et Dimitri, et Ali auront décidé qu'ils veulent apprendre à se connaître sans chercher à régler des comptes, ils pourront se pencher sur ce qui les sépare. Alors, on pourra parler de livre d'histoire».

 

« Arsenal idéologique »

Pourtant, en 1996, le Centre national de recherche et de développement pédagogique (CRDP), un organisme gouvernemental, a chargé une commission d'historiens d'élaborer un nouveau programme. «C'était un travail très pénible, parce qu'il y a un immense arsenal idéologique dans les esprits qu'il fallait prendre en compte, explique le Pr Antoine Messara, membre de la commission. Nous avons essayé de respecter les divergences et de présenter les points de vue des uns et des autres pour que l'élève puisse se faire une opinion.» En 2000, ce programme a été approuvé par le Conseil des ministres, mais aucune démarche n'a été entreprise pour y donner suite. Puis, sans fournir d'explications, le nouveau ministre de l'Education a formé une autre commission qui travaille aujourd'hui sans aucune transparence.

Au CRDP, on agit comme si le programme était un secret d'Etat : «Même dans l'énoncé d'un problème de maths, si on écrit qu'un avion va de Beyrouth à Tel-Aviv, ça peut provoquer une crise. Alors pour le livre d'histoire, c'est très compliqué. On nous interdit d'en parler», explique une responsable. Seul le ministre de l'Education est autorisé à s'exprimer sur le sujet, mais contacté par Libération il n'a pas désiré le faire.

Pour Samir Kassir, tous ces mystères ne sont pas étonnants : «Si un élève demande, par exemple, qui a tué Kamal Joumblatt (leader druze assassiné par le régime syrien en 1977, ndlr), est-ce que le programme scolaire peut fournir une réponse tant que les Syriens contrôlent le pays ?» D'ailleurs, dans l'unique page que l'on a ajoutée pour l'instant aux manuels d'histoire pour couvrir la période qui va de 1943 à nos jours, il est écrit que l'ancien président Bachir Gemayel est «décédé lors d'un incident regrettable», alors qu'il a été assassiné en 1982 dans un attentat à la voiture piégée attribué à Damas. La mainmise syrienne n'est pas le seul problème. Les seigneurs de la guerre sont encore au pouvoir, quand ce ne sont pas leurs fils. «Dans ces conditions, s'interroge Kassir, pourra-t-on dire que les milices ne se contentaient pas de se faire la guerre mais qu'elles entretenaient un système de corruption et de racket qui se prolonge dans l'après-guerre ?»

Pour l'instant, les élèves n'ont qu'une heure d'histoire par semaine qu'on leur enseigne selon une méthode vétuste qui consiste à souligner et à retenir. «Ne pas enseigner l'histoire de la guerre à la nouvelle génération, c'est comme les préparer à quitter le pays», estime Melhem Chaoul, sociologue. Seuls les élèves qui étudient aussi quatre heures par semaine le programme d'histoire du bac français, une minorité, entendent parler de la guerre dansÊleur manuel d'histoire français quand ils y abordent les conflits du Proche-Orient. «Ils se mettent alors à poser des questions», raconte Salima Kik, membre de la commission précédente et professeure d'histoire au collège laïque Louise-Wegman, où se côtoient des élèves de toutes les communautés. «Pour y répondre, nous organisons des conférences. C'est indispensable si nous voulons former des citoyens entièrement libanais. Il faut qu'ils comprennent ce qui s'est passé pour éviter que cela recommence», poursuit-elle. «On doit passer par ce traumatisme salutaire, car l'histoire ne se répète que dans les pays sous-développés», renchérit Antoine Messara.

 

Vérités éternelles

Pour Melhem Chaoul, tant qu'on les laisse dans l'ignorance, «les élèves qui sont con frontés à la méthode occidentale vont remarquer qu'il manque quelque chose et lire tout ce qui leur tombe sous la main, les autres prendront ce qu'on leur dit comme vérités éternelles ; et c'est dans ces marmites que l'on puise les combattants.» En attendant, la confiance de la nouvelle génération dans un pays qui se militarise de plus en plus et où l'espace des libertés se réduit comme une peau de chagrin est déjà en grande partie perdue. Quand on leur demande quels sont ceux qui voient leur avenir au Liban, seul un tiers des élèves de la classe de Salima Kik lève la main.

Joelle Touma est la correspondante à Beyrouth du quotidien français Libération et du quotidien belge Le Soir depuis septembre 2001. Elle est également scénariste et travaille présentement sur un autre long-métrage qui est en cours de production.

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