Itinéraires identitaires chez des immigrants libanais de Montréal :
le cas de l'identité confessionnelle (CHAPITRE I)
by Karim Lebnan
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Liste des Tableaux
Tableau I Répartition confessionnelle de la population au Liban, 1932, 1990 et 1998
Tableau II Répartition actuelle des sièges au Parlement libanais en fonction de l'affiliation confessionnelle
Tableau III Répartition confessionnelle des Libanais, selon l'origine ethnique, au Québec en 1991
Tableau IV Auto-identification au «nous»
Tableau V Mariages et unions de fait des informateurs
Université de Montréal
Département d'histoire
Faculté des arts et des sciences

Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures en vue de l'obtention du grade de Maître ès arts (M.A.).

© Karim Lebnan 2002 -2009

Karim Lebnan is born in Quebec to a Lebanese father and a French Canadian mother, Karim Lebnan attended classes for one year at the Institute for Scene Art and Audio-visual Studies (IESAV) at the Saint-Joseph University in Beirut before studying Movie making at the University of Montreal (B.A.) After a few years of working in movies, he took back studying to obtain a Master degree at the History department at the University of Montreal. His research on the Lebanese community in Montreal is partly inspired by Quebec studies on ethnic identity (in particular the works of ethnologists Deirdre Meintel and Ignaki Olazabal) and on the other hand, by the told story. Father of two kids, Karim Lebnan lives presently in Montreal. contact

Karim Lebnan est né au Québec de père libanais et de mère québécoise, Karim Lebnan a étudié une année à l'Institut des Études scéniques et Audiovisuelles (IESAV) de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth avant de poursuivre ses études en cinéma à l'Université de Montréal (B.A.). Après quelques années de travail en cinéma, il reprend les études pour compléter une maîtrise au Département d'histoire de l'Université de Montréal. Sa recherche sur les Libanais de Montréal s'inspire, d'une part, de la démarche des nouvelles études québécoises sur l'identité ethnique — notamment les travaux des ethnologues Deirdre Meintel et Ignaki Olazabal — et, d'autre part, de l'histoire orale. Père de deux enfants, Karim Lebnan vit actuellement à Montréal. contact

sections
Abstract - Sommaire
Liste des tableaux
Page d'identification du jury
Dédicace - Remerciements
INTRODUCTION
 
CHAPITRE I : ELEMENTS DE CONTEXTE
  Un portrait religieux du Liban
     Les chrétiens
     Les musulmans
     Les israélites
     Le confessionnalisme
  Un portrait de la communauté libanaise du Québec
     Périodisation des mouvements migratoires libanais
     Un profil statistique des Libanais du Canada et du Québec
     Une revue des recherches récentes sur les immigrés libanais
  Conclusion
CHAPITRE II :
METHODOLOGIE, PROFIL DES INFORMATEURS ET BREVE ANALYSE DES ITINERAIRES
  Méthodologie
  Le profil des informateurs
  Une brève analyse des itinéraires
     Des parcours uniques : un aperçu de chacun
     Portrait de groupe : quelques caractéristiques significatives
  Conclusion
CHAPITRE III :
ANALYSE DES ENTRETIENS
  La structure des récits de vie
  L'expérience religieuse racontée
  La prégnance de l'identité nationale libanaise
  Conclusion
CONCLUSION GÉNÉRALE
BIBLIOGRAPHIE
 

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INTRODUCTION

Dans quelle mesure les immigrants libanais de Montréal se définissent-ils à partir de leur identité confessionnelle ? Quelle place occupe l'appartenance confessionnelle dans l'identité des immigrants libanais de Montréal ?

Ces questions, à la base de notre mémoire, ont été motivées par trois éléments : un débat libanais, une interrogation personnelle et un constat historiographique. Le débat libanais qui nous a encouragé à faire cette étude est, en fait, la polémique récurrente sur la définition de l'identité libanaise — polémique qui secoue constamment le Liban, parfois de façon tragique. Notre intérêt pour cette problématique a aussi été aiguisé par la lecture de toute une littérature scientifique qui soutient que, même en contexte migratoire, les Libanais restent très attachés à leur particularisme confessionnel : cette conclusion nous a surpris. Enfin, lorsque nous avons constaté le peu de place que les recherches sur l'immigration occupaient dans l'historiographie québécoise, nous avons été convaincu que cette recherche était à faire.

 

L'identité religieuse et confessionnelle[1]

Puisque l'identité confessionnelle est au cœur de notre démarche, il nous semble important de définir quelque peu ce concept avant d'aller plus loin. D'emblée, nous devons admettre qu'à notre point de vue, il n'est plus possible, au XXI esiècle, de concevoir la religion comme quelque chose d'a-historique, comme une réalité immanente et figée. De fait, il est clair que les identités (religieuse et confessionnelle) ne peuvent être considérées comme un legs reçu tel quel de nos parents. Au contraire, nous pensons que l'identité religieuse et l'identité confessionnelle sont liées à un environnement social, culturel et politique donné. Au surplus, nous pensons que ces identités se construisent à partir d'un réservoir de ressources symboliques. De cette façon, à certaines périodes de l'histoire et selon le cadre social et politique, différentes ressources symboliques sont mises de l'avant. Bien évidemment, chaque personne choisit dans ce réservoir les ressources symboliques qui la rejoignent le plus. Qui plus est, la définition que chacun donne à cette ressource est particulière. Cette conception des identités (religieuse et confessionnelle) s'inspire de la lecture des travaux de la sociologue française Danièle Hervieu-Léger[2]. Hervieu-Léger avance que l'identité religieuse est le résultat d'une « trajectoire identificatoire », ce qui explique l'extrême pluralité des constructions identitaires possibles.

 

Hypothèse de travail

C'est à partir de ces réflexions que nous avons construit notre hypothèse de travail. Nous avançons que les immigrants libanais de Montréal remodèlent leur identité et que la part du religieux dans celle-ci est appelée à diminuer parce qu'ils sont, jusqu'à un certain point, coupés de l'environnement libanais qui favorise l'identification confessionnelle. Nous croyons que les immigrants libanais de Montréal revoient à la baisse l'importance de l'affiliation confessionnelle parce que le cadre social, culturel et politique québécois est moins marqué par la différenciation confessionnelle que ne l'est le cadre libanais et parce que la société québécoise est plus sécularisée que la société libanaise. Autrement dit, nous pensons que les immigrants libanais — en contexte montréalais — construisent une identité plus large, moins axée sur l'appartenance confessionnelle.

Pour infirmer ou confirmer notre hypothèse, nous avons choisi d'utiliser une approche s'appuyant sur l'histoire orale parce que nous étions convaincu qu'il nous fallait une approche très fine pour pouvoir circonscrire notre objet de recherche; une approche qui permettrait aux immigrants de Montréal d'exprimer le plus clairement et le plus librement possible leur pensée. Cette approche devait aussi nous permettre d'observer les habitudes religieuses des immigrants libanais de Montréal. Dès lors, une approche reposant sur une enquête de terrain, avec en son centre des d'entretiens semi-directifs, nous a semblé être la méthodologie la plus appropriée pour un objet comme le nôtre. Aussi, notre démarche s'inspire à la fois de l'histoire orale et de l'approche de terrain propre à l'ethnologie. Notre corpus d'analyse est constitué de onze histoires de vie recueillies auprès d'immigrants libanais vivant sur l'île de Montréal.

Pour rendre compte de notre cheminement et des résultats de notre enquête, nous avons divisé notre mémoire en trois chapitres. Dans le premier chapitre, nous abordons les éléments de contexte nécessaires à la compréhension de notre problématique. Ainsi, dans une première partie, nous nous intéressons au contexte libanais : nous faisons un portrait religieux du Liban par la description succincte des diverses communautés confessionnelles libanaises et nous expliquons la structure politico-juridique confessionnelle du Liban (le confessionnalisme). Dans une deuxième partie, nous passons en revue la littérature sur les migrations libanaises, nous brossons un profil statistique des Libanais du Québec et du Canada et nous donnons un aperçu des institutions libanaises de Montréal.

Dans le chapitre second, nous présentons la méthodologie que nous avons privilégiée dans notre enquête et nous motivons ce choix. Après quoi, nous décrivons les itinéraires migratoires de nos informateurs en veillant à faire ressortir aussi bien les particularismes que les traits communs de ces parcours.

Dans le troisième chapitre, nous analysons en profondeur les histoires de vie recueillies. L'analyse s'organise en deux grandes parties. La première partie s'attache à la structure des récits de vie tandis que, dans la seconde, nous sondons les diverses facettes de l'expérience religieuse racontée.

Notes

1 S'il est courant dans la littérature scientifique de ne pas faire de distinction entre l'identité religieuse et l'identité confessionnelle, dans notre recherche, lorsque nous utilisons le mot confessionnel (et ses dérivés), nous faisons référence aux sous-divisions religieuses (catholique romain, maronite, grec catholique, sunnite, chiite, etc.) alors que chaque fois que nous utilisons le mot religieux (et ses dérivés), nous signifions par là les grands ensembles religieux (christianisme, islam, judaïsme).

2 Danièle HERVIEU-LÉGER. «La transmission religieuse en modernité: éléments pour la construction d'un objet de recherche», Social Compass : Revue Internationale de Sociologie de la Religion / International Review of Sociology of Religion, vol. 44, n o1, 1997, p. 138. Danièle Hervieu-Léger s'intéresse depuis les années soixante-dix aux questions religieuses. Ces dernières années, elle a beaucoup réfléchi au rapport entre la modernité et les diverses traditions religieuses (remise en question de la conception classique de la sécularisation). Elle s'est aussi penchée sur les formes de religiosité et sur les mécanismes de construction et de transmission de l'identité religieuse (notamment la théorie du « bricolage religieux»). Elle est actuellement directrice du Centre d'Études Interdisciplinaires des Faits Religieux rattaché à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris, France).

 

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CHAPITRE I : ELEMENTS DE CONTEXTE

Dans ce chapitre, nous présentons les éléments de contexte nécessaires à la compréhension de notre problématique. Dans un premier temps, nous dressons un portrait religieux du Liban. Après une brève description des différentes confessions présentes au Liban, nous expliquons comment le confessionnalisme y prend forme. Qui plus est, nous présentons un bref historique de l'instauration du confessionnalisme politique au Liban. Nous essayons également de comprendre en quoi le confessionnalisme marque l'identité libanaise.

Dans un deuxième temps, nous faisons une revue de la littérature sur les migrations libanaises. Ce sera l'occasion d'aborder les grandes périodes migratoires libanaises, de dresser un profil statistique des Libanais du Canada et du Québec et de passer en revue les recherches récentes sur les immigrants ou descendants d'immigrants libanais, en s'attardant davantage aux études canadiennes et québécoises. Enfin, nous faisons un rapide survol des institutions libanaises de Montréal.

 

 

UN PORTRAIT RELIGIEUX DU LIBAN

Nous avons déjà évoqué brièvement le système libanais — que les auteurs appellent le confessionnalisme (libanais), le communautarisme (libanais), ou encore, dans un registre moins scientifique, la mosaïque libanaise. Pour notre part, nous nous en tiendrons au terme confessionnalisme dans la mesure où c'est le vocable le plus répandu. Qui plus est, il nous semble le plus explicite puisqu'il indique clairement que ce système repose sur des groupements définis par la confession religieuse. Seulement, pour bien comprendre sur quoi repose le confessionnalisme, il nous a semblé nécessaire, au préalable, de brosser à larges traits un portrait des différentes communautés confessionnelles[3] présentes au Liban.

Le Liban n'est pas mondialement associé à la diversité religieuse par hasard : c'est un pays qui compte un grand nombre de communautés confessionnelles sur son territoire. Parmi celles-là, dix-huit sont officiellement reconnues par l'Etat : treize communautés chrétiennes, deux musulmanes, deux issues de l'islam et une minuscule communauté israélite (juive). Dans la mesure où la très vaste majorité de la population libanaise appartient à une de ces dix-huit communautés confessionnelles, nous nous bornerons, dans ce court exposé, à n'évoquer que ces communautés reconnues par la loi libanaise. Mais avant, rappelons qu'il est extrêmement difficile de quantifier le nombre de personnes attachées à chacune de ces communautés confessionnelles puisque aucun recensement confessionnel n'a été fait depuis celui de 1932. Néanmoins, pour avoir une idée approximative de la taille de chacune des communautés confessionnelles, le tableau I, reprenant le recensement officiel de 1932 et deux estimations récentes nous sera d'un grand secours :

 

Tableau I
Répartition confessionnelle de la population au Liban
1932, 1990 et 1998
(en % de la population libanaise)

Communauté
confessionnelle
[4]

Recensement officiel de 1932

Estimation de 1990[5]

Estimation de juillet 1998 publiée par l'I.M.A.[6]

Maronite

28,8

24

25

Grecque orthodoxe

5,9

20

(chrétiens non-
maronites)

7

Grecque catholique

5,9

5

Arménienne orthodoxe

4,2

4

Arménienne catholique

1,6

 

Evangéliques (confessions protestantes + confession anglicane)

1,5

 

Autres confessions chrétiennes (chaldéenne, assyrienne, syriennes catholique et orthodoxe, latine)

3,3

 

Chiite

19,6

30

32

Sunnite

22,4

20

21

Druze

6,8

6

7

Autres confessions musulmanes (ismaélienne, alaouite)

1,3

 

 

 

Maintenant que nous avons une petite idée de l'importance démographique relative de chacune des communautés confessionnelles, entrons dans le vif du sujet : la description de chacune des communautés confessionnelles. Dans un souci de clarté, nous procéderons par regroupement théologique.

 

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Les chrétiens

Parmi les chrétiens[7] du Liban, l'Etat libanais reconnaît treize communautés : cinq orthodoxes, une évangélique et sept catholiques.

 

Les Eglises orthodoxes

Deuxième communauté chrétienne par de son poids démographique (estimée à 250 000 fidèles) et plus grande Eglise orthodoxe au Liban, l'Eglise grecque orthodoxe (de rite byzantin) (1) est rattachée au patriarcat d'Antioche (installé à Damas même s'il conserve le titre du siège antique d'Antioche[8]). La communauté grecque orthodoxe est surtout urbaine — très présente à Beyrouth. Elle est plutôt polarisée entre une riche bourgeoisie et une classe ouvrière traditionnellement bien représentée dans les partis de gauche. L'Eglise grecque orthodoxe est la seule Eglise orthodoxe chalcédonienne[9] présente au Liban. Les autres Eglises orthodoxes sont des Eglises non-byzantines et il serait peut-être plus exact de les qualifier d'Eglises «séparées» dans la mesure où elles sont complètement distinctes de l'Eglise orthodoxe byzantine[10]. D'ailleurs, historiquement, toutes ces Eglises ont été considérées comme hérétiques aussi bien par l'Eglise grecque orthodoxe que par l'Eglise catholique.

 

Les Eglises orthodoxes «séparées»

La première Eglise séparée du Liban, par son poids démographique, est l'Eglise apostolique arménienne grégorienne (2) (plus souvent appelée Eglise arménienne orthodoxe). L'Eglise apostolique arménienne grégorienne s'est constituée à la suite d'un synode tenu entre 506 et 551 en Arménie et qui rejetait les thèses du concile de Chalcédoine. L'Eglise apostolique arménienne grégorienne regroupe la majorité des Arméniens du Liban — les Arméno-libanais seraient autour de 200 000 au Liban dont de 120 à 150 000 arméniens orthodoxes, de 20 à 30 000 arméniens catholiques et quelques milliers d'Arméniens de différentes affiliations protestantes. Les Arméniens du Liban — toutes affiliations religieuses confondues — sont bien représentés dans certains quartiers ou villes autour de Beyrouth (Bourj Hammoud, Antélias, Badaoui…).

La deuxième communauté rattachée à une Eglise séparée est la communauté syrienne jacobite. L'Eglise syrienne jacobite (3) (souvent appelée syrienne orthodoxe[11]) regroupe, au Liban, autour de 20 000 personnes, majoritairement installées dans la région de Beyrouth. Ses fidèles ont adopté les doctrines monophysites à la suite du concile de Chalcédoine. Cette doctrine reconnaît une seule nature en Jésus-Christ.

C'est de son promoteur, le moine syrien Jacques Baradée (Baradaï), que l'Eglise tire son nom de jacobite.

L'Eglise assyrienne (4) (de 5 à 10 000 fidèles), souvent appelée assyrienne nestorienne ou assyrienne orthodoxe, s'est quant à elle constituée après le concile d'Ephèse (en 431). Ses fidèles ont embrassé la doctrine nestorienne. Schématiquement, cette doctrine affirme distinguer en Jésus-Christ deux personnes. C'est Nestorius, patriarche de Constantinople de 428 à 431, qui s'est fait le propagateur de cette théorie d'où le nom d'Eglise nestorienne.

Enfin, on rencontre une petite communauté — quelques milliers de fidèles — de coptes orthodoxes au Liban. L'Eglise copte (monophysite) (5) s'est constituée au sein du patriarcat d'Alexandrie à la suite du concile de Chalcédoine lorsque ses partisans ont accepté les doctrines monophysites.

 

Les Eglises évangéliques (issues de la Réforme)

La communauté évangélique[12] (6) libanaise n'est pas un tout unifié. En effet, la communauté dite évangélique se trouve être la réunion des fidèles libanais des différentes Eglises protestantes (y compris l'Eglise anglicane) qui, au total, rassemblent autour de 30 000 personnes (en une trentaine d'Eglises). Les Eglises réformées apparaissent au Liban au cours du XIXe siècle et sont le fruit du prosélytisme de missionnaires étrangers — le plus souvent des missionnaires américains ou britanniques. Au Liban, la communauté évangélique tire son importance de son vaste réseau de maisons d'enseignement dont la plus prestigieuse est sans nul doute l'Université américaine de Beyrouth (qui s'est d'ailleurs longtemps appelée le Syrian Protestant College). Il va sans dire que ces maisons d'enseignement recrutent largement en dehors de la seule communauté évangélique.

 

Les Eglises catholiques

La première communauté catholique, par son poids démographique et son apport historique à la construction du fait libanais, est sans nul doute la communauté maronite (7). La communauté maronite est attachée à l'Eglise maronite. Celle-ci est singulière à plusieurs points de vue. Elle est catholique mais n'est pas, à strictement parler, issue de l'uniatisme[13]; elle est de rite oriental, plus précisément de rite syrien mais elle a subi une très grande influence romaine. L'Eglise maronite est ancienne (probablement fondée autour de l'an 585) et son destin est intimement lié au territoire de l'actuel Liban même si elle s'est originellement constituée dans la région de l'antique Apamée (sur l'Oronte)[14]. Aujourd'hui, les maronites seraient autour de 700 000 au Liban. La population maronite est traditionnellement montagnarde. Son fief historique au Liban est le Nord-Liban d'où elle a essaimé, au fil des siècles, en toutes directions mais, au Liban, particulièrement vers le Sud pour devenir très largement majoritaire au Kesrouan, bien présente au Metn, au Chouf et dans le Sud-Liban (principalement dans les bourgs de Jezzine et de Marjayoun). Puis, avec la croissance des villes du littoral, de nombreux maronites se sont établis dans les villes côtières.

Les autres Eglises catholiques présentes au Liban sont, à une exception près — les fidèles de l'Eglise catholique romaine —, issues de scissions d'avec une Eglise mère orthodoxe. Avant de découvrir les communautés qui se sont rapprochées de Rome, rappelons qu'au Liban, l'Eglise catholique romaine (8) (de 3 à 8 000 personnes) regroupe des fidèles de divers horizons. En effet, les latins du Liban sont, soit d'anciens émigrés libanais passés au rite latin à l'étranger puis rentrés au pays, soit des Européens ou des descendants d'Européens installés au Liban, soit des Libanais qui, à la suite d'études dans des établissements catholiques européens, sont passés au rite latin, soit, enfin, des Palestiniens qui ont acquis la nationalité libanaise[15]. A l'instar de la communauté évangélique, la communauté catholique romaine tire son prestige, au Liban, de ses nombreuses institutions parmi lesquelles on retrouve de nombreuses maisons d'enseignement — notamment l'Université St-Joseph.

 

Les Eglises catholiques uniates

Pour revenir aux Eglises uniates, les grecs catholiques (9) (melkites[16]) (autour de 200 000 au Liban) sont issus de la rupture, en 1724, d'avec l'Eglise grecque orthodoxe; les syriens catholiques[17] (10) (autour de 20 000 au Liban) d'une division, intervenue en 1662, avec l'Eglise syrienne jacobite (syrienne orthodoxe[18]); l'Eglise chaldéenne catholique (11) (autour de 5 à 10 000 au Liban) est issue de l'Eglise assyrienne[19] (nestorienne) dont elle s'est définitivement séparée en 1830; l'Eglise copte catholique (12) (quelques milliers de fidèles au Liban) s'est détachée de l'Eglise copte orthodoxe (monophysite) sous l'initiative du Pape en 1895; alors que l'Eglise arménienne catholique (13) (de 20 à 30 000 arméniens catholiques au Liban) est issue de sa sœur orthodoxe, l'Eglise arménienne orthodoxe (officiellement l'Eglise apostolique arménienne grégorienne) — la scission a été définitive en 1742.

Hormis l'Eglise grecque catholique, les Eglises uniates présentes au Liban sont relativement récentes (et pas toujours assez puissamment organisées pour peser véritablement dans la balance du pouvoir) et leurs centres historiques sont en dehors de l'actuel territoire libanais — à l'exception des Eglises arménienne catholique (dont le siège du patriarcat est installé à Bzoummar, Kesrouan, Mont-Liban[20]) et syrienne catholique (dont le siège patriarcal est à Beyrouth). En réalité, tout comme leurs frères des différentes Eglises mères orthodoxes, le gros des fidèles des Eglises uniates du Liban — excepté les grecs catholiques — sont des immigrés ou des descendants d'immigrés provenant principalement et respectivement des Etats actuels de Syrie et Turquie du Sud (pour les syriens catholiques et orthodoxes); du Nord de l'Iraq (pour les assyriens orthodoxes et les chaldéens catholiques); d'Egypte (pour les coptes orthodoxes et catholiques); de Turquie (pour les arméniens orthodoxes et catholiques[21]). D'ailleurs, même les grecs catholiques, si l'on remonte jusqu'au début du XVIIIe siècle, sont originaires de l'extérieur de l'actuel Liban (Galilée, Syrie du Sud, Egypte) ce qui explique leur implantation urbaine et méridionale : Beyrouth, Zahlé (où ils forment la majorité) et Sour (Tyr).

Avant de clore cet exposé des différentes Eglises présentes au Liban, il est important de souligner que les divisions religieuses ont été, plus souvent qu'autrement, motivées par des particularismes culturels régionaux. A titre d'exemple, les populations de langue araméenne[22] ont eu tendance à contester la prééminence du rite byzantin sur leurs traditions moins teintées d'hellénisme. Qui plus est, la séparation géographique a, par la suite, favorisé l'exacerbation des particularismes qui sont souvent devenus des marqueurs identitaires.

 

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Les musulmans

Les chiites

Parmi les deux communautés musulmanes[23], c'est la communauté chiite (14), communément appelée métouali au Liban (ce qui signifie partisans de Ali [ ibn Abi Talib ][24]) qui est la plus nombreuse (estimation donnant près d'un million de fidèles).

Mais, avant de nous intéresser, à proprement parler, aux chiites du Liban, rappelons qu'il existe une grande division en islam entre les chiites et les sunnites. Ce déchirement, au départ lié à la succession du Prophète Muhammad, a conduit, au fil des siècles, à une vision différente de la religion musulmane chez les adeptes de ces deux grands courants. Schématiquement, disons que les différentes branches du chiisme (y compris les sectes qui en sont issues — druzes et alaouites en ce qui nous concerne pour le Liban) ont davantage vocation à chercher un sens caché dans la révélation. Aussi, la lecture du Coran est, en quelque sorte, stratifiée selon une première couche, exotérique, et une seconde, ésotérique. De là, l'importance d'une exégèse opérée par des sages (dont la dénomination varie selon le pays et la branche — mollah, ayatollah [ signe de Dieu ], cheikh al-'aql, raïs ad-din…). A la tête de ces sages se trouvait un Imam, reconnu comme le successeur du Prophète Muhammad. A ce sujet, les différentes branches de l'islam chiite ne s'entendent pas sur le nombre d'imams à reconnaître.

Au Liban, les chiites sont duodécimains (parfois aussi appelé imamites) ce qui signifie que leur doctrine religieuse reconnaît douze imams. La doctrine imamite affirme que le dernier imam est entré en occultation (l'occultation : al-gayb) en l'an 874. Aussi, l'Imam caché (l'Imam caché ou occulté s'appelle le Mahdi en arabe) devrait revenir, au jour du jugement dernier, pour faire régner la justice et révéler la vérité au monde. Selon la tradition, son retour adviendra le jour de la commémoration de la bataille de Kerbala — fête de l'Achoura.

La population chiite libanaise est traditionnellement une population rurale. Ces zones d'implantation sont au Sud-Liban et dans la Békaa. Depuis quelques décennies, la banlieue sud de Beyrouth est devenue une région à prédominance chiite. Communauté polarisée entre quelques grandes familles de grands propriétaires terriens et une population paysanne et prolétaire, la communauté chiite n'a que très récemment commencé à avoir une plus grande audience politique et un meilleur accès à l'instruction. L'émigration chiite s'est traditionnellement faite vers l'Afrique de l'Ouest.

 

Les sunnites

Pour sa part, la communauté sunnite (15) (probablement autour de 700 000 personnes) est très majoritairement une communauté d'implantation urbaine (en particulier à Beyrouth, à Saïda et à Tripoli). Communauté partageant, jadis, sa foi avec le pouvoir ottoman, elle compte toutes les strates de la société : grands propriétaires terriens (en particulier à Beyrouth), professionnels, commerçants, ouvriers et artisans.

 

Les druzes

La foi druze (16) est issue de l'islam chiite ismaélien[25] mais a intégré des éléments en rupture avec l'islam — notamment des croyances gnostiques. La communauté druze est de taille moyenne sur le plan démographique (probablement autour de 200 000 druzes au Liban). Toutefois, elle a été d'une importance capitale dans l'histoire du Liban. En effet, c'est sur l'armature féodale druze — qui a progressivement intégré des éléments non-druzes dans ses rangs — que l'Emirat libanais[26] s'est constitué puis étendu (du XVIIe siècle à la moitié du XIXe siècle) aux régions montagneuses non exclusivement druzes (Metn, Kesrouan, Nord-Liban, Jabal Amel…), formant ainsi une première ébauche de ce qu'allait devenir le Liban contemporain. Les druzes s'appellent eux-mêmes mouwahhidoune (unitarien en référence à leur monothéisme qu'ils considèrent comme le plus affiné).

Le mot druze vient du nom d'un des premiers propagandistes de la secte, le vizir al-Darazi. La population druze du Liban est, encore aujourd'hui, une population montagnarde qui occupe toujours son fief historique — la montagne du Chouf et ses alentours. En outre, de nombreux druzes sont installés dans la capitale.

 

Les alaouites

Une petite communauté alaouite (17) (alawiyoune = descendants de Ali [ ibn Abi Talib ]) vit aussi au Liban. Population essentiellement immigrée de Syrie, cette communauté, communément appelée nosayrie — d'après le nom de son fondateur Muhammad ben Nusayr al-Abdi al-Bakri (mort en 884) —, est également issue du chiisme ismaélien. Elle n'a été que très récemment reconnue par l'Etat libanais du fait de sa relative nouveauté au Liban. Sa doctrine religieuse, qui fait de nombreux emprunts à divers mouvements préislamiques (mazdéisme, néo-platonisme, manichéisme, christianisme) en plus de diviniser Ali (ibn Abi Talib), est apparue au IXe siècle en Iraq. C'est au Xe siècle que cette doctrine s'implante sur ce que l'on nomme aujourd'hui le Jabal Ansariyya (littoral nord-est syrien).

 

 

Les israélites

Enfin, le Liban doit aujourd'hui compter un petit nombre de juifs libanais (18), vivant pour l'essentiel à Beyrouth. La communauté israélite (selon la terminologie libanaise) du Liban n'a jamais été très grande. Très ancienne, elle s'est agrandie au XIXe et XXe siècles grâce à l'apport de diverses migrations — en provenance d'Europe orientale (Sofia et Belgrade surtout), de Syrie (Alep et Damas principalement), de l'actuelle Turquie (Istanbul, Smyrne), de Grèce (particulièrement de Salonique) et de l'Iraq — pour décliner à partir des années cinquante, en raison de l'émigration cette fois (vers les mêmes destinations que les autres Libanais en plus d'Israël). En 1958, la population juive du Liban était estimée à près de 7 000 avant de tomber, en 1968 à, plus ou moins, 500 personnes[27].

 

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Le confessionnalisme

Le confessionnalisme qui, nous le verrons plus loin, n'a pas toujours été le système régissant la société libanaise, se rencontre de deux manières au Liban. Nous évoquerons brièvement les deux formes qu'il prend : le confessionnalisme politique et le confessionnalisme juridique avant d'aborder ses origines.

 

Le confessionnalisme politique

Sur le plan politique, le confessionnalisme consiste en la distribution des sièges des députés et des postes de l'administration publique au prorata de l'importance numérique des communautés confessionnelles[28]. Il va sans dire que cette répartition des postes est plutôt hypothétique puisque aucun recensement confessionnel n'a été fait depuis 1932. Néanmoins, les sièges de la Chambre des députés sont aujourd'hui répartis ainsi :

 

 

Tableau II
Répartition actuelle des sièges au Parlement libanais
en fonction de l'affiliation confessionnelle

Communauté [29]

Sièges

Sunnite

27

Chiite

27

Druze

8

Alaouite

2

Maronite

34

Grecque catholique (melkite)

8

Grecque orthodoxe

14

Evangélique (protestante)

1

Arménienne catholique

1

Arménienne orthodoxe

5

Minoritaires
(une personne issue de la communauté :
catholique romaine ou syrienne catholique
ou syrienne orthodoxes ou chaldéenne
ou assyrienne ou copte catholique
ou copte orthodoxe ou israélite)

1

Total

128

 

 

Cela dit, rappelons que tous les électeurs d'une circonscription donnée votent pour tous les candidats, qu'ils soient de leur confession ou pas. A titre d'exemple, dans la circonscription de Aley (qui compte cinq sièges à la Chambre des députés), chaque électeur — quelle que soit sa confession — doit voter pour deux candidats druzes, deux candidats maronites et un candidat grec orthodoxe.

Qui plus est, le confessionnalisme politique a enraciné des coutumes constitutionnelles (non écrites). A titre d'exemple, les présidences de la République, du Conseil et de l'Assemblée législative sont respectivement tenues par un maronite, un sunnite et un chiite.

 

Le confessionnalisme juridique

L'autre visage du confessionnalisme, le confessionnalisme juridique permet à chaque communauté confessionnelle de s'administrer elle-même en matière de lois civiles (mariage, divorce, adoption, succession, etc.). Cette pratique juridique est un héritage de l'Empire ottoman et de son système des millets[30]. Aussi, certains religieux sont des fonctionnaires payés par l'Etat. Qui plus est, l'Etat reconnaît la juridiction d'une multitude de tribunaux religieux pour tout ce qui a trait aux litiges reliés au statut personnel.

Toutefois, au Liban, l'influence du religieux ne s'arrête pas là. Le confessionnalisme recouvre également une dimension sociale puisque le système éducatif, les institutions sociales, culturelles et médicales sont très souvent reliées à une communauté confessionnelle particulière.

Cela étant dit, il est important de noter que si la base juridique du confessionnalisme prend sa source dans la tradition ottomane voulant que chaque millet s'administre juridiquement de façon autonome, le confessionnalisme politique libanais est un phénomène qui prend son origine au XIXe siècle.

 

Historique du confessionnalisme politique au Liban

En effet, le confessionnalisme politique s'est imposé petit à petit au Liban. Le premier jalon de son instauration est lié aux troubles que connaît le Liban au milieu du XIXe siècle. Schématiquement, rappelons que cette période est caractérisée par le déclin d'une féodalité où l'élément structurant n'est pas lié à l'appartenance confessionnelle. Par ailleurs, l'influence des puissances européennes de l'époque — en particulier la France et l'Angleterre qui cherchent à se constituer une clientèle auprès, respectivement, des maronites et des druzes — pousse à une réorganisation du jeu politique en fonction de l'appartenance confessionnelle. Cette réorganisation va d'abord se faire sur une base territoriale. En effet, avec le régime des Caïmacamats (1842-1858), la Montagne libanaise est divisée en deux territoires : un nord chrétien et un sud druze (bien que les populations des deux territoires soient multiconfessionnelles). Ce modèle échoue lamentablement et favorise l'éclosion de combats interconfessionnels (massacre de 1860). Aussi, le pouvoir ottoman, sous les pressions européennes, réunifie le territoire de la Montagne libanaise avec le régime de la Moutassarifa (1861-1915). Ce régime permet l'instauration d'un deuxième modèle de confessionnalisme politique : on y aménage une représentation confessionnelle en fonction de l'importance des communautés confessionnelles. Ainsi, quatre maronites, trois druzes, deux grecs orthodoxes, un grec catholique, un sunnite et un chiite représentent leur communauté-confession auprès d'un Conseil administratif qui est présidé par un gouverneur — le Moutassarif — nommé par le pouvoir ottoman avec l'assentiment des puissances européennes. Le gouverneur se doit d'être un sujet ottoman non-libanais mais nécessairement chrétien catholique.

En 1920, avec l'instauration du Mandat français au Liban, le territoire du Mont-Liban s'élargit géographiquement (Le Grand Liban). Sur le plan politique, la représentation confessionnelle est confirmée. L'adoption d'une constitution en 1926, puis l'accès à l'indépendance en 1943 ne remettent pas en cause cette représentation confessionnelle. Au contraire, les différents gouvernements libanais permettent une plus grande institutionnalisation de ce principe. Il en va de même pour le confessionnalisme juridique qui se complexifie et se voit de plus en plus institutionnalisé par les différents gouvernements. Parallèlement à cette constante avancée du confessionnalisme, la société libanaise connaît, tout au long des XXe et XIXe siècles, une modernisation étonnante qui pousse l'économiste libanais George Corm à affirmer que :

Le Liban a connu une évolution «schizophrénique» de son système institutionnel et de sa vie politique : une émancipation remarquable dans le sens d'une modernisation et d'une libéralisation de plus en plus grande, d'un côté mais, en même temps, une institutionnalisation de plus en plus forte des communautés religieuses [ … ].[31]

A ce sujet, même si la plupart des partis politiques libanais affirment aujourd'hui être opposés, soit au confessionnalisme politique, soit au confessionnalisme dans son ensemble, peu de mesures concrètes ont été mises en branle pour faire reculer le mode de structuration confessionnaliste[32]. On peut croire que cela est lié au fait que la grande majorité des partis politiques libanais recrute le gros de leur clientèle politique à l'intérieur d'une communauté-confession précise. A titre d'exemple, le Parti socialiste progressiste, malgré son discours en faveur d'une totale laïcisation de la vie politique libanaise, recrute principalement sa clientèle à l'intérieur de la communauté druze; le Hezbollah à l'intérieur de la communauté chiite alors que le Parti phalangiste se compose surtout de maronites. Cela étant dit, ces clivages confessionnels n'expliquent pas à eux seuls la politique libanaise. En effet, d'autres clivages se superposent à ceux-ci. Notons, par exemple, les divisions régionales — Nord, Sud, Centre (Mont-Liban), Békaa…—; quasi tribales — certaines familles, parfois d'origines très anciennes, regroupent une clientèle politique presque captive : nous pensons ici aux familles Assad, Frangié, Gemayel, Karamé, Khazen, Joumblatt... —; et idéologiques.

 

Identité et confessionnalisme

Il va sans dire que le confessionnalisme libanais a favorisé l'émergence au Liban d'une définition de l'identité où la part de l'appartenance confessionnelle est grande. Cela dit, même avant l'instauration de celui-ci au Liban, l'histoire différenciée des groupes confessionnels faisait déjà en sorte qu'une certaine appartenance confessionnelle existait (en particulier pour les groupes établis dans la montagne sur un territoire presque uniquement habité par eux). Mais aujourd'hui comme hier, l'identité libanaise ne se définit pas uniquement à partir de l'affiliation confessionnelle. Néanmoins, c'est un des marqueurs identitaires déployés par nombre de Libanais. Certes, au Liban comme ailleurs, les appartenances de classe ont aussi leur rôle à jouer dans la définition de l'identité de nombre de personnes — d'autant plus qu'à partir des années cinquante, de nombreux mouvements de gauche, parfois révolutionnaires, deviennent très actifs. Il faut aussi tenir compte des affiliations régionales et villageoises. L'appartenance familiale est, aujourd'hui encore, une source de référence pour de nombreux Libanais.

L'anthropologue libanais Sélim Abou a bien su exprimer la complexité de l'identité libanaise qu'il définit comme étant le fruit de plusieurs strates d'identification s'imbriquant les unes aux autres. Parmi ces strates d'identification, quatre seraient particulièrement importantes :

Le cas du Liban est complexe. Il ne suffit pas de dire que l'identité culturelle du Liban n'est pas celle de l'Egypte, de la Jordanie ou de la Syrie, ce qui est une évidence. Il faut pouvoir l'analyser telle qu'elle est vécue par le Libanais. Or, celui-ci se réfère nécessairement à quatre niveaux d'identification. Il est et se veut libanais, partageant les traits communs à tous ses concitoyens. Mais il n'est libanais qu'en tant que chrétien ou musulman, car la religion est ici un facteur d'ethnicité producteur de modèles culturels, comme la langue l'est ailleurs, que l'individu concerné soit croyant ou non. Ce n'est pas tout : il ne s'identifie aux traditions chrétiennes ou islamiques qu'à travers sa «communauté rituelle» qui fonctionne comme un groupe ethno-culturel restreint : le chrétien est maronite, grec orthodoxe, melkite, arménien, syriaque, latin etc. Le musulman est sunnite, chiite ou druze. A l'autre extrême, suivant qu'il est musulman ou chrétien, il manifeste une préférence pour le monde culturel arabe ou le monde culturel occidental. Dans la vie de tous les jours, le Libanais s'identifie spontanément par l'une ou l'autre de ces quatre appartenances et les modèles qu'elle mobilise, suivant la situation à laquelle il doit faire face ici et maintenant. Cela ne signifie pas que les appartenances ont, de soi, la même densité ou la même signification culturelle, mais simplement que l'individu les négocie, consciemment ou inconsciemment, en fonction de leur rentabilité relative dans une situation donnée.[33]

 

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Notes

3 Nous reprenons ici la terminologie libanaise. Le terme communauté confessionnelle est utilisé au Liban dans la mesure où dans le cadre du système libanais, l'ensemble des personnes appartenant à une confession est considéré comme formant une communauté d'où, d'ailleurs, l'expression «communautarisme libanais».

4 En général, les noms de religion ne prennent pas, en français, de lettre majuscule. De la même manière le nom des adhérents aux religions ne prend pas de majuscule. Ainsi, il faut écrire un chrétien et un musulman. Cependant cette règle souffre quelques exceptions. Par exemple, il faut écrire les Juifs lorsqu'on veut désigner le peuple juif (dans son ensemble). Par extension, on en est venu à écrire les Druzes et, très couramment, les Maronites (avec des majuscules). Dans cette recherche, puisque nous nous refusons à trancher à savoir si les druzes et les maronites forment des peuples — question éminemment politisée ! —, nous avons décidé de ne pas utiliser de majuscules. Ainsi, tous les noms de confessions religieuses seront écrits sans majuscule. Dans la mesure où nous nous intéressons aux communautés confessionnelles plutôt qu'aux peuples, cette règle nous est apparue plus adéquate. Pour les Arméniens, nous utiliserons la majuscule lorsqu'il s'agit du peuple arménien mais ne l'utiliserons pas lorsque nous voulons signifier la ou les confession(s) arménienne(s) (arménien orthodoxe, arménien catholique…). Par ailleurs, nous avons décidé de ne pas utiliser le trait d'union pour unir les mots grec et orthodoxe ou grec et catholique. Certains auteurs utilisent le trait d'union seulement pour les grecs orthodoxes, d'autres pour les deux, d'autre n'en utilisent jamais… Nous avons trouvé plus simple de ne jamais en utiliser ! D'autant plus qu'une utilisation des traits d'union aurait commandé d'autres traits d'union pour les autres confessions (syrienne orthodoxe, syrienne catholique, arménienne orthodoxe, copte catholique…). Pour l'orthographe des confessions musulmanes ou issues de l'islam, nous avons privilégié le terme le plus courant et le plus facile à lire en français. Ainsi, nous nous sommes éloignés de la mode actuelle qui veut que l'on fasse une translitération savante de l'arabe au français avec des accents et signes qui laissent, la plupart du temps, les lecteurs pantois…

5 Cette estimation a été reprise par le Sénat français sans divulguer la source. Cf. : Jacques LARCHE et al. Quel avenir pour le Liban ?, Commission des lois, rapport 111, 1996-1997, ministère [ français ] des Affaires étrangères. www.senat.fr/rap/r96-111/r96-111_mono.html (consulté le 16-03-2003)

6 Tiré du site Web de l'Institut du Monde arabe : www.imarabe.org (consulté le 16-03-2003)

7 L'information théologique sur les communautés chrétiennes est principalement tirée de : Jean-Pierre VALOGNES. Vie et mort des chrétiens d'Orient. Des origines à nos jours, Paris, Fayard, 1994, 972 p. Pour les communautés chrétiennes, les chiffres sont aussi tirés de l'excellent ouvrage de Jean-Pierre Valognes et correspondent à peu près aux approximations faites récemment sur la population libanaise (population totale entre 3,6 et 4 millions de citoyens).

8 Pour ne rien simplifier, le titre de patriarche d'Antioche est également porté par les patriarches des Eglises syrienne jacobite, syrienne catholique, maronite et grecque catholique.

9 Donc, la seule à accepter, parmi les Eglises orthodoxes aujourd'hui présentes au Liban, les conclusions du concile de Chalcédoine tenu en 451 (quatrième concile œcuménique), notamment au sujet de la nature du Christ (rejet du monophysisme).

10 Mais puisque le mot orthodoxe signifie conforme à la véritable doctrine, toutes les Eglises se veulent orthodoxes… D'autre part, l'appellation Eglise orthodoxe byzantine est trompeuse et devraitpeut-être être écrite au pluriel parce que l'Eglise orthodoxe de rite byzantin englobe en son sein plusieurs entités, souvent autonomes. A ce propos, l'Eglise orthodoxe de rite byzantin est davantage une confrérie d'Eglises indépendantes qu'une structure hiérarchique unique. Voici quelques-unes de ces principales composantes : les patriarcats — en langue arabe : (1) Antioche (Damas) dont dépendent les grecs orthodoxes du Liban (et ceux de Syrie et d'Iraq), (2) Alexandrie et (3) Jérusalem; en langue grecque : (4) Constantinople, (5) Athènes et (6) Neo-Justiniana (Nicosie, Chypre); en langues slaves : (7) Moscou, (8) Bucarest, (9) Belgrade, (10) Sofia — ; deux métropoles (Varsovie, Prague), un archevêché autonome (Carélie, Finlande) et un catholicossat (Tiflis, Géorgie). Cf. Op. cit., Jean-Pierre VALOGNES. Vie et mort des chrétiens d'Orient…. et l'article traitant de l'«Eglise orthodoxe». Encyclopédie Microsoft Encarta 2000 (Cédérom), Microsoft Corporation, 1993-1999.

11 Parfois aussi appelé syriaque orthodoxe même si cette appellation ne plaît guère au clergé de cette Eglise.

12 En utilisant le mot «évangélique», nous reprenons la terminologie libanaise. Dans le contexte libanais, ce mot fait référence à l'idéal évangélique des Eglises reformées (y compris l'Eglise anglicane) : ce désir d'opérer un retour à la simplicité de l'Evangile primitif. Bien évidemment, ce terme n'est pas très bien choisi parce que le courant High Church de l'Eglise anglicane ne se caractérise pas tellement par son désir de retour à la simplicité et parce que l'utilisation du mot «évangélique» crée une confusion avec le courant évangélique de certaines Eglises protestantes. Il aurait été préférable de parler d'Eglises réformées ou d'Eglises protestantes (quoi que ce dernier terme pose aussi problème puisque certains se refusent à considérer l'Eglise anglicane comme une Eglise protestante).

13 Il existe, pour être plus exact, une polémique sur cette question. Les maronites défendent leur «perpétuelle orthodoxie» avec l'Eglise catholique alors que d'autres auteurs affirment que les maronites ont rejoint la doctrine catholique au XIIe siècle. D'autre part, le qualificatif d'«uniate» est parfois perçu comme péjoratif par les Eglises qui ont rejoint le giron catholique au cours des siècles. Mais dans la mesure où historiquement une politique vaticane a cherché à se rallier ces Eglises (considérées comme hérétiques et / ou schismatiques), que cette politique est souvent appelée l'uniatisme, il paraissait plus simple de reprendre cette terminologie aujourd'hui avérée.

14 L'Apamée que nous évoquons est aujourd'hui en Syrie et s'appelle Qalaat al-Moudiq.

15 L'ancienneté de l'installation des religieux catholiques romains en Terre sainte — les franciscains en particulier — a permis à ce rite d'étendre son audience auprès de la population locale. Par exemple, les latins d'Israël et des Territoires occupés sont estimés à près de 40 000 personnes aujourd'hui. Ils sont dirigés, depuis 1987, par le patriarche latin de Jérusalem, Mgr Michel Sabbah (dont la juridiction ne s'étend pas jusqu'au Liban). Il est le premier autochtone à détenir ce siège traditionnellement réservé à un religieux italien. Cela fait de lui le seul patriarche palestinien de Terre sainte puisque le patriarcat grec orthodoxe de Jérusalem est détenu, aujourd'hui encore, par un religieux de langue grecque. De là, le rôle politique important joué par le patriarche Sabbah dans l'actuel conflit palestino-israélien. Au Liban, les latins relèvent d'un vicaire apostolique installé à Beyrouth.

16 Parfois orthographié melchites. Le patriarche de l'Eglise grecque catholique possède trois résidences patriarcales : une à Damas, une à Jérusalem et une à Alexandrie. En outre, le Patriarcat possède sa résidence secondaire à Raboueh au Liban.

17 Parfois appelé syriaque catholique.

18 Parfois appelé syriaque orthodoxe.

19 Il est à noter que ces deux Eglises sont actuellement en phase de rapprochement. Ainsi, récemment, deux de ses Patriarches ont approuvé, avec l'appui de leurs synodes respectifs, une nouvelle série d'initiatives visant à promouvoir le rétablissement progressif de leur unité ecclésiale. Cette initiative s'inscrit dans un mouvement de rapprochement avec le Vatican. Ainsi, le 11 novembre 1994 le pape Jean-Paul II et le patriarche Mar Dinkha IV, chef de l'Eglise assyrienne de l'Est (c.-à-d. la branche iranienne de l'Eglise assyrienne), ont signé une «déclaration christologique commune» qui a mis fin aux controverses du passé liées à l'hérésie de Nestorius. Rappelons que le nestorianisme avait été condamné par le concile d'Ephèse (en 431). Nestorius voyait dans Jésus un être double, à la fois homme et Dieu.

20 Officiellement le patriarcat de Cilicie des Arméniens. Les arméniens orthodoxes possèdent aussi un foyer religieux important au Liban : le Catholicossat de Sis (aussi appelé, ce qui ne simplifie rien, Catholicossat de Cilicie !). Il est installé à Antélias, en banlieue de Beyrouth depuis 1930. Ces titres font référence à la ville de Sis qui de 1293 à 1375 a été le centre de la principauté puis du royaume de Petite-Arménie. La Cilicie se trouve être dans l'actuelle Turquie, à peu près entre le Taurus et la Méditerranée.

21 Les Arméniens du Liban proviennent principalement de l'actuelle Turquie mais aussi de partout au Moyen-Orient : grandes villes de Syrie, d'Irak, d'Egypte parfois même d'Iran ou de Palestine.

22 Proche parent de l'hébreu et du phénicien, l'araméen constitue davantage un groupe de langues qu'une langue unique. Parmi les dialectes issus de l'araméen notons les dialectes galiléen, syriaque, samaritain, turoyo, suret, etc. Plusieurs de ces dialectes sont encore parlés de nos jours (mais généralement le nombre de locuteurs est plutôt réduit et ce sont surtout dans des villages isolées de Syrie, de Turquie, d'Iraq, d'Iran et d'Azerbaïdjan qu'on les retrouve). D'autres dialectes araméens ne sont plus parlés aujourd'hui — toutefois, ils sont parfois encore des langues liturgiques. Pour en savoir plus sur l'araméen, il est possible de lire l'excellent article de Bruno Poizat sur le Net à l'adresse : www.aacf.asso.fr/aacf/pdf/article9.pdf (Les Dialectes morts et vivants de l'araméen, consulté le 16-03-2003)

23 Pour l'aspect théologique des doctrines sunnite, chiite, druze et nosayrie, Cf. : Dictionnaire de l'islam, Religion et civilisation, Paris, Albin Michel-Encyclopaedia Universalis, 924 p.; Cyril GLASSE. The New Encyclopedia of Islam, Walnut Creek (Californie), AltaMira Press, 582 p.; Encyclopédie de l'islam, Paris, Bordas, 1991, 444 p.

24 D'ailleurs le mot chiite vient du mot arabe chi'a qui signifie partisan (de Ali ibn Abi Talib à la fonction de calife).

25 Les chiites ismaéliens, parfois appelés septimaniens, reconnaissent sept imams. Il existe aussi quelques centaines de chiites ismaéliens au Liban. Leur communauté, très peu organisée, a récemment reçu une reconnaissance officielle de la part de l'Etat libanais.

26 Le terme libanais pour désigner cet ensemble politique est quelque peu anachronique mais est passé dans l'usage. A l'époque, on parlait plutôt de l'Emir des druzes (même si pas toujours druze) pour le chef de cet ensemble (ayant des frontières élastiques), de la Montagne druze (Jabal ad-duruz, [ parfois aussi le Chouf de Jabal ach-Chouf — montagne du Chouf ]) pour le sud du territoire couvert par l'émirat, alors que le nord se nommait généralement Mont-Liban (Jabal Loubnan). Au XVIIe siècle, le terme de Mont-Liban (Jabal Loubnan) finit par s'appliquer à l'ensemble du domaine de l'émirat. Cf. : Kamal Suleiman SALIBI. Histoire du Liban du XVIIème siècle à nos jours, Paris, Naufal, 1988, p. 17-23.

27 Estimations tirées de : Fred ANZAROUTH. Les Juifs du Liban : www.farhi.org/Documents/JuifsduLiban.htm (consulté le 16-03-203)

28 Cependant, depuis 1990, seuls les emplois de la haute fonction publique sont soumis à cette règle.

29 Données tirées du site Internet : www.humanrightslebanon.org/french/r-13-report-f.htm (consulté le 16-03-2003)

30 Dans la littérature historique et scientifique, le mot turc millet (d'origine arabe) est traditionnellement traduit par le mot «nation». Avec la conception moderne de la nation, le terme de «communauté» est apparu plus adéquat pour le traduire. Dans l'Empire ottoman, le système des millets régissait les Gens du Livre (chrétiens et juifs). Nous pourrions dire que c'était un système prémoderne de nationalités qui venait se superposer à la citoyenneté ottomane pour les non-musulmans. Le premier millet a été consenti en 1453 aux grecs orthodoxes. Par la suite, d'autres millets ont été constitués pour les juifs et les arméniens orthodoxes. Au XIXe siècle, souvent sous la pression des Etats européens, beaucoup d'autres millets ont été mis sur pied.

31 Citation tirée d'un article de George Corm disponible sur Internet à l'adresse : www.111101.net/Writings/Articles/
Confluences/georges_corm_02.php
(consulté le 16-03-2003). Originalement, cet article est paru dans le périodique Confluences Méditerranée, n°4, 1992.

32 Quelques essais de sécularisation ont été tentés mais ont systématiquement échoué : nous pensons ici aux tentatives d'instauration d'un mariage civil ou d'un statut personnel civil non obligatoire.

33 Sélim ABOU. «Enracinement et distanciation», Cedrus Libani, 55, automne 1997, p. 64.

 

>>> CHAPITRE II : MÉTHODOLOGIE, PROFIL DES INFORMATEURS ET BRÈVE ANALYSE DES ITINÉRAIRES

Karim Lebnan

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