BEYROUTH : reconstruire la ville, reconstruire la vie (1/2)

by Chadi Romanos

sections
Introduction
CHAPITRE I
I- Les déséquilibres urbains de 1975
L'accumulation des fonctions en 1975 : Beyrouth et le désert libanais
Crise urbaine, crise de la citadinité
II- La disparition du centre et les nouvelles formes d'urbanisation
La destruction d'un centre : «la ville et le vide»
Les divisions comme principe
CHAPITRE II
I- La renaissance proclamée de la capitale libanaise
L'émergence d'un projet d'action
Du plan à la mise en oeuvre
II- Beyrouth au coeur des débats
Les risques d'un maintien de l'ordre communautaire
Les risques induits par les dérives du secteur privé
Conclusion
BIBLIOGRAPHIE
ANNEXE: TEXTE DE LOI FONDANT LA SFU
Tableau 1 : Différentes fonctions de Beyrouth : dates d'acquisition et degrés de développement
Tableau 2 : Dispersion et/ou paralysie des fonctions urbaines de Beyrouth
This thesis was published in June 1996 by the Political Science Institute of Bordeaux (France) as a two years research work for a bachelor degree.

Cette thèse publiée en juin 1996 par l’Institut de Sciences Politiques de Bordeaux (France) est le résultat de deux années d’un travail de recherche pour une licence en Sciences Politiques.

Note from the Author
"This work has been printed in 1996, and nerver been updated since then. It is no more than a testimony of what Beirut used to be, as the basis for an analysis of what it could become. Solidere was just born then, and the economic crisis was not even underlying. Yet, it seemed to me that the roots of upcoming troubles were obvious. And 7 years later, the Lebanese have not even begun to rebuild their common space of living. The no mans land - the former "green line" - remains so today, be it sweeter, cleaner, richer. Instead of a melting pot, the city center is nothing but a border between many worlds. The essence of a battlefield, in other words.”

Note de l'Auteur
"Ce travail a été imprime en 1996 et n'a pas été remis à jour depuis. Il s'agit uniquement d'un témoignage de ce que Beyrouth était, servant de base pour une analyse de ce qu'elle pourrait devenir. Solidere venait d'être fondée, et la crise économique n'était même pas latente. Cependant, il me semble que les signes de problèmes à venir étaient flagrantes. Sept ans plus tard, les Libanais n'ont même pas encore entamé le processus de reconstruction d'un espace de vie commun. Le no man's land - l'ex «ligne verte» - est toujours là, même s'il est plus doux, plus propre, plus riche. Au lieu d'un melting pot, le centre-ville n'est qu'une frontière entre différents mondes. L'essence d'un champ de bataille, en d'autres termes.”

© Chadi Romanos 1996 -2021
Chadi Romanos was born in Beirut in 1973, three years before settling in France, where he grew up. He studied political science and journalism, flying to Lebanon whenever he could. He is now in charge of the editing in a major city guide in Paris.

Chadi Romanos est né à Beyrouth en 1973, trois ans avant de s'installer en France où il a grandi. Il a étudié les Sciences Politiques et le Journalisme, et visitait le Liban quand il en avait la possibilité. Il est aujourd'hui responsable de la rédaction d'un guide touristique important à Paris.

Introduction

«Gardez-vous bien de leur dire que parfois des villes différentes se succèdent sur le même sol et sous le même nom, naissent et meurent sans s'être connues, sans jamais avoir communiqué entre elles. Quelquefois même les noms des habitants restent les mêmes, et l'accent de leurs voix, et jusqu'aux traits de leurs visages; mais les dieux qui demeurent sous les noms et sur les lieux sont partis sans rien dire, et à leur place se sont nichés des étrangers. Il est vain de se demander si ceux-là sont meilleurs ou pires que les anciens dieux, puisque entre eux, il n'y a aucun rapport, de la même façon que les vieilles cartes postales ne représentent pas Maurillia telle qu'elle était, mais une autre ville qui par hasard s'appelait aussi Maurillia.»

Italo Calvino, Les villes invisibles          

Sélim El-Hoss affirmait en 1991, c'est-à-dire au sortir de la guerre civile libanaise, et alors qu'une perspective de paix durable semblait émerger : «Si un plan sérieux pour la reconstruction du Liban doit voir le jour après quinze ans de conflits dévastateurs, il ne peut que commencer dans la ville de Beyrouth.»

Beyrouth, grande métropole du Levant, semble en effet à cette date réaliser le terrible cauchemar duquel elle sort. «Dévastée» lira-t-on dans la presse internationale. Et l'ancien voyageur d'imaginer - nostalgique - la ville qu'il a jadis connue et admirée dans un chaos inimaginable. Pourtant, ce ne sont pas tant les gravats qui choquent lors de la traversée de la capitale libanaise. Ce ne sont pas non plus les immeubles à l'abandon ou les forces armées qui jalonnent encore les rues. Beyrouth revit. Dans un certain désordre, certes, mais elle revit.

Cependant un doute subsiste. Si la vie semble avoir repris le dessus, l'avenir reste insaisissable. À la joie de voir déambuler dans les rues poussiéreuses une foule active succède une inquiétude grandissante pour l'avenir de ce qui constitue un condensé du Liban. Beyrouth assume un potentiel énorme (humain et matériel) qu'il reste à orienter, soit vers la reconstruction, soit vers une nouvelle destruction. Car comme elle affichait sa force intégratrice, elle porte également en elle les germes de son éclatement. La guerre a divisé, segmenté, décentralisé, communautarisé. Les espaces urbains antérieurs sont désormais reconstitués autour d'intérêts nouveaux et spécifiques. Nier l'existence d'une communautarisation avant 1975 serait faux. Mais en 1996, cette communautarisation, ce repli sur soi des minorités, est quasi exclusif. Et le révélateur de ce nouvel état des lieux, c'est le nouveau contexte urbain de Beyrouth.

Reconstruire Beyrouth, comme le montre Nabil Beyhum, c'est aussi comprendre ce qui l'a détruite. Ainsi, une théorie sur la guerre devait être un préalable à une théorie de la reconstruction. Alors que la ville ne constituait qu'un théâtre au début du conflit, elle en est vite devenue un enjeu, puis un objectif. Elle constitue donc, comme l'affirmait Sélim El-Hoss, le levier de la reconstruction, la clé de l'avenir. De fait, Nabil Beyhum met en évidence trois voies possibles de reconstruction, trois perspectives originales dont on comprendra l'implication avec l'histoire même de la ville, du pays.
Il peut ainsi s'agir en premier lieu d'une «reconstruction comme nostalgie d'un passé originel magnifié», pour reprendre les termes employés par Nabil Beyhum. Nostalgie d'une douceur de vivre, d'une harmonie idéalisée entre les différentes communautés qui composent la ville. Mais ce serait oublier, pour les tenants de cette thèse, que ce passé originel n'est pas aussi vierge de déséquilibres qu'on veut bien le croire. On peut aussi voir dans la reconstruction - c'est le deuxième élément - une tentative de dépassement de la crise des machines de guerre. Il s'agirait alors pour les milices, désarmées militairement mais encore vivaces économiquement et politiquement - d'institutionnaliser leur existence. Elle traduirait une volonté pour des groupements devenus illicites de réapparaître sur la scène libanaise dans une forme pacifiée. Les milices tenteraient de faire de la reconstruction le symbole du passage d'une domination de type coercitif, fondée sur la terreur, à une domination de type légal rationnel. Enfin, la reconstruction peut être envisagée comme «table rase». Cette conception est celle d'une modernisation autoritaire, voire même totalitaire. Au prétexte de la nécessité, de l'urgence même de reconstruire, elle balaierait tous les débats sur le comment ? de la reconstruction. Dans le souci de réduire le cruel souvenir d'un passé jugé ici néfaste, elle tenterait d'en supprimer les traces, toutes les traces, pour proposer une vision totale du futur de la capitale libanaise.

Or, pour reprendre les propos de Jad Tabet, «Ce qui a toujours constitué la vitalité d'une ville comme Beyrouth, c'est qu'elle n'a jamais été conçue et planifiée comme une ville idéale. mais qu'elle a toujours été une ville imaginée, dont les représentations se sont fondées, d'une part sur la mémoire collective d'un passé modelé par la multiplicité de ses strates temporelles, et d'autre part sur les perspectives d'un avenir qu'il fallait constamment inventer.»

L'histoire de la ville est en effet marquée par la rencontre de multiples influences, souvent conflictuelles. Bimillénaire, Beyrouth ne doit pourtant sa richesse - et évidemment sa survie - qu'à une capacité d'accumulation et de synthèse. La complexité qui en découle, tant sur le tissu urbain que dans l'imaginaire social, ouvre la voie à de multiples interprétations. Ville idéale ou ville imparfaite, le débat sur les représentations que l'on se fait de la ville sont ouverts. Néanmoins, comme le suggère Aldo Rossi, les crises urbaines n'ont rien de neutre : elles ne font qu'accélérer des processus déjà en oeuvre sur le tissu urbain. De fait, la guerre urbaine serait la manifestation et une tentative de dépassement d'une crise urbaine latente. La guerre civile libanaise n'aurait ainsi fait qu'accélérer les tendances manifestes de l'urbain et du social. L'issue du conflit s'est traduite, à l'échelle de Beyrouth, par la reconnaissance implicite d'un statu quo : celui d'une ville divisée, privée de son centre. Cible et théâtre des premiers combats, et faute d'avoir pu être conquis, le centre-ville sera vite anéanti, neutralisé, par les protagonistes.

Or qu'est-ce que ce centre ? Sylvia Ostrowetsky, dans son étude sur les centres urbains, tente d'éclairer le sens du centre. En effet, le centre est d'abord un lieu, repérable, localisé. C'est ensuite une position, relative à un ensemble donné. Le centre renvoie enfin à un concept : la centralité. Pourtant, le centre n'est définissable entièrement ni selon la forme, ni selon la fonction, ni selon la position qu'il indique.

«Il est centre d'un ensemble qui lui fournit les bases d'une singularité reconnaissable, identifiable». Il symbolise la cité comme «point de départ et de partage d'une appartenance plus générale : politique, juridique, religieuse». Plus encore, il peut être centre d'un ensemble qui remplit un rôle de représentation. Enfin, il peut s'agir d' «un centre qui fait centre parce qu'il est pourvue de contenus centraux», où la logique d'organisation de l'espace est reflétée métaphoriquement dans le centre.

Appliquée à Beyrouth, cette thèse fait du centre le point de déclinaison qui donne à la ville son identité. C'est en effet le centre qui recèle la plupart des principes d'organisation de la ville : il est marqué par l'histoire, mais aussi par le présent. Accumulant les fonctions - politique, économique, commerciale, religieuse, culturelle etc. - il se pose en référent pour le reste de la ville, voire même du pays. C'est la fusion autorisée en ce centre de toutes les communautés qui fonde le principe de tolérance qui caractérise, jusqu'à une certaine époque, la société beyrouthine et, à travers elle, la société libanaise. Et même si certaines fonctions échappent à ce centre autour duquel une identité de la ville est organisée, la symbolique centrale, celle d'un espace public de fusion intercommunautaire prédomine avant le conflit.

Or la «mémoire collective d'un passé modelé par la multiplicité des strates temporelles» semble, à l'issue du conflit, désireuse d'évacuer la strate la plus récente : celle des gravats, celle de la démarcation violente, pour ne retenir de la ville qu'une synthèse idéalisée. Le schéma directeur du centre-ville, mis en place par une société foncière unique et privée, mise en effet sur un retour à Beyrouth d'avant-guerre, organisée autour d'un centre de compromis.

La synthèse de l'espace opérée par le centre peut être de trois ordres. Sylvia Ostrowetsky insiste sur les capacités connective, conjonctive et disjonctive de l'espace. Pour comprendre la portée de la reconstruction du centre-ville de Beyrouth, il faut donc tenter d'évaluer ces trois capacités. Est-ce que cet espace à renaître est de nouveau capable de lier des éléments hétérogènes, de régénérer la coexistence des différences ? Prétend-on reconstruire un centre pluriel, un espace de tolérance, d'enrichissement social ? Ce centre sera-t-il capable d'intégrer, fut-ce seulement symboliquement, des individus, des modes de vie, des groupes dans un système de reconnaissance mutuelle ? Ou bien, tout au contraire, le centre se limitera-t-il à marquer la disjonction du futur des différentes communautés qui le composent ?

Dans la perspective d'une reconstruction de la ville de Beyrouth, les axes d'étude sont indénombrables. Nous avons choisi d'orienter cette étude sur la définition des contraintes sociales de la reconstruction, tant au niveau urbain local que dans une perspective plus large (nationale, régionale à l'échelle du Moyen Orient), et sur leur prise en compte par les responsables des projets en cours. Il nous semble nécessaire de comprendre les nouveaux espaces de la ville et leur formation pour envisager d'éventuels développements de projets urbains, pour définir des objectifs.

En outre, ce n'est pas tant le bâti que les habitants de la ville qui nous intéresseront. La ville, c'est avant tout le lien social, le goût de vivre ensemble. Reconstruire la ville, c'est lui donner les moyens de s'ouvrir, d'intégrer. On l'a évoqué plus haut, Beyrouth a été le lieu de la division, de la fracture, physique et humaine. La «Ligne Verte» représente plus qu'un no man's land ou qu'un espace à combler. Elle est la marque d'une rupture sociale que toute reconstruction devrait songer à atténuer, voire à combler. C'est la raison pour laquelle «le travail de reconstruction nécessitera plus qu'une réhabilitation physique, un développement économique et une réforme politique. Plus ardue sera l'obligation de restructurer les rapports les plus élémentaires [entre les gens].»

En effet, le problème se pose de savoir si la réhabilitation du cadre urbain des rapports sociaux doit précéder la renaissance de ces mêmes rapports, pour les provoquer. Dans ce cas, encore faut-il savoir quelle ville on envisage de reconstruire. S'agit-il de Beyrouth du début des années 1970, florissante et cosmopolite ? S'agit-il du produit ségrégationniste de la guerre tel qu'on l'observe aujourd'hui ? Le dilemme demeure. Le choix est ici de l'ordre du dogme, ou constitue au mieux une renaissance des débats miliciens.

D'un autre côté, la voie adoptée par un certain nombre de sociologues et urbanistes, peut-être plus ambitieuse dans le cadre du Moyen Orient actuel, et en particulier du Liban, est celle d'un dialogue avec la cité, avec son histoire récente, son vécu, son quotidien. Il ne s'agit plus ici d'un concept abstrait et hégémonique mais d'un construit plus ambitieux : celui qui puisse garantir la coexistence pacifique en ayant assumé et rejeté les options belliqueuses.

Nous serons donc amené à dresser en priorité un bilan rétrospectif sur la ville de Beyrouth. Il s'agit ici de cerner l'évolution de ses fonctions, de ses espaces et des liens entre fonctions et espaces (l'accès aux fonctions urbaines). La période d'étude s'étendra de l'avant-guerre, dans le but d'éclairer l'étude des déséquilibres urbains qui ont nourri le conflit, au événements les plus récents qui ont marqué la capitale libanaise. Quoi que notre intention ne soit aucunement celle de dresser un tableau de la guerre civile, il nous paraît incontournable d'en faire un bilan, au moins pour ce qui concerne ses conséquences urbaines dans la capitale libanaise.

A l'issue de cette analyse, les éléments fondamentaux seront alors isolés pour pouvoir procéder à un éclairage des possibles en matière de reconstruction, ou du moins des enjeux. A travers l'exemple du projet de reconstruction du centre-ville adopté en 1991, nous tenterons de déceler les limites d'une telle entreprise, pour proposer enfin des pistes de réflexion sur l'avenir de la ville, lequel semble coïncider avec celui du pays.

 

 

 

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CHAPITRE I

I - Les déséquilibres urbains de 1975

La plupart des recherches sur le conflit libanais et ses origines s'accordent pour affirmer que nombre de ses causes sont à relever dans la ville même de Beyrouth et dans sa capacité à gérer l'arrivée massive de migrants, qu'il s'agisse de réfugiés ou de produits de l'exode rural. Construite par accumulation, Beyrouth doit sa domination sur le reste du pays (et sur la région, dans certains domaines) à l'attrait qu'elle a su développer, et aux alternatives qu'elle a su étouffer.

L'accumulation des fonctions en 1975 : Beyrouth et le désert libanais

On se réfère ici à une typologie des villes établie sur la base de leurs éventuelles fonctions politiques, culturelles, administratives (le cas des capitales) et économiques (englobant les marchés, la circulation, le commerce et l'industrie).
Beyrouth remplit toutes ces fonctions simultanément à la veille de la guerre, ce qui la distingue radicalement des autres «métropoles» libanaises (Baalbeck, Saïda, Tripoli). En fait, malgré la volonté rationalisatrice chéhabiste des années soixante, le schéma d'une concentration poussée reste valide en 1975. L'hypertrophie de la capitale libanaise devient dès lors une constante.

Tableau 1 : Différentes fonctions de Beyrouth : dates d'acquisition et degrés de développement


La Naissance d'une métropole

Comme la plupart des villes du pourtour de la Méditerranée, Beyrouth est, ainsi que la définit Aïda K. Boudjikanian, «fille de l'histoire». On lui connaît des origines romaines jusqu'au VIiè siècle. Beyrouth a accueilli et pris les signes de toutes les civilisations qui s'y sont succédées. Et si jusqu'à la fin du XIXè elle ne compte pas plus de 6 000 habitants, contenus à l'intérieur de son enceinte, elle accumule les éléments de sa diversité future.
Sans réelle influence sur le territoire auquel elle est rattachée, elle possède ses églises, ses mosquées, ses souks spécialisés - pour ce qui concerne les espaces de l'échange - et ses quartiers plus fermés, plus cloisonnés, formés autour de liens religieux, claniques ou tribaux. Ainsi, la majorité de la population beyrouthine est au XIXiè musulmane et druze, avec en outre un groupe grec-orthodoxe important. Ce n'est qu'à partir de 1860 que la ville doit sa croissance à l'arrivée en masse de populations chrétiennes fuyant le Mont-Liban en guerre (guerre druzo-chrétienne de 1860). A la fin du siècle, la ville est à majorité chrétienne. Elle commence à déborder de son enceinte et à subir l'influence occidentale.

Dès le début du XXie, deux dynamiques caractéristiques sont donc en place : l'une, tournée vers la Méditerranée, repose sur les échanges commerciaux; l'autre, tournée vers le Mont-Liban, se nourrit principalement de l'exode rural ou des déplacements forcés de populations montagnardes. Et avec la prise en charge des autorités françaises en 1920, ces deux dynamiques vont s'associer pour faire de Beyrouth la capitale du Liban, le centre politique, économique et culturel.

La période du Mandat français constitue donc un moment privilégié de croissance urbaine. Mais surtout, et notamment dans les années 1930, la capitale libanaise se modernise. Ainsi, si les Ottomans souhaitaient faire de Beyrouth la capitale, il faudra attendre le Mandat français pour que la ville bénéficie du véritable appareil de domination économique et politique. De fait, durant la période du Mandat, Beyrouth accueille le Haut-commissariat et l'Etat major français, lesquels rayonnent sur les territoires de la Syrie et du Liban. Le gouvernement libanais prend place au Vieux Sérail, lui aussi au centre de la ville. Les prémisses de l'accumulation des fonctions commencent à poindre. Très vite se développe et se modernise, parallèlement au rayonnement de l'autorité française sur la région, un réseau de voies économiques et commerciales.

Ainsi, si la liaison Beyrouth-Damas n'a rien de nouveau, l'échelle des échanges, du trafic, s'accroît de façon considérable et le centre de gravité penche indéniablement vers Beyrouth. L'équipement, la construction d'infrastructures ferroviaires et routières ne fait que confirmer ce phénomène de centralisation des échanges autour de Beyrouth : tous les chemins y mènent (voie ferrée Nord-Sud reliant Tripoli et Saïda à la capitale, et voie ferrée Ouest-Est reliant Damas à Beyrouth). En effet, Beyrouth constitue désormais, avec son port moderne (géré par une société française), une étape incontournable vers l'Europe. Beyrouth devient le noyau politique (accueillant les autorités françaises et libanaises) et économique (avec le port et les noeuds de communication, son dense réseau commercial) des relations transméditerranéennes.

Et c'est certainement grâce à la gestion et au développement des échanges régionaux et internationaux que Beyrouth se modernise. Au dessin de principes théoriques et esthétiques relativement arbitraires (Place de l'Etoile et structure radiocentrique) succède le premier plan d'urbanisme, sur l'initiative des autorités françaises. Après une période de croissance débridée («La France se doit de montrer, autant face aux indigènes que face aux puissances coloniales rivales, que c'est bien elle qui succède aux Romains, aux Arabes et aux Turcs dans cette région du monde» ), on assiste à une tentative de rationalisation urbaine de la Beyrouth des grands tracés.

Ecochard est le premier à considérer Beyrouth comme un tout, à sortir des limites traditionnelles de la capitale pour tenter de prendre en compte son extension potentielle en relation avec son site naturel. Il part en outre d'un principe d'égalité d'accès aux fonctions urbaines : «Cette conception de la vie doit être la même pour l'ensemble des habitants, car tous ont pareillement besoin de lumière, d'espace, d'hygiène, d'éducation et de travail.»

Le plan de Beyrouth prévoira ainsi des voies routières reliant le centre à l'arrière pays, ainsi qu'un réseau d'artères principales mettant en place une logique de «centralité-carrefour», avec un anneau commercial autour du centre-ville. Il proposera un agrandissement du port et la création d'un nouvel aéroport. Enfin, il procédera à un zonage fonctionnel de la ville. Ecochard tente donc de mettre en place les conditions d'un essor contrôlé de la ville, assurant la préservation des principaux éléments qui font de la ville une grande capitale du Levant.

Au Mandat français fait suite la période de l'indépendance, laquelle sera empreinte " au niveau urbain " de tous les signes de dynamisme de ce jeune Etat. Parler de croissance débridée n'est donc pas exagéré, d'autant qu'un certain nombre de facteurs permettent de mesurer et d'expliquer cette explosion : accumulation de capital accélérée au cours de la Deuxième guerre mondiale, rupture de l'Union douanière syro-libanaise en 1950, afflux de capitaux et de cadres en provenance de Palestine en 1948, ainsi que d'Egypte et de Syrie à la suite des bouleversements politiques, sociaux et économiques que connaissent ces pays au milieu des années 1950, enfin et surtout, retombées du développement et de l'exploitation des gisements pétroliers de la péninsule arabique. Croissance et construction sont donc les maîtres-mots des premières décennies de l'indépendance.

Pourtant cette croissance ne conduit pas inéluctablement Beyrouth vers la modernité. En effet, la frénésie spéculative, notamment dans le domaine immobilier, sert d'alibi à une politique de laisser-faire érigée en principe par les pouvoirs publics. Malgré l'adoption, en 1952, d'un «Plan directeur de Beyrouth», la fièvre foncière ne peut être contenue. Dans le meilleur des cas, la loi ne fait que sanctionner l'état existant du bâti, ce qui conduit à une surdensification extrême du centre-ville et à l'esquisse de «strips» le long des grandes voies de communication. Densifiée et ouverte, la ville semble se construire de façon anarchique.

Pourtant, comme le note Jad Tabet, «derrière l'anarchie apparente de la croissance urbaine, se profile une logique interne, celle de la constitution d'un nouveau type de relations aux objets, à l'espace et aux personnes et de la mise en place d'une forme d'organisation de la vie quotidienne qui permet d'articuler les pratiques différentes dans un espace commun».

La croissance de la ville se fait donc, comme on a pu le voir, de façon spontanée. La diversité naît des nécessités économiques, des affinités communautaires. Et si l'Etat semble avoir en partie démissionné, laissé la politique urbaine - ou le sort de Beyrouth - à ses principaux acteurs, les Beyrouthins, cette tendance va être renversée par un nouvel élan politique.

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Une domination multiforme

Le début des années 1960 marque pour Beyrouth la naissance d'une ère nouvelle, celle du nouveau pouvoir chéhabiste mis en place en 1958. Après la révolte, la même année, de l'ensemble des villes et régions périphériques contre un centre qui les ignorait, deux voies de règlement de ce conflit inédit s'offrent aux dirigeants : négocier une forme de décentralisation, ou renforcer le rôle de l'Etat vis-à-vis de la périphérie. C'est la deuxième option qui l'emporte, avec un projet ambitieux : jeter les bases d'une politique de développement, en commençant par la mise en place d'institutions et de méthodes de travail adaptées. Le premier plan quinquennal libanais voit le jour.

Il est donc question dès lors d'une croissance planifiée de la ville de Beyrouth suivant des règles d'urbanisme applicables à l'ensemble du territoire libanais (Loi d'urbanisme de 1963). Apparaissent également des notions nouvelles, telles que l'aménagement du territoire, ou le plan général d'urbanisme, voire même le droit à l'environnement. Il s'agit d'unifier les pratiques, de rétablir le rôle de l'Etat dans la ville et sur l'ensemble du territoire. L'Etat entend reprendre en charge le développement du Liban, et, de fait, celui de sa capitale.

Mais très vite, les autorités constatent les difficultés qui barrent la voie des réformes des comportements urbains. Les projets planificateurs " fondés sur la spécialisation fonctionnelle et le zonage " se heurtent à presque deux décennies de développement aléatoire de la ville. La ville semble donc échapper à l'objectif de systématisation de l'Etat. «Beyrouth avait dépassé en dix ans ses propres limites administratives, et le gros des dégâts était déjà irréparable» reconnaissait Assem Salam en 1970.

On se résout donc bientôt, faute de pouvoir résorber le «mal», à tenter de l 'endiguer. Il s'agit alors, de la part des pouvoirs publics, d'intervenir de façon ponctuelle dès que possible et de constituer des limites au développement aléatoire de la ville. Ainsi, l'Etat intervient au centre en créant de nouveaux axes de dégagement, mais surtout, les urbanistes tracent ce qui doit prévenir toute extension de la «gangrène» à l'extérieur des limites fixées. En réalité, ces projets passent pour une forme de démission de l'Etat vis-à-vis du centre-ville. Malgré quelques opérations d'image " restées à l'état d'avant-projets " pour tenter de «sauver le centre-ville», l'impression demeurera.

Faute d'avoir pu lui imposer sa symbolique, le pouvoir va s'extraire du vieux centre. Ce dernier en effet est, pour ce qui doit devenir une grande métropole de l'Etat arabe unitaire, trop marqué par ses incohérences, plus arabe que moderne, insoumis et non fonctionnel. Le vieux centre va ainsi être privé d'une partie de sa légitimité en voyant la Présidence de la République s'installer sur les hauteurs, hors des limites administratives de la ville, à Baabda, suivie peu après par l'Ecole Militaire et le Ministère de la Défense. La démission de l'Etat vis-à-vis de Beyrouth est donc confirmée. Le principe avancé pour justifier ces déplacements est : «Le centre administratif de Beyrouth est celui du pays tout entier et [..] par conséquent, notre critère devra être la satisfaction des besoins de tous les autres services de l'Etat ainsi que de tous les habitants du pays entier et non seulement de la capitale».
L'idée est donc lancée d'une nouvelle conception de la capitale, tournée vers l'extérieur. Ecochard est même rappelé pour participer à l'élaboration du Plan Directeur d'aménagement du Grand Beyrouth. Pourtant, que reste-t-il, à la veille de la guerre, de ces ambitieux projets chéhabistes ? Tous, y compris le dernier, resteront au stade d'embryons. Comme le constate Georges Corm, on a affaire à un «urbanisme de technocrates, qui finit par se diluer dans une bureaucratie inopérante». Plus encore, cet «urbanisme de la démission», conduit à accentuer les effets contre lesquels il voulait lutter. Ainsi, Beyrouth se gonfle par l'addition de couronnes successives, censées contenir le «mal». Le centre tend à l'étouffement alors que la banlieue apparaît comme un «paysage de l'entre-deux [..] : coexistence étrange des entités et des règnes différents, croissance hybride, alternance d'espace occupés et d'espaces vides, où l'on perçoit comme un monde "a-centrique" soumis aux conditions de l'interrègne permanent».
On admettra donc qu'entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, la ville de Beyrouth traverse une crise urbaine grave. Le Livre Blanc publié en 1973 par la Direction Générale de l'urbanisme en marque le sommet, en proclamant l'échec de la planification «à la libanaise» dans la mise en place d'un système rationnel de croissance de la ville. Mais la crise va plus loin. Ainsi que le montre Nabil Beyhum, la crise urbaine de Beyrouth n'est pas seulement d'ordre urbanistique. Elle s'accompagne d'une «crise de la citadinité».

La question qui se pose alors est la suivante : En développant et en modernisant son bâti, Beyrouth a-t-elle pour autant modernisé son «tissu social» ? Est-elle devenue un lieu de brassage, de mutation socio-économique, comme l'ont été les villes européennes à l'heure de leurs premières croissances ?

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Crise urbaine, crise de la citadinité

La crise urbaine qui se manifeste indéniablement à Beyrouth, ne se limite pas aux formes qu'on a trop souvent lui donner : on ne saurait ainsi la définir uniquement suivant des critères urbanistiques, techniques ou architecturaux. Au-delà des densités croissantes relevées au centre, des systèmes de circulation saturés, on note en filigrane un deuxième déséquilibre. Il n'est pas sans lien avec le cumul de facteurs endogènes (histoire de la ville, de ses capacités d'intégration et de son potentiel de croissance), comme on a pu le voir, et exogènes (situation régionale, réfugiés, résistants palestiniens etc.) qui contribuent à créer différents niveaux d'intégration à la ville et, par suite, différents niveaux de citoyenneté.

De fait, le déséquilibre s'étend à un niveau plus social de la ville. C'est la notion de citadinité qui est remise en cause, à travers des approches très sectaires de la centralité urbaine. On peut dès lors dresser une typologie sommaire des groupes sociaux urbains (sans pour autant préjuger d'une éventuelle homogénéité dans chacun des groupes), selon leur niveau d'intégration à la ville. On distinguera donc quatre groupes, dont l'apparition est marquée par des mouvements historiques nationaux ou régionaux.

En premier lieu, on peut isoler le groupe «fondateur» de la ville, la bourgeoisie beyrouthine dite «historique», composée principalement des grandes familles sunnites et orthodoxes, tenante de la fonction commerciale initiale de la Beyrouth. On parlera pour cette catégorie d'intégration absolue, de citadinité acquise.

Par contre, le cas de la nouvelle bourgeoisie n'est pas aussi clair. Cette dernière constitue le deuxième groupe social de la ville. Il est constitué principalement d'émigrés sur le retour, produits du développement du tertiaire supérieur. Son apparition est très liée à la croissance économique de la période de l'indépendance. Son discours dominant véhicule la revendication d'une autre forme d'intégration urbaine, qui puise sa légitimité dans l'Etat (dont les grands symboles, comme on l'a vu, ont «fui» le centre) et non plus dans l'histoire.
Mais le produit le plus frappant de la période de croissance des années 1950-1960 reste les classes moyennes. Il faut en effet noter que la montée de ce groupe social constitue un des signes qui laissent augurer pour le Liban un développement durable et relativement équilibré. Cette catégorie de la population beyrouthine bénéficie elle aussi d'une forme d'intégration, sur les plans économique et professionnel, mais pas au niveau politique. Les structures représentatives urbaines restent encore, comme nous le verrons, inadaptées.

Enfin, Beyrouth compte un groupe dont les principales caractéristiques est qu'il est constitué de populations non intégrées, et plus encore, non intégrables (nous tenterons de dégager les causes de ce phénomène d'exclusion manifeste). Il est composé de réfugiés divers.

Ainsi, sur la base de cette typologie, on peut isoler trois fondements principaux de la crise urbaine, autour du problème du rapport citadinité (à définir)/citoyenneté. Il faut en effet noter que ce rapport donne naissance à des démarcations spatiales dans la ville, comme le relève Nabil Beyhum. Ce sont ces démarcations que nous nous attachons maintenant à décrire.

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L'opposition entre deux bourgeoisies

La première démarcation traduit l'opposition entre les deux bourgeoisies urbaines de Beyrouth, entre la vieille bourgeoisie citadine ancrée au centre-ville et la nouvelle bourgeoisie périphérique attachée au centre étatique. Ce sont deux formes de centralité qui s'opposent ici, et à deux niveaux : autour des spécialisations et statuts professionnels et sur l'échelle de la citoyenneté par degrés.

Dans le premier cas, on parlera volontiers d'une culture urbaine, d'une tradition citadine, localisée dans le centre-ville ou à proximité. Elle est le fait de la bourgeoisie historique décrite plus haut. Elle s'appuie sur un même «système de coexistence communautaire», organisé autour du centre-ville. On a ici «deux communautés qui se retrouvent dans un centre commercial et populaire où elles deviennent les supports de spécialisations professionnelles». La bourgeoisie citadine est en fait constituée, et c'est ce qui explique cette commune «idéologie de la ville», de groupes complémentaires économiquement et culturellement proches (culture a- ou anticléricale, politiquement neutre etc.).

Néanmoins, l'arrivée en ville de nouveaux groupes, porteurs de nouvelles technologies et représentants de nouveaux marchés, bouleverse le schéma traditionnel du centre-ville. Les réseaux financiers établis avec le Golfe persique, les modes de transaction spéculatifs, tous les signes de la modernité économique et commerciale, sont en fait imposés et prennent vite le pas sur les modes traditionnels de transaction dont la vieille bourgeoisie est la tenante. On sonne ainsi le glas d'une certaine culture de la ville, tout en mettant à nu un conflit de légitimité inédit.

La vieille bourgeoisie perd, à la veille du conflit, deux sources majeures de légitimité. Avec la vague tertiaire moderne qui prend la ville de Beyrouth, ses petites et prudentes activités commerciales, à l'échelle régionale, sont vite dépassées. C'est ainsi une part de légitimité qui s'érode : celle des spécialisations professionnelles qui produisaient pour cette bourgeoisie le statut de citadins, de Beyrouthins. De plus, comme on l'a vu plus haut, elle perd en quelque sorte les symboles politiques qui faisaient sa force. Elle voit ainsi la Présidence de la République s'extraire en périphérie (mais aussi Ministère de la Défense à Yarzé, Télévision à Hazmieh, école jésuite à Jamhour etc.) La nouvelle bourgeoisie, elle, remporte une victoire : elle revendique une forme de légitimité étatique, de type rationnel, qui se substitue aux formes de légitimité traditionnelle antérieures. Dans la lutte pour la domination de la capitale, la nouvelle bourgeoisie impose en fait une forme de rationalité.

Néanmoins, le centre et sa «culture» restent hors de prise, intouchables, comme le montrent les échecs de rationalisation essuyés à plusieurs reprises. Et de même que l'Etat n'a que peu de prise sur le centre-ville et les modes de vie qui y ont cours, se développe un espace-tampon, une césure entre centre étatique et centre-ville.

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Le développement de la ceinture de misère

Le développement de la ceinture de misère est la manifestation d'une double exclusion : de la part des deux centres. Le centre-ville historique traditionnel ne peut (surdensification manifeste) et ne veut pas intégrer ces populations réfugiées, et le centre étatique semble nier le problème, et va même jusqu'à l'occulter en le cernant de murs. Cette communauté (non homogène) se définit de façon négative, par le rejet collectif dont elle fait l'objet.

«Si le centre étatique se posait comme porte géographique de la ville, le centre ville était la porte réelle et symbolique d'accès à la ville». Ainsi se développent deux formes d'urbanisation, les deux n'offrant aucun accès à la citadinité. Mais dans le cas de la ceinture de misère (à la différence du centre étatique et de la périphérie urbaine dont il entérine l'existence), les populations font l'objet d'un rejet tant au niveau de la citadinité que de la citoyenneté même.

Cette ceinture de misère est faite de communautés de réfugiés venues de tout le Moyen Orient : Arméniens de Borj-Hammoud, Kurdes de Maslakh, Apatrides de la Quarantaine, Palestiniens des camps. Elle constitue un sous-prolétariat, d'autant plus indigent que venu pour faire fortune "tout au moins pour échapper à la misère" il se retrouve plongé dans une misère encore plus profonde.

De fait, deux formes d'exclusion se renforcent. L'exclusion de la centralité urbaine, qui se traduit par une exclusion des spécialités professionnelles assurant des statuts et des rôles stables dans la cité, et donc, écarte une éventuelle identification ultérieure à la communauté par intégration. Cela marque l'impossibilité d'intégrer les configurations traditionnelles de l'échange, entre familles, entre communautés. L'exclusion de la centralité étatique se traduit, elle, par une exclusion-discrimination définie par le statut juridique de la communauté dans le système de citoyenneté par degrés qui se mettait en place.

On est donc en présence dans l'espace urbain de populations au statut de citoyenneté incertain, et au statut de citadinité inexistant. Les groupes ainsi formés ne constituent des communautés que négativement : ils se rassemblent " et forment éventuellement une conscience identitaire " autour de leur rejet collectif par la population beyrouthine. Leurs chances d'accès à la citadinité restent minimes : à supposer qu'ils parviennent à se définir autour de statuts professionnels, à s'insérer économiquement au centre, comme les Arméniens ont su le faire (joaillerie, audiovisuel, manufactures de chaussures etc.), le processus d'intégration ne peut être que lent. Donc à court terme, la ceinture de misère est un problème central, qui constitue un fondement indéniable de la crise urbaine.

Marginalisés par l'Etat, n'ayant pas accès à la centralité urbaine, des milliers de Beyrouthins se voient tout simplement occultés symboliquement du champ de vision. Mais au-delà du symbole, on va même jusqu'à élever des murs autour des taudis et des bidonvilles pour les cacher aux yeux des touristes ! Cet état de fait (habitat délabré, équipements inexistants, sous-emploi, analphabétisme, délinquance, problèmes d'hygiène etc.) est d'autant plus insoutenable que le pays est en pleine expansion économique et que les conditions pourraient être remplies pour prendre en charge les problèmes soulevés par la ceinture de misère (par exemple, le Liban est le pays que compte le plus de médecins par habitant au Moyen Orient). Cette misère tranche en fait avec l'opulence des voisins du centre, mais aussi avec celle des nouveaux venus de la périphérie, centrés autour de l'Etat.

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L'urbanisation des classes moyennes

C'est dans ce contexte que se produisent et se reproduisent ces classes moyennes néo-urbaines dont le statut soulèvera un nombre élevé de problèmes ultérieurement. Si ces classes moyennes étaient loin de constituer cet élément «hégémonique» de la société, ce symbole de la modernité acquise, elles n'en bénéficiaient pas moins d'une grande quantité (relative) de privilèges du point de vue des équipements urbains, sanitaires ou éducationnels, ainsi qu'au niveau de l'emploi.

Elles se développent à l'extérieur de la ceinture de misère, le centre ville étant déjà saturé. Comme on l'a évoqué précédemment, c'est autour de l'Etat que leur développement s'organise. L'Etat et ses institutions nouvellement décentralisées à la périphérie constituent, pour ces nouvelles couches urbaines, une nouvelles forme de centralité. On connaît ses élites, modernes, et en lutte contre la persistance d'un centre ville incontrôlable. Les classes moyennes, elles, sont le produit de la tertiairisation rapide de la société libanaise, autour des fonctions nouvellement acquises par la capitale. Ainsi, ces populations bénéficient d'une intégration économique à la ville, en y exerçant un emploi en général stable et générateur d'un statut (ne serait-ce que le simple fait de se voir inclus dans le groupe virtuel des classes moyennes).

Pourtant, on considère que cette couche de la population sera un des vecteurs les plus virulents du conflit, sans en être nécessairement un acteur. Se pose en effet pour cette population périphérique un problème de nature principalement institutionnelle. En effet, il faut noter l'aberration du système de représentation qui commande partiellement l'attitude par rapport aux structures étatiques. Le mode de représentation rend les habitants nouvellement urbanisés étrangers à la ville : ni la représentation municipale des banlieues n'est suffisamment pertinente pour représenter les habitants, ni même la représentation parlementaire ne tient compte de leurs problèmes de nouveaux urbanisés. Les élections parlementaires se faisant sur la base du lieu d'origine " le rural dans ce cas " certaines classes moyennes se sentent aussi étrangères en ville que le sous-prolétariat décrit plus haut l'est au pays, et ne sont donc représentées qu'indirectement dans les débats politiques urbains pouvant les concerner.

Le fait de voter dans les villages d'origine empêche environ deux tiers des habitants de la ville d'être représentés sur leur lieu de vie, et les oblige à rester attachés en priorité à d'autres lieux. Ces nouvelles populations urbanisées ne sont pas prises en compte au niveau politiques en tant que populations citadines. Si l'on peut parler à leur propos d'intégration économique et professionnelle à la ville, en matière politique, elles en restent exclues. Ce décalage institutionnel sera à la base du troisième déséquilibre urbain, d'une troisième forme de démarcation.

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Conclusion

En 1975, on constate que la ville ne parvient plus à intégrer, tant au niveau physique qu'institutionnel. Déjà dans les années 1960, les observateurs mettent en garde les autorités contre les déséquilibres urbains manifestes à Beyrouth. Même si ces mises en garde sont partie-prenante dans un conflit interne à la ville, elles sont le signe de l'apparition de démarcations fermant l'accès à certaines fonctions de la ville. Pourtant, les problèmes demeurent. Que ce soit au niveau technique ou au niveau institutionnel, les démissions se succèdent devant la tâche à accomplir.

On se heurte à l'hermétisme du centre à tout remodelage rationnel, à toute réorganisation fondamentale. Tout au plus peut-on tenter de l'ouvrir à l'extérieur. On se heurte aussi, en corollaire, au dédoublement de la centralité, et à la concurrence qui en découle. Citoyen ou citadin, Beyrouth ne sait quel statut donner à tel ou tel de ses habitants. Ce qui est sûr, c'est que l'un exclut l'autre. Mais plus encore, Beyrouth ferme les yeux sur ces citadins sans statut, dans une situation de pourrissement, d'étouffement. C'est donc une logique d'accès inégalitaire à la centralité qui se développe, car s'il y a concurrence entre deux centralités, elles produisent le même discours exclusif envers l'entre-deux, envers le ceinture de misère et ses habitants.

C'est donc sur les questions de citadinité et de citoyenneté, ou d'absence de statut, que le conflit trouve ses origines. Si les facteurs déclenchants sont en grande partie externes, tant à la ville qu'au pays même, le thème de la centralité, lui, fera le lit des thèses miliciennes et du système qu'elles instaureront dès la première année du conflit. Il sera la justification, tantôt négative, tantôt positive, de l'hégémonie commu nautaire et sociale sur la ville revendiquée ensuite.
La centralité effacée

Le centre-ville est, malgré tout (et notamment le développement de nouveaux pôles périphériques), le lieu symbolique du pouvoir politique et économique, le point de rayonnement des communications, de la diffusion culturelle, du commerce et des loisirs. Si Beyrouth accumule toutes les fonctions, le centre-ville constitue la symbolique même de cette accumulation, le «lieu de la mémoire collective». C'est en ce sens que l'on parlera du centre-ville comme d'un espace public, du lieu de l'échange par excellence, qu'il soit symbolique, économique ou, plus largement, social. On serait tenté de définir ce centre-ville comme la synthèse inachevée d'une ville complexe et changeante, reflet de son histoire, résumé du présent et perspective d'avenir.

Dès lors, il apparaît a posteriori presque trivial de voir dans le centre-ville le théâtre initial du conflit qui éclate le 13 avril 1975. Un autobus ramenant des Palestiniens dans leur camp à Tel Zaatar tombe sous le feu de partisans phalangistes à Ain El Remaneh. Ces 27 morts, sur ce qui allait devenir la «Ligne verte», scellent le sort d'un pays, d'un peuple et d'une ville pour quinze années durant lesquelles toute logique de rapports pacifiés entre les groupes sera bannie au profit de replis communautaires et de désirs de conquête.

Le corollaire pour la capitale libanaise se traduit par une division de la ville non plus fonctionnelle, telle que l'auraient souhaitée les urbanistes les plus ambitieux, mais bien communautaire (presque exclusivement). De fait, penser Beyrouth comme unité urbaine, comme un tout, devient un problème insoluble.


 

 

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CHAPITRE I

II - La disparition du centre et les nouvelles formes d'urbanisation

Il convient à ce stade de préciser que la séparation communautaire n'est pas apparue ex nihilo et par elle-même. Elle existait avant le conflit, quoique tempérée par d'autres facteurs. Le principe de division ne réside donc pas dans cet état de fait, mais dans la dynamique de séparation imposée par les armes, un processus organisé et finalisé autour d'acteurs et d'institutions.

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La destruction d'un centre : «la ville et le vide»

Sans prétendre dresser un historique de la destruction du centre-ville de Beyrouth, il est important de noter que cette dernière est quasi immédiate et relativement systématique (ou encore méthodique). La plupart des auteurs soulignent la convergence des stratégies de destruction vers ce centre convoité par tous. Faute de ne pouvoir le conquérir, les groupes rivaux s'acharneront à le détruire, à l'exclure. Le centre ville a été détruit et re-détruit pour ce qu'il symbolisait, beaucoup plus que pour les fonctions effectives qu'il avait encore. Il a été détruit par ceux qui n'en avaient pas l'usage, et non par ceux qui le pratiquaient régulièrement.

Dès lors, «[Une] ligne se creuse sur la destruction de l'espace public de la mixité par excellence : le centre-ville, qui disparaît avec d'autres espaces de même fonction. Elle ne s'installe pas dans le vide, elle le crée».

Cet espace vide au coeur de la cité traduit la disparition de la symbolique centrale, de rôle du centre en tant que lieu privilégié de la mémoire collective et, serions-nous tentés de dire, sélective. Comme le montre clairement le document support, le vide qui se creuse au sein de la ville constitue une rupture nette dans l'unité du tissu urbain. Jad Tabet montre de façon allégorique comment ce vide représente le contraire même de l'urbain : «Une place vide, une rue déserte, un terrain vague, évoquent le danger, la mort : lieux propices au guet-apens, espace de délinquance, d'illégalité». Ce centre apparaît comme un dehors de la ville.

On peut ainsi interpréter la destruction du centre de Beyrouth comme un retour de la barbarie au coeur même de la ville. Pourtant, la fondation de la ville comme principe d'organisation des rapports sociaux, de gestion du lien social, ne repose-t-elle pas sur le refoulement de la barbarie à l'extérieur même de ses murs ? On connaît l'opposition traditionnelle du dehors de du dedans, illustrée par les remparts autour de la ville et les portes se fermant éventuellement sur la menace extérieure. En effet, dans la vision traditionnelle de la ville, la menace vient de l'extérieur et il s'agit pour les citadins de s'en protéger en se regroupant dans une unité cohérente et unie vis-à-vis de l'extérieur.

Or le problème, posé en ces termes, prend une forme inédite à Beyrouth. En effet, la barbarie ne vient plus de l'extérieur, mais du coeur même de la ville. La menace surgit du centre même de la ville, et non plus du dehors. Elle ne revêt plus les traits d'animaux mythiques ou de sauvages stigmatisés; c'est la forme humaine qui menace la capitale, qui porte atteinte à son intégrité. Le centre apparaît alors comme «une terre sauvage où seuls se trouveraient en sécurité ceux qui seraient prêts à défier la mort : l'assimilation de la ville à la jungle semble ici prendre son sens propre».

On peut poursuivre la métaphore de la jungle, reprise d'ailleurs par les Beyrouthins eux-mêmes, par les perspectives offertes par la vue de la ligne de démarcation, désormais communément appelée «ligne verte». La végétation s'empare des espaces à l'abandon et demeure la seule vie possible dans un espace dominé par une violence arbitraire, celle des derniers occupants de la zone : les snipers. Dès lors, ce centre détruit, ou l'image que l'on s'en fait (il n'est pas accessible), va modeler des systèmes de représentations de la ville par ses habitants. La survie dépend de règles diffuses, d'un «code d'utilisation».

On distingue dans la nouvelle géographie urbaine de la ville " la géographie imposée par les armes " des éléments constants et d'autres fluctuant selon le contexte politique, militaire ou économique. Cette géographie comporte des règles et des repères dont l'origine, pour les uns et pour les autres, est la frontière divisant précisément la capitale libanaise en deux. L'image est d'autant plus claire que cette limite est faite d'une série de voies bloquées, d'anciens grands axes transversaux sans issue, de rues obstruées par des tas de sable, de terre. On parlera pour la «ligne verte» de mur, dans la mesure où cette dernière est largement perçue comme telle. En effet, elle constitue un lieu d'affrontements incessants, aléatoires.

Parallèlement à la destruction du centre ville et à la recomposition de l'espace urbain qui en découle, la ville ne cesse de croître, de se développer, sous des pressions diverses, et principalement liées aux phénomènes de migrations. Ainsi la croissance urbaine à Beyrouth, comme par le passé, constitue en premier lieu un phénomène de déconstruction sociale. Le principe de répartition des populations est dès lors marqué par la recherche de la sécurité.

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L'affirmation dans l'espace d'un principe de ségrégation violent

C'est vis-à-vis de ce «mur de feu» que se définissent les espaces environnants. Ce vide barbare, cette jungle urbaine, est érigé en définition, certes négative, de la ville. Les espaces avoisinants " qu'il s'agisse de rues, de pièces exposées " sont désertés, au profit d'une recherche de sécurité vers l'extérieur de ce centre devenu menaçant. Pour reprendre la métaphore précédemment évoquée, on cherche à se protéger du centre. On lui tourne le dos. Et les points de passage, de jonction, entre le différents espaces constitués, sont à l'image des portes des cités médiévales. Mais elles ne sont plus aux limites de la ville, protégeant sa spécificité et son urbanité. Elles sont à l'intérieur même de celle-ci, introduisant une coupure fondamentale de l'espace urbain.

Pourtant, elles restent encore le lieu de l'échange, le poumon de la ville. Si l'on se protège de «l'autre côté», il n'en demeure pas moins que la scission de la ville n'est pas stricte. La communication entre les deux grands ensembles constitués n'a jamais été et ne sera jamais rompue, dès lors que la division semble échapper très vite à ses propres auteurs pour s'imposer comme principe à tous. Cette division est subie par tous, et imposée par une minorité. Sa violence ou, au contraire, son laxisme, se traduisent, selon les périodes, par des velléités d'échange, ou plus simplement une tolérance. Cette dernière se traduit par la perméabilité des points de passage, le pouls de la situation politique. Car on l'aura compris, la caractéristique principale de la nouvelle organisation de l'espace urbain repose sur un principe de ségrégation violente.

La recherche des lieux garants de la sécurité individuelle repose en premier lieu sur le groupement autour d'identités confessionnelles. Mais la division ne suffit pas pour se prémunir des dégâts de la guerre. Il faut aller toujours plus loin pour se protéger. L'insécurité perdurant dans les espaces communautaires, les migrations d'habitants de Beyrouth vers des lieux réputés sûrs, c'est-à-dire au-delà de la portée de l'artillerie, atteignent des proportions notables. On dénombre sur toute la durée du conflit 355 604 personnes déplacées, soit 70 531 familles, de leur région d'origine à cause de la violence guerrière.
Les habitants du secteur oriental de Beyrouth municipe ont migré vers les banlieues du littoral nord ou les premières collines du Metn et du Kesrouan; les Chrétiens du secteur occidental se sont d'abord repliés sur la banlieue immédiate de la ville (Sinn el Fil par exemple), puis, fuyant encore les combats, vers le Kesrouan. Les Musulmans vivant à l'est ont eu des itinéraires plus complexes. Ainsi, les sunnites se sont regroupés au centre-ville, ou encore dans des quartiers nouvellement développés (Verdun par exemple); les survivants Palestiniens ont rejoint leur compatriotes à Sabra et Chatila, alors que les chi'ites se rabattaient sur le sud de la ville.

Néanmoins, à l'aspect intra-urbain des migrations se greffe une composante non négligeable des flux de population. En effet, la guerre déborde largement de la capitale, ce qui crée des mouvements de populations accélérés, qu'il s'agisse de l'exode des Chi'ites du Sud sous la pression des invasions israéliennes ou de la fuite des Chrétiens du Chouf. Evidemment, ces nouvelles populations contribuent aux accumulations communautaires autour des nouveau pôles constitués, qu'il s'agisse du secteur Chrétien ou de la partie occidentale de la capitale.

Quelles sont alors les conséquences de tous ces mouvements ? Ils entraînent évidemment des mutations considérables de l'espace, tant rural qu'urbain : la ville change de physionomie, soit par apport, soit par départ de populations. L'arrivée massive et rapide de réfugiés ruralise des quartiers cossus en l'espace de quelques jours; ailleurs, le départ de populations pour des lieux plus sûrs vide des quartiers entiers de leurs éléments dynamiques. Dans les régions moins touchées par la guerre, une forte pression démographique entraîne une spéculation foncière effrénée sur les terrains jusque là agricoles et la rapide disparition de ceux-ci au profit d'immeubles de rapport. C'est entre 0 et 400 mètres d'altitude que le développement a été spectaculaire. Des petites villes et de gros bourgs comme Jounieh, Kaslik, Dbayeh, Khaldé, Jbail et Saïda sur le littoral, ou Bikfaya, Broummana en altitude ont connu un développement spatial remarquable, «leur centres à architecture plaisante disparaissant au profit d'un modernisme mal assimilé».

Deux types d'urbanisation sont effectifs : l'un, celui des résidences balnéaires, et l'autre, celui des quartiers illégaux. Des quartiers illégaux dans leur intégralité sont érigés pour absorber les populations réfugiées, et particulièrement Chi'ites. Le Sud de la ville, avec les quartiers de Ouza'ï et de Chiyah, croît en gagnant sur les anciennes oliveraies et sur les dunes. Les zones inconstructibles bordant les pistes de l'Aéroport International de Beyrouth sont elles-aussi envahies. Sous-équipés, sous-intégrés, ces quartiers contribuent à déséquilibrer et à déstructurer une ville déjà bancale : ils ajoutent à la densification de la partie occidentale de la ville en y exerçant une pression démographique supplémentaire, et complexifient la structure de la population de Beyrouth Ouest. Le secteur occidental, de part la discontinuité confessionnelle qu'il comporte, est un enclave dont le potentiel de dégagement est quasiment nul.

Parallèlement, la construction de stations balnéaires et de grand complexes résidentiels, que ce soit au Nord, vers Jounieh ou au Sud, vers Damour, s'inscrit dans une logique au départ «touristique» mais très vite devenue sédentaire. En d'autres termes, il s'agit là de migrations à caractère plus ou moins définitif, mais réservées aux nantis (à ceux qui étaient auparavant propriétaires) qui avaient abandonné leur appartement en ville. Les «Chalets» (petits appartements dans les complexes balnéaires) se multiplient et deviennent des résidences principales. Là aussi, la densification est flagrante, mais la pression sur Beyrouth n'a pas lieu d'être, dans la mesure où le secteur Est de la ville a tendance à se vider pour se déverser toujours plus au Nord, autour de Jounieh ou plus marginalement au Sud vers Saïda.

Pour reprendre les conclusions de M. F. Davie, «Il en est résulté [de ces mouvements de population] une ville gauchie, avec la partie orientale vidée et la partie occidentale saturée d'hommes; dans les deux parties de la ville, la population d'origine est remplacée par des ruraux ou des banlieusards, réfugiés ou miliciens».
Beyrouth apparaît donc comme une ville vidée de son centre, de sa substance. L'accès à la centralité, faute d'avoir pu être réparti de façon équitable, est interdit à tous. La guerre impose une réécriture de la ville par ceux qu'elle n'était pas parvenue à intégrer et qui se la sont partagée. Au nom d'une décentralisation (forcée, serait-on tenté de dire), la ville est décapitée. Les liens traditionnels de sociabilité sont effacés, avec la destruction des espaces publics, des lieux d'échanges. On assiste à la destruction d'une centralité sélective, mais qui ne s'accompagne pas de l'émergence d'une centralité nouvelle. En effet, la communautarisation de l'espace constitue une tentative de substituer à la complexité passée des solutions simplistes : celles de la division érigée en principe.

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Les divisions comme principe

Dans la nouvelle géopolitique urbaine de Beyrouth, le principe de territorialité l'emporte sur le principe de fonctionnalité. L'instauration progressive de nouvelles donnes, les conditions d'urbanisation, mènent inexorablement à une perte de la culture urbaine, de la notion de citadinité. Il s'agit en quelque sorte d'un nivellement par le bas. Les nouveaux principes qui régissent l'espace urbain ne sont pas des facteurs d'intégration urbaine.

L'éclatement de la structure urbaine

Les banlieues, espaces d'accueil privilégiés des réfugiés et autres migrants, se sont compartimentés en micro-espaces ethniquement, socialement ou confessionnellement homogènes, chacun quadrillé par des milices issues de ces milieux, chacun avec une allégeance idéologique particulière. Le statut économique des migrants n'est en outre pas sans conséquence dans le type d'urbanisation privilégié.

A titre d'exemple, l'afflux d'hommes a pu s'accompagner d'un afflux de capitaux, comme ce fut le cas dans les régions de Zouk et de Jounieh. Il en est découlé une urbanisation directement liée à l'investissement dans le foncier. A contrario, les extensions chi'ites du Sud de Beyrouth n'ont pas permis la constitution d'une telle offre de logements, de services. En effet, les populations concernées, réfugiées du Sud principalement, n'étaient en majorité pas en mesure de consommer, et encore moins d'investir.

Au compartimentage résidentiel se superpose, par nécessité, un réseau d'infrastructures lourdes. Des ports, des aéroports, des stations de télécommunication par satellite ont été construits, sans lien direct avec l'urbanisation. Répondant aux nécessités d'approvisionnement déclarées de chacune des factions, ces nouvelles voies d'échange ont essaimé de façon sauvage, soit que l'on exploite des structures déjà présentes (AIB " aux mains des milices chi'ites et sous les canons du Parti Socialiste Progressiste druze " et cinquième bassin du port de Beyrouth " aux mains des Forces Libanaises " réquisitionnés, autostrade de Jbail transformée en piste d'atterrissage par les FL, etc.), soit que l'on en construise de nouvelles (ports illégaux dans chaque crique propice, terminaux d'hydrocarbures, aéroport de Damour mis en place par l'armée israélienne en 1982 etc.) Le réseau routier lui même a connu un développement avec de multiples objectifs, qu'il s'agisse de désenclaver telle ou telle région : la «route Karamé» percée par les forces du PSP de Walid Joumblat, ou encore la voie rapide Antélias-Bikfaya tracée par les Gemayyel pour connecter rapidement leur fief au littoral.

Cette urbanisation polycéphale a naturellement provoqué l'éclate ment des services. Ainsi, les banques, paralysées par les combats urbains et la coupure de la ville se sont concentrées à Dora, sur l'axe routier desservant l'Est et le Nord, entièrement en territoire Chrétien. Les grossistes sunnites du centre ville se sont éparpillés à Hamra, Mazra'a, Verdun, Mar Elias. Les souks traditionnels et les halles se sont redéployés : à l'Est, on assiste à un glissement entre Achrafieh d'abord, et Sinn el Fil ensuite (éloignement progressif par rapport aux lignes de front); à l'Ouest, le mouvement est plus complexe. Il s'agit plutôt d'un éclatement, très lié au contexte géopolitique instable de la zone.

Enfin, les loisirs " eux-aussi " ont subi des modifications : un dédoublement s'opère, marquant la naissance d'un nouveau noyau, déjà évoqué : celui de Kaslik-Jounieh, pour le secteur Chrétien.

On remarque donc, parallèlement à la destruction du centre ville et à l'effacement du symbole qu'il représentait, une multiplication des structures urbaines en périphérie. Qu'il s'agisse de services ou d'infras tructures, des dédoublements s'opèrent qui traduisent une nouvelle interprétation de la fonctionnalité des espaces. En effet, le référent n'est plus Beyrouth municipe, mais de nouvelles unités géopolitiques dont la cohérence ne repose que sur la stabilité et la puissance des noyaux miliciens qui en assument la charge. Les développements urbains de la ville de Beyrouth entre 1975 et 1991 ne sont donc pas seulement le fruit d'une logique d'offre et de demande de logements et de services, comme semblent l'illustrer a priori les mouvements de population fuyant les combats.

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L'emprise d'idéologies miliciennes dans le développement urbain

Le principe de l'exclusion régit les nouveaux espaces constitués. Ces derniers se structurent les uns en opposition au autres, de façon introvertie, mais sans que puisse émerger une nouvelle forme de centralité. La carte analytique illustrant les «Migrations intra-banlieues après 1978» montre bien comment les mouvements de population s'orientent dès lors de façon quasi exclusive vers l'une ou l'autre des deux grandes zones, selon l'origine géographique des migrants, mais aussi les mouvements devenus endogènes à ces zones. En effet, il devient vite inconcevable d'envisager des mouvements alternatifs quotidiens à travers la «Ligne verte», dans la mesure où la perméabilité de celle-ci n'est en rien garantie. Les mouvements de population après 1978 confirment donc l'effacement du centre ville comme principe d'organisation de l'urbain. Beyrouth devient dès lors une «ville scindée en deux périphéries», sans aucune relation positive au centre.

Voici comment Jad Tabet décrit la nouvelle urbanisation à l'Est: «Tissu informe, répétitif et monotone, grisaille sans centre et sans noeuds, où les interstices laissés par une croissance sans vides sont comblés par les centres commerciaux, les supermarchés, les salles de jeux ou les centres balnéaires. Lieux de l'anti-mémoire : non seulement par l'absence de noeuds, de signaux et de repères, mais surtout par l'indistinction, par l'absence de limites».

Pourtant, sous cette absence de repères clairs, de signes traditionnels de la ville, comme le centre, ses prolongements, les faubourgs, ne signifie pas l'absence de tous repères. En effet, l'urbanisation à Beyrouth est bien le fruit d'idéologies miliciennes, comme le montre M. F. Davie. La périphérie est dès lors le lieu majeur d'affrontement non pas d'armées dans une logique militaire, mais de milices dans une logique idéologique. L'enjeu n'est ainsi pas une domination de type militaire sur un territoire, mais la victoire d'une idéologie sur une autre. Or les idéologies en présence sont fondamentalement rurales, en ce sens qu'elles manifestent une absence totale de culture urbaine, et en particulier un mépris total pour la logique de coexistence pacifique entre communautés.

Beyrouth est dépossédée en tant que centre d'émission de la citadinité comme forme d'intégration économique et politique à la ville. L'échec réciproque de contrôle de la ville et de ses richesses, source de pouvoir économique et politique, a des conséquences sur l'urbanisation du littoral, celui-ci devenant l'espace de remplacement du centre ville. L'urbanisation du littoral est la marque de nouveau espaces idéologiques, coeurs de territoires idéologiques. Ainsi, on a vu que l'activité bancaire s'est déplacée du centre vers Dora, sur l'axe reliant l'Est au Nord. Or ce mouvement n'avait pas seulement pour but de fuir la zone des combats. La concentration des banques en un point a permis d'assurer la pérennité du contrôle économique par les financiers libanais, majoritairement chrétiens et sympathisants de l'idéologie économique libérale prônée par les milices chrétiennes, contrairement à celles avancées par les milices nationales ou arabistes. Il est découlé de cette position avantageuse des transferts de capitaux en provenance des autres agences, notamment lors des migrations ou des envois des émigrés. Cet afflux était en outre couplé à un apport démographique quantitativement et qualitativement satis faisant (main d'oeuvre qualifiée et homogène confessionellement).

Une partie des capitaux dégagés " certains licites, d'autres d'origine plus douteuse " a été investie dans l'immobilier, dans des secteurs potentiellement porteurs (éloignés des zones de combats) : Jounieh et Kaslik son des illustrations parfaites de ce phénomène. Beyrouth est peu à peu délaissée par les milices chrétiennes, ces dernières disposant d'espaces économique de rechange. La ville n'était pas un lieu à protéger dans la mesure où sa destruction ne gênait pas le fonctionnement de l'espace idéologique. Le repli s'est opéré autour des secteurs privilégiés par l'activité économique et idéologique. Ainsi, c'est à Jounieh que se situent les principaux émetteurs de télévision et de radio chrétiens. C'est aussi à quelques kilomètres au sud de Jounieh que se situe la principale source d'approvisionnement électrique du secteur Chrétien : la centrale thermoélectrique de Zouk.

Par contre, Beyrouth Ouest n'a pas vu éclore un tel système. La lisibilité de la ville disparaît vite, car les nombreuses milices en présence ne sont pas parvenues à former une entité idéologique monolithique, de par leur disparité idéologique et confessionnelle (les deux étant souvent liées). De plus, l'origine rurale de ces milices, plus marquée qu'à l'Est, leur absence de pratique des circuits économiques urbains, ralentit ou compromet toute véritable structuration économique de l'espace. On parle pour le Sud de la ville de «village de rechange», dans la mesure où les populations constitutives sont majoritairement issues des exodes liés aux invasions israéliennes de 1978 et 1982. Plus encore que les populations urbanisées avant la guerre, ces dernières ne peuvent en aucun cas développer de culture urbaine.

Contrairement au phénomène enclenché dans la partie orientale de la ville, où des centres de remplacement, voire une ville entière de rechange ont vu le jour, la partie occidentale s'est en quelque sorte ruralisée, conservant quelques composantes urbaines vitales sans en développer de nouvelles. Certes, quelques opérations de spéculation immobilière ont eu lieu, mais seulement de façon ponctuelle, par îlots, au milieu des taudis, des squats et des constructions illégales. L'avantage spatial de se trouver dans la ville elle-même ne leur a paradoxalement pas permis d'accéder au centre : comme pour les maronites, les guerres que les milices ont menées à Beyrouth on détruit la source de richesses potentielles qu'elles pouvaient espérer en tirer. «La périphérie occupant le centre est restée périphérique», d'autant plus que les Chi'ites n'avaient de continuité territoriale ni avec leurs fiefs du Sud (séparés par les Druzes), ni avec la Bekaa (séparés par les Maronites).

La population sunnite de Beyrouth, urbaine de longue date, était privée de ses lieux de pouvoir économique : le port et le centre ville. Elle est progressivement envahie dans son territoire par les réfugiés chi'ites. La population sunnite abandonne alors un certain nombre de quartiers (Ras Beyrouth, Mazra'a, Mar Elias etc.) pour se concentrer dans deux points principaux : Verdun et Tallat Khayyat. D'autres préféreront s'installer à Tripoli ou à Saïda, bastions sunnites s'il en est. La réalité géopolitique n'en demeure pas moins, pour les Sunnites, particulièrement désavantageuse : noyés dans une marée chi'ite, ils sont en outre coupés de leurs fiefs extérieurs par le secteur Chrétien et le Chouf (druze). L'émergence d'un centre sunnite est donc dès le départ compromise.

Dans ces trois cas, il s'en est suivi une urbanisation en grappes du littoral, plus l'expression de son compartimentage en territoires idéologiques qu'une extension «classique» de la ville. chaque espace idéologique, quadrillé par des milices différentes, avait nécessairement une expression urbaine particulière sur le terrain; chaque idéologie sécrétait une ville différente. Ainsi, le secteur Chrétien, contrôlé par les Forces Libanaises, se constituait en territoire progressivement autonome par rapport au reste du Liban. Toutes les administrations de l'Etat étaient dédoublées, la vie économique était aux mains de compagnies créées de toutes pièces par cette même milice, par des sympathisants ou fortement contrôlées par la «Caisse nationale», embryon de Ministère des finances. La continuité territoriale des banlieues de Beyrouth Est autorisait l'étalement des centres de remplacement. Le port de Jounieh était le centre de l'activité commerciale, de la propagande, de soins hospitaliers.

L'autoroute littorale (autostrade) permettait un accès continu à tous ces services, le dispositif étant complété, comme nous l'avons vu, par un capital immobilier dense. De plus, l'électricité de la centrale de Zouk et l'usine de traitement d'eau de Dbayeh (très endommagée en 1989-90), ainsi qu'un relais satellite contribuaient à faire de ce secteur une entité relativement autonome. D'autres projets " avortés " devaient sceller cette autonomie, comme l'aéroport de Jbail (sur une section d'autoroute) ou encore un nouveau port. mais par dessus tout, il est à noter que cet ensemble était parfaitement quadrillé, idéologiquement et militairement, par une milice entraînée et motivée.

Par contre, le territoire chi'ite de Beyrouth ne pouvait se permettre une telle extensions territoriale. L'urbanisation sur le littoral se limitait à un étalement de constructions illégales, notamment autour de l'aéroport, et à une jetée à Ouza'ï, pour les besoins du commerce local.

Le territoire druze, quoique pourvu d'avantages certains, n'a pas su dégager un véritable centre. En effet, malgré la continuité territoriale, l'homogénéité confessionnelle, aucune des villes du Chouf n'est parvenue à accumuler des fonctions capables de contrebalancer Beyrouth comme l'a fait Jounieh au Nord par exemple. On peut trouver plusieurs explications à cela : la première, c'est l'absence de continuité entre Beyrouth et le Chouf, qui de fait ne peut pas bénéficier des ressources de la capitale. Ensuite, il faut noter la modestie des villes druzes, d'autant que l'exode des Chrétiens du Chouf s'est accompagné de la destruction, par le PSP, des riches centres touristiques dont ils avaient la gestion sur la route de Damas (Aley, Sofar etc.). Enfin, ni l'aéroport de Damour (construit par Tsaal), ni la centrale électrique de Jiyyé ne pourront être utilisés. Mais par-dessus tout, c'est probablement la faiblesse numéraire des Druzes qui explique le faible développement du Chouf comme alternative véritable à la capitale.

Il est donc notable de voir que du principe de division né de l'application des thèses miliciennes n'émerge pas de nouvelle centralité. Si cette affirmation frise l'évidence pour un secteur occidental éclaté, ou pour un secteur druze trop isolé, il n'en est pour autant pas de même pour le secteur Est. En effet, comme nous l'avons vus plus haut, Beyrouth Est et son extension au Nord se développe dans le sens d'une autonomisation toujours plus grande vis-à-vis de Beyrouth municipe, vis-à-vis de la centralité traditionnelle relative au centre ville. Néanmoins, l'apparition d'une nouvelle forme de centralité encore difficile à entériner. Il faut en effet se demander si le secteur Est a été en mesure de produire une nouvelle forme de centralité, ou au pire, de s'approprier la centralité étatique.

On serait tenté de prétendre que la période de domination maronite suivant l'invasion israélienne de 1982 correspond à une confusion relative entre la centralité étatique (déplacée) et une milice. La deuxième Présidence Gemmayel correspond à un renforcement du rôle du Parti Phalangiste dans le pouvoir d'Etat, donc à l'emprise d'une milice puissante sur les rouages de l'Etat. On assiste donc à la constitution d'une forme de centralité relative, autour du pôle kesrouanais de développement urbain, celui de Kaslik-Jounieh, comme illustré plus haut. Pourtant, aucun centre véritable de voit le jour. Si domination forte il y a, elle ne se traduit pas dans l'urbain par la recherche d'une cohérence globale, d'autres priorités s'imposant.

On revient donc à cette polycéphalie caractéristique du «Strip» oriental : l'urbanisation s'organise autour de l'autostrade par segments. L'incapacité pour les différentes «autorités» de gérer toute forme de pluralité conduit à cette urbanisation segmentaire, comme l'explique Nabil Beyhum : la violence prend le pas sur la négociation, ce qui conduit à substituer la division à la négociation d'un compromis. Les lieux du compromis, de l'échange, de la pluralité, ne peuvent éclore. Or ces lieux, ces espaces publics, sont traditionnellement les émanations d'un centre, que l'on se place aux niveaux politique, économique, culturel ou militaire. En fait, c'est l'incapacité des milices à gérer la pluralité, une coexistence pacifique, qui explique l'éclatement à l'Est à la fin des années 1980. L'accumulation segmentaire se subsitue donc au principe d'intégration.

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Conclusion

A travers la perte de sa centralité urbaine "la perte de la culture urbaine, l'évacuation de la question de la citadinité, l'occultation de la référence au centre, parallèlement à la constitution de deux périphéries segmentaires", et faute d'avoir su gérer ses évolutions internes, la ville de Beyrouth a éclaté. Comme on l'a vu, il est possible d'éclairer les causes de cette chute. Mais ce qui ressort, en dernière analyse, c'est que le coupable n'est pas unique. La culpabilité est partagée. Les renoncements ont été aussi destructeurs que les marques d'arrogance. Les armes ont fait autant de dégâts que l'argent, d'un côté comme de l'autre.

La ville de Beyrouth a été malade, malade de n'avoir su se regarder en face. Le nécessaire dialogue (la citadinité) a été oublié, puis nié. Les Beyrouthins ont dû désapprendre à se parler, faute d'avoir su se métamorphoser. Ultime paradoxe, le pays de l'accueil, comme on se plaît encore à le qualifier, à travers sa capitale, n'a su accueillir les siens.

En 1991, le conflit étouffé laisse derrière lui les cendres fumantes de la ville de Beyrouth. Lacérée, trahie, violée, meurtrie, mais pas effacée. La métaphore du Condor ne saurait pourtant illustrer l'avenir proche ou imaginé de la capitale, par le biais de son centre. C'est ce coeur brûlé que l'on veut reconstruire. Mais les libanais, et en particulier les habitants de Beyrouth sont-ils prêts à réinventer une citadinité ? Ou encore, l'Etat est-il capable de prendre en main cette réinvention ? Les évolutions récentes montrent qu'il a la prétention d'initier ce que personne n'avait osé faire : ouvrir la voie du centre.

Tableau 2 : Dispersion et/ou paralysie des fonctions urbaines de Beyrouth

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Chadi Romanos

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