Des strings et pas de mâles sur une plage de Beyrouth

by Joelle Touma

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Sur l'esplanade réservée aux «dames», des Libanaises trouvent un espace de liberté où se dévoiler. Pudeur religieuse ou esthétique oblige.

«Plage Ajram pour dames», une petite enseigne bleu et jaune, située sur la route côtière de Beyrouth, indique l'entrée d'une plage réservée aux femmes. Pour y accéder, il faut longer un corridor qui mène au guichet, tenu par un homme, Ahmed Kassem, propriétaire et gérant du lieu. Une employée conduit ensuite la cliente dans une antichambre qui marque la limiteà partir de laquelle aucun homme n'est admis. Sur une esplanade de béton délabrée, au bord de la mer, des femmes bronzent tranquillement sous le soleil radieux de juillet, étendues sur des chaises longues. Derrière cette «plage», sans sable, subsiste un vestige de la guerre, une bicoque vide de deux étages, criblée de balles.

 

Bouche à oreille

De grandes bâches protègent le lieu des regards indiscrets de la rue. Et, pour les clientes plus méfiantes, une cour bien cachée a été aménagée près d'une petite piscine. Joumana, 29 ans et Rola, 31 ans, sont des habituées de la plage Ajram. Vêtue d'un string noir, le soutien-gorge dégrafé, Joumana vérifie, à l'aide d'un miroir, que son dos bronze de manière uniforme. «Je viens ici pour des raisons religieuses. Après tout, nous sommes des musulmanes pratiquantes, nous ne pouvons pas aller sur des plages mixtes.» Avant de se fiancer, Joumana était voilée et ne pouvait donc révéler aucune partie de son corps. Sur un bord de mer mixte, elle était obligée de se baigner tout habillée et même d'ajouter une couche de vêtements pour éviter la transparence. Le fiancé de Joumana lui a donné la permission d'enlever le voile mais il n'est pas question que des hommes la voient en maillot de bain. C'est en partie pour cette raison que la «plage pour dames» existe.

En 1991, alors qu'Ajram était encore un club mixte, un ami d'Ahmed Kassem, le gérant, lui a demandé s'il pouvait louer la plage durant une journée. Sa femme, voilée, avait envie de profiter du bord de mer en maillot avec quinze de ses amies. Une semaine plus tard, l'ami voulait de nouveau louer l'endroit. Puis c'est devenu régulier. Par le bouche à oreille, des femmes en ont entendu parler et sont venues voir si, elles aussi, pouvaient bénéficier de cette plage. Ahmed a alors recruté des employées et des maîtres nageuses pour transformer Ajram en une plage exclusivement à l'usage des dames. «On pense que c'est une plage d'extrémistes, les gens médisent beaucoup au Liban, ils n'ont qu'à venir voir pour juger», s'emporte Ahmed. Car, pour Rola, Ajram semble d'abord être un espace de liberté. «Depuis que j'ai découvert cet endroit, il y a neuf ans, je ne viens plus qu'ici. Je ne pourrais jamais me mettre en string sur une plage où il y a des hommes.» Dans l'espace protégé d'Ajram, la majorité des femmes porte un string. Pourtant l'hôtel Vendôme-Intercontinental, qui surplombe le bord de mer, en fait un lieu nettement moins discret que les clientes l'auraient espéré. «Il y a aussi les bateaux qui passent. Bien sûr qu'ils peuvent nous voir, sauf si on choisit bien sa place», explique Rola.

 

« Doublement défendu »

Mais Ajram ne doit pas uniquement son succès à la pudeur religieuse invoquée. Les exigences esthétiques étant tacitement impitoyables sur les plages de Beyrouth, quelques femmes obèses fréquentent aussi Ajram. D'autres se présentent en sous-vêtements, ne possédant peut-être pas de maillot de bain. Il y a aussi celles qui ont une cicatrice de brûlure ou une malformation physique. D'autre part, en l'absence des hommes, les femmes ne cherchent pas ici à prendre des poses gracieuses et exposent librement des parties de leur corps qui restent habituellement à l'ombre, comme l'intérieur des cuisses. Certaines ont même apporté leur pince à épiler. Il y règne une ambiance de vestiaire. «Moi, je viens uniquement pour pouvoir bronzer tranquillement, explique Zéna, 40 ans. D'un point de vue religieux, ce qui se passe ici est doublement défendu : on se montre presque nues et on regarde les autres femmes. Et puis il y a de la bière. Moi, j'en suis à ma quatrième, alors franchement, ça n'a rien à voir avec la religion.» Ahmed, le patron, est pourtant un hadji (un musulman qui a accompli le pèlerinage de La Mecque, ndlr), mais, pour lui, «le but, c'est que ces femmes puissent avoir une bouffée d'oxygène. Ce n'est pas une affaire de religion, c'est une affaire rentable». D'autant que le projet d'autoroute qui devait empiéter sur l'esplanade a été abandonné cette année. Du coup, le gérant prévoit de retaper l'endroit.

 

Regards malsains

Pour l'heure, ses prix sont étudiés. Il sait que la plupart de ses clientes dépendent de leur mari, alors il a instauré un tarif d'entrée moitié moins élevé que ceux pratiqués dans les autres clubs de Beyrouth. «Je veux qu'un homme marié puisse se dire : 'Allez, pour 8 000 lires (près de 5 euros), je serai tranquille pendant tout une journée' !», explique le hadji en riant. Mais Zéna préfère quand même fréquenter les plages mixtes. «Ici, je trouve que les regards sont bizarres, il se passe des choses malsaines», confie-t-elle en montrant furtivement une cliente qui passe de la crème solaire sur les fesses d'une autre femme en string. «Je ne pense pas que ce soit malsain, rétorque Amal, sa voisine de 30 ans. Les gens sont libres après tout.»

Vers 17 heures, les femmes se rhabillent. Joumana enfile une robe ample en tissu épais qui tombe jusqu'aux chevilles et masque toutes ses formes. D'autres sont en short cycliste serré et T-shirt moulant. Certaines remettent leurs voiles. Dans la même famille, des voiles côtoient des tenues provocantes. Un peu comme dans tous les lieux publics à Beyrouth, les hommes en moins.

Joelle Touma est la correspondante à Beyrouth du quotidien français Libération et du quotidien belge Le Soir depuis septembre 2001. Elle est également scénariste et travaille présentement sur un autre long-métrage qui est en cours de production.

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