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Université de Montréal Département d'histoire Faculté des arts et des sciences Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures en vue de l'obtention du grade de Maître ès arts (M.A.). |
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Karim Lebnan is born in Quebec to a Lebanese father and a French Canadian mother, Karim Lebnan attended classes for one year at the Institute for Scene Art and Audio-visual Studies (IESAV) at the Saint-Joseph University in Beirut before studying Movie making at the University of Montreal (B.A.) After a few years of working in movies, he took back studying to obtain a Master degree at the History department at the University of Montreal. His research on the Lebanese community in Montreal is partly inspired by Quebec studies on ethnic identity (in particular the works of ethnologists Deirdre Meintel and Ignaki Olazabal) and on the other hand, by the told story. Father of two kids, Karim Lebnan lives presently in Montreal. contact Karim Lebnan est né au Québec de père libanais et de mère québécoise, Karim Lebnan a étudié une année à l'Institut des Études scéniques et Audiovisuelles (IESAV) de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth avant de poursuivre ses études en cinéma à l'Université de Montréal (B.A.). Après quelques années de travail en cinéma, il reprend les études pour compléter une maîtrise au Département d'histoire de l'Université de Montréal. Sa recherche sur les Libanais de Montréal s'inspire, d'une part, de la démarche des nouvelles études québécoises sur l'identité ethnique — notamment les travaux des ethnologues Deirdre Meintel et Ignaki Olazabal — et, d'autre part, de l'histoire orale. Père de deux enfants, Karim Lebnan vit actuellement à Montréal. contact |
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| CHAPITRE III : ANALYSE DES ENTRETIENS | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| L'analyse des récits de vie recueillis s'amorce avec une réflexion sur la structure des histoires de vie. Ensuite, nous nous attacherons aux thèmes abordés par nos interlocuteurs. Il nous semble important de séparer ainsi la forme du fond puisque nous croyons que la structure du récit conditionne, de façon plus ou moins forte, le récit lui-même. Aussi, il nous est paru logique de décortiquer la structure avant de nous pencher sur les thèmes ou le discours, à proprement parler. Dans la section traitant de la structure, nous observerons les types de narration rencontrés, le point de vue adopté par les interviewés et la catégorie de mémoire familiale évoquée. Les paragraphes traitant des thèmes sont plus nombreux et connaissent davantage de subdivisions. Nous y parlerons de l'expérience religieuse dans son ensemble. Pour ce faire, nous nous intéresserons à la formation religieuse, à la croyance en Dieu, à la pratique religieuse et aux mariages et aux unions amoureuses de nos informateurs. Egalement, nous analyserons les discours de nos informateurs sur la religion. Pour finir, nous tenterons d'expliquer les raisons qui motivent la prégnance de l'identité nationale libanaise chez nos informateurs. | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| LA STRUCTURE DES RECITS DE VIE | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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Les types de narrations observés Tout au long des entrevues, de leur transcription et de leurs maintes lectures, nous avons porté une attention particulière à la structure que prenait le récit. Car, sans être spécialiste en linguistique, nos études en cinéma nous ont sensibilisé à l'aspect construit de tout récit. D'ailleurs, l'histoire orale n'a pas attendu notre sensibilité à cet égard pour se pencher sur la structure narrative des récits de vie[109]. Ainsi, le récit s'organise de plusieurs façons. Dans notre recherche, nous observerons la structure du récit de trois façons : 1) en analysant les types de narrations utilisés; 2) en examinant les points de vue adoptés par les interviewés et 3) en examinant le type de mémoire mobilisé dans les histoires de vie. La première approche de la structure narrative que nous endossons est celle élaborée par la chercheuse française Marie-Françoise Chanfrault-Duchet. Celle-ci affirme que les récits de vie se structurent souvent selon un type de narration donné (narrative model). Ces différentes façons de construire le récit seraient, en quelque sorte, culturellement intégrées par nous et convoquées lorsqu'il s'agit de raconter une histoire, notre histoire. Dans la pratique, il n'est pas toujours facile de décortiquer les histoires de vie pour en faire ressortir un type de narration. Mais, dans certains cas, il apparaît clairement que la personne interrogée se trouve presque prisonnière du type de récit auquel elle a recours — probablement inconsciemment. En ce qui nous concerne, dans trois entretiens sur onze, des modèles narratifs s'affirment clairement. Le cas le plus patent est celui d'Akram. Tout son récit est orienté dans le sens d'une quête constante. L'accent est mis sur les difficultés des premiers temps — dépaysement, solitude, mauvais résultats scolaires, difficulté à se déplacer en ville, manque de ressources financières — pour faire ressortir les accomplissements ultérieurs —adaptation exemplaire, excellents résultats scolaires, emplois intéressants, réseau riche et significatif, revenus honnêtes, etc. En d'autres mots, la personne interrogée tend à dramatiser les débuts et à magnifier les périodes subséquentes. Cette façon de raconter, qui insiste constamment sur la notion de dépassement personnel (individual challenge) et qui a comme pivot central le concept de progrès, est qualifiée par Chanfrault-Duchet comme une narration de type romanesque[110]. Au reste, Akram n'est pas le seul à avoir eu recours à un genre narratif précis. Dans les narrations de Marie et Roula, un genre domine nettement : il s'agit du genre picaresque que nous pourrions définir par une «attitude ironique et satyrique par rapport aux valeurs dominantes»[111]. En effet, tout au long de leurs récits, ces deux jeunes femmes gardent un ton qui frise parfois la raillerie. De plus, elles émaillent leurs récits d'anecdotes amusantes pour montrer à quel point elles sont à contre-courant des autres; que les autres soient les Libanais ou les Canadiens. Un petit passage de l'entrevue avec Marie aidera à traduire le ton[112] :
Pour les autres personnes interviewées, les styles de récits s'entremêlent et aucun ne tranche clairement ou, tout simplement, les informateurs n'ont recours à aucun style défini.
Le point de vue adopté : identification à un groupe Une autre remarque importante doit être faite quant aux récits : à notre étonnement, ils sont plutôt exempts de grandes généralisations et de discours impersonnels. Par exemple, aucune personne interrogée ne nous a raconté l'histoire du Liban; personne n'a axé son récit sur des événements extérieurs. Au contraire, les récits sont très personnels. Ici notre attention était affûtée par les travaux de Samuel Schrager[113]. Celui-ci suggère de porter une attention toute particulière au point de vue[114] que prend l'interviewé dans son récit car Schrager soutient que les personnes racontent leurs récits selon plusieurs points de vue : leur point de vue propre, celui de leurs proches, de leur groupe d'appartenance (groupe ethnique, classe sociale…), voire celui de la société dans son ensemble (point de vue omniscient). Schrager remarque que plus le point de vue adopté est éloigné, plus les risques de mythification sont élevés. Dans tous nos entretiens, la majeure partie du temps, les personnes interrogées se sont bornées à parler en leur nom propre. Les personnes que nous avons interviewées n'ont presque jamais utilisé de point de vue omniscient. Cette absence nous a vivement étonné et nous a amené à réajuster nos outils conceptuels. Au départ, — peut-être par déformation historienne —, nous étions persuadés que les grands mythes de l'histoire libanaise allaient être constamment évoqués lors de nos entrevues. Ça n'a pas été le cas, à deux exceptions près : le mythe de l'origine phénicienne des Libanais et le discours sur l'appartenance arabe ont été des sujets souvent abordés avec passion — avec passion mais non spontanément puisque nous posions des questions sur ces deux questions controversées. Autrement, les grands personnages de l'histoire libanaise sont totalement absents du discours; leur absence rend le concept de mémoire collective beaucoup moins utile à l'analyse de nos entretiens que nous l'avions cru. Quoi qu'il en soit, nous avons tout de même utilisé les travaux de Schrager puisque — suivant ses conseils — nous avons porté une attention particulière à l'utilisation du «je» et des «nous», «nous autres» et «on» qui définissent une appartenance à un groupe donné. Dans notre cohorte, lorsque les interviewés utilisent ces termes (ceux qui ont suivi l'essentiel de leur éducation ailleurs qu'au Québec utilisent davantage le «nous» que le «on» ou le «nous autres») c'est au premier chef — et dans tous les cas — pour définir le groupe familial; que ce soit la famille nucléaire ou étendue. Pour dix personnes sur onze (l'exception étant Albert), à un moment ou un autre du récit, le «nous» signifie «nous les Libanais». Autrement, les définitions du «nous» sont diverses et changent selon le contexte. Pour y voir plus clair, allons-y au cas par cas :
Akram, Assad, Marie, Nabil et Roula désignent deux sens à ce «nous» : le «nous» familial et le «nous les Libanais»; Albert n'utilise le «nous» que pour désigner le groupe familial; Bachir désigne par là trois choses : «nous la famille», «nous les Libanais» et «nous les Canado-Libanais»; Habib désigne ces trois même «nous» (la famille, les Libanais, les Canado-Libanais) et, en plus, «nous les chrétiens du Liban»; Houeida entend par là six définitions : les «nous la famille», «nous les Libanais», «nous les chrétiens du Liban», «nous les maronites», «nous les Canadiens» et «nous les Canado-Libanais» — voilà un exemple, si besoin était, de la plasticité de l'identité !; Jamil signifie par là : «nous la famille», «nous les Libanais» et aussi «nous les musulmans»; Enfin, Nicolas (né en Egypte) utilise ces mêmes pronoms tantôt pour parler des Libanais d'Egypte, tantôt pour parler des étrangers installés en Egypte alors qu'en contexte libanais, le «nous» signifie les Libanais ou les Libanais originaires d'Egypte et qu'au Canada, il parle parfois de «eux» pour désigner «les Québécois [nous imaginons "de souche"]».
Vu les nombreuses définitions du «nous», le tableau IV nous aidera à y voir plus clair :
Tableau IV
(suite)
A partir de ces différentes auto-identifications à ces divers groupes, nous pouvons conclure que dans notre cohorte les personnes se reconnaissent davantage dans l'identité nationale libanaise que dans l'identité religieuse (chrétien / musulman) ou confessionnelle (grec catholique, maronite, sunnite…). Il est à noter que dans sa recherche sur les Libanaises chiites de Montréal, Josiane Le Gall en arrivait à une conclusion similaire. En fait, Le Gall affirmait que : «Pour toutes les femmes [de sa cohorte], le Liban demeure la référence identitaire centrale. [Les chiites libanaises de Montréal] se définissent d'abord et avant tout comme Libanaises et ensuite comme Shi'ites»[115]. Cela étant dit, nous ne pouvons pas nier que dans notre recherche le fait religieux est présent. Il se manifeste généralement lorsque l'interviewé s'exprime sur la politique libanaise et / ou internationale. Par exemple, Jamil utilise l'expression «nous les musulmans» en rapport avec les événements du 11 septembre 2001. Habib et Houeida s'identifient aux chrétiens du Liban — aux maronites à un moment pour Houeida — en lien avec la politique nationale libanaise. En effet, Habib et Houeida avancent que la guerre a grugé l'importance politique des chrétiens au sein de l'Etat libanais. Les deux se font ainsi l'écho du discours confessionnaliste. Mais ces déclarations ne les empêchent pas, à d'autres moments, de préconiser l'abolition du confessionnalisme politique.
La mémoire familiale Nous disions plus tôt que les récits étaient très personnels. A ce sujet, il peut être intéressant de faire un rapprochement avec les recherches d'Anne Muxel[116]. Les recherches de cette sociologue française sur la mémoire familiale tendent à démontrer que les gens appartenant ou issus de la classe moyenne racontent leur vie autour de thèmes qui ont trait à l'expérience personnelle et aux événements du quotidien. C'est bien là les thèmes et les préoccupations de tous nos informateurs. Cela dit, il est à noter que Roula et Houeida font aussi, à l'occasion, référence à ce que Muxel appelle la mémoire paysanne. Effectivement, à un moment donné de leurs récits, elles soulignent leur généalogie et la place qu'occupe leur famille respective dans leur bourg. Roula va jusqu'à rappeler la date d'installation — très ancienne — de sa famille dans ce bourg et à relever divers moments de l'histoire locale. D'ailleurs, le portait qu'elle fait de l'époque du mandat français est plutôt idyllique. C'est également elle qui s'épanche le plus sur la vie de son père et de sa mère. Voilà des préoccupations qui se rapprochent beaucoup de celles que Muxel a observées chez les personnes originaires de la campagne. Cela dit, peut-être devrions-nous y voir plutôt un intérêt moyen-oriental pour la généalogie — la structuration de la société moyen-orientale autour de la famille et du clan a été un des sujets prisés par nombre d'anthropologues. Mais ce n'est pas un sujet qui a été abordé par la majorité des personnes que nous avons interrogées.
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| L’EXPERIENCE RELIGIEUSE RACONTEE | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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Maintenant que nous savons comment les récits de nos informateurs sont organisés, il est temps de nous pencher sur le discours et les pratiques de nos informateurs au regard de la religion. Ainsi, afin de sonder l'identité religieuse des personnes interviewées, nous examinons la place qu'a prise et que prend la religion dans la vie des informateurs. Par conséquent, nous analysons les questions liées à l'éducation religieuse — en particulier à l'intérieur du cursus scolaire —, à la croyance en Dieu et à la pratique religieuse. Dans le même esprit, nous allons scruter les unions et les mariages de nos informateurs. En effet, les questions ayant trait aux unions ont été particulièrement riches en enseignements de toutes sortes. Enfin, il est important de noter que toutes les questions reliées aux problématiques religieuses avaient également pour but de faire jaillir le débat sur l'appartenance religieuse et confessionnelle. Ce procédé a fonctionné même s'il est clair que ce n'est pas le sujet le plus prisé par la plupart de nos informateurs. En effet, la plupart du temps les interviewés nous ont amené vers d'autres problématiques. Quoi qu'il en soit, cela a permis à de nombreux discours sur la religion d'éclore. De fait, nous passons en revue trois des formes que ces discours ont prises.
On peut penser que la formation religieuse — en particulier à l'école — a été un des facteurs structurant l'image du monde que se font, aujourd'hui, nos informateurs. Aussi, nous avons tenté de discerner dans quelle mesure le cursus scolaire des personnes interviewées a été empreint par l'éducation religieuse. Pour notre cohorte, il appert d'emblée que les écoles religieuses chrétiennes ont la cote chez les Libanais : tous nos informateurs sont passés — de quelques années à l'ensemble de leur scolarité[117] — par des écoles religieuses chrétiennes. Cela dit, il n'est pas possible de parler d'hégémonie puisque certaines personnes ont suivi une partie de leurs études dans des écoles laïques. Etant donné le parcours migratoire assez complexe — changement de pays, de villes, etc. — il est parfois mal aisé de retracer tout le cursus scolaire de chacun des informateurs. Néanmoins, il est clair que tous sont passés, à un moment ou un autre, par une école religieuse chrétienne. Akram est le seul à avoir connu presque toute sa scolarisation libanaise dans une école laïque — toutefois au Québec, il a terminé son secondaire dans une école catholique privée. Pour les autres chrétiens de notre cohorte, ils sont tous passés — au Liban ou en Egypte — par des écoles catholiques romaines et / ou maronites. L'absence d'écoles liées à la foi grecque orthodoxe peut s'expliquer par l'absence de grecs orthodoxes dans notre cohorte. Chez les musulmans, Assad (chiite), Bachir (sunnite) et Jamil (chiite) ont tous les trois étudié dans des écoles chrétiennes libanaises. Assad, en raison de la guerre et des nombreux déménagements qu'elle a entraînés pour sa famille, a dû changer cinq fois d'école. Dans les cinq cas, il s'agissait d'écoles religieuses chrétiennes — quatre écoles liées à des ordres religieux catholiques romains et une école liée à l'Eglise maronite. Bachir a, quant à lui, étudié dans une école chrétienne non-catholique. D'ailleurs, il a même étudié le syriaque (parce que c'était la langue liturgique des frères qui lui enseignaient) en plus de faire les cours de catéchèse et d'assister aux messes ! Jamil, pour sa part, a été scolarisé au Liban par des religieux chrétiens (dont il ignore la confession) avant de passer, en Afrique, à des écoles françaises privées et laïques. S'il est étonnant de constater que tous les musulmans de notre cohorte ont fréquenté, au Liban, des écoles religieuses chrétiennes on peut tenter d'expliquer cette pratique par la bonne réputation que connaissent les écoles privées chrétiennes au Liban — notamment au regard de leur rigueur intellectuelle et morale. Ce rapide survol de l'éducation religieuse des personnes interviewées donne à penser qu'elles auraient dû avoir une culture religieuse solide. Or, cela ne semble pas être le cas. Au contraire, il semble y avoir beaucoup de confusion à propos des distinctions entre les confessions. Par ailleurs, il semble que les musulmans de notre cohorte aient reçu l'essentiel de leur éducation religieuse musulmane en famille.
La croyance en Dieu En plus de nous intéresser à l'éducation religieuse, il nous paraissait également important, avant d'étudier la pratique religieuse à proprement parler, de nous poser une question préalable : est-ce que les informateurs croient en Dieu ? Toutes les personnes interviewées ont dit croire en Dieu à l'exception, quelque peu mitigée, de Marie. Nous disons le cas mitigé de Marie puisque celle-ci affirme aller à l'église à l'occasion, en dehors des heures de messes, pour se recueillir. Mais, un extrait de l'entretien rendra mieux sa position quant à la croyance religieuse :
Cela dit, si Marie a pris la peine d'essayer d'expliquer un peu plus quelle était sa croyance en Dieu, il n'en a pas été ainsi de tous les interviewés. Au demeurant, aucune question n'abordait plus en profondeur la question de la croyance religieuse — notre objet n'étant pas la croyance religieuse mais plutôt l'identification à une identité religieuse confessionnelle. La tendance actuelle que de nombreux chercheurs ont observée et qui consiste à se «bricoler une religion sur mesure» en empruntant des dogmes et des concepts aux différentes religions et écoles de pensée, se révèle de façon plus ou moins prononcée chez nos informateurs[118]. Toutefois, cette attitude favorable au bricolage religieux est manifeste dans le cas de Marie et de Roula. Pour les autres personnes interviewées, il faudrait davantage de recherches dans cette voie pour avoir une idée de l'emprise de cette façon de concevoir la religion sur les immigrants libanais de Montréal. Chose certaine, personne dans notre cohorte n'a semblé très sensible à la question de l'orthodoxie religieuse.
La pratique religieuse Après avoir sondé la croyance en Dieu, il nous paraissait logique de nous intéresser à la pratique religieuse. En réalité, nous nous sommes dits que la pratique religieuse pourrait être un indice de l'importance que prend l'identité confessionnelle pour une personne - surtout si cette pratique se fait à l'intérieur du cadre confessionnel de l'interviewé. En outre, nous avons aussi cru que les célébrations religieuses étaient des moments charnières pour une personne ayant une appartenance confessionnelle forte. Aussi, nous avons cherché à savoir si les personnes interviewées étaient pratiquantes. A ce propos, nous nous sommes aussitôt butés à plusieurs définitions de ce qu'est la pratique religieuse. De façon générale, plus les personnes étaient pratiquantes moins elles prétendaient l'être — comme si elles plaçaient la barre plus haut. A l'opposé, d'autres informateurs que nous aurions spontanément qualifiés de peu pratiquants — Albert en particulier — se considèrent pratiquants… Enfin, pour certains — notamment Roula (grecque catholique) et Bachir (sunnite) — il semblait y avoir une certaine confusion entre la pratique religieuse et l'intégrisme religieux. Cela dit, avant d'aller plus loin, il serait important de souligner que, dans aucun cas, la question religieuse n'a été un sujet tabou. Si Jamil seul s'est montré agacé par les questions portant sur la religion, il s'est quand même donné la peine d'y répondre correctement. Si l'on définit la pratique religieuse comme la fréquentation d'un lieu de culte de façon régulière, peu de gens parmi notre cohorte peuvent être considérés comme pratiquants — en fait, seul Habib l'est dans la mesure où il assiste chaque dimanche à la messe, fête toutes les fêtes religieuses et «aide autant qu'il peut» lors des activités de sa paroisse (maronite). Il est à noter que c'est le plus attaché à sa communauté confessionnelle parmi les chrétiens. Il préfère aller dans les églises maronites parce que «on a nos églises pourquoi aller ailleurs». Si l'on étend la définition de pratiquant à ceux qui fêtent les grandes fêtes religieuses, alors le portrait change un peu. Dans ce cas, Assad, Bachir Houeida, Jamil, Nicolas et Roula s'ajoutent à la liste des personnes qui peuvent être considérées comme pratiquantes. Qui plus est, si l'on additionne à ces personnes les interviewés à qui il arrive de prier, presque tout le monde est pratiquant. Il est important de noter que pour toutes les personnes que nous avons interviewées — qu'elles soient pratiquantes ou pas — il est tout à fait envisageable de commettre quelques petits écarts par rapport aux prescriptions religieuses — en particulier les écarts quant aux restrictions alimentaires chez les musulmans. Par exemple, si Bachir tient — autant que faire se peut — à manger halal, les deux autres informateurs musulmans (Assad et Jamil) n'y tiennent pas absolument. De plus, les trois musulmans de notre cohorte ont déjà consommé de l'alcool. Par contre, tous les trois ont affirmé éviter de manger du porc. Quant aux chrétiens, notons que personne ne jeûne durant le Carême. D'ailleurs les entretiens avec Marie et Nicolas ont démontré que les petites entorses aux règles religieuses ne semblent pas dater d'hier puisque l'on retrouve de pareils comportements chez les parents de ces informateurs. C'est ainsi que Nicolas — de père grec catholique et de mère catholique de rite romain — a été baptisé et a fait sa première communion dans les deux rites ! Un autre cas illustre bien cet état d'esprit : la mère de Marie a changé de confession pour obtenir l'annulation de son mariage. Ici, un extrait de l'entrevue avec Marie sera éclairant dans la mesure où l'interviewée n'était pas très au courant des procédures que sa mère avait faites et qui, pourtant, la touchaient elle aussi.
Comme nous le remarquions précédemment, l'orthodoxie religieuse ne semble pas être très respectée — comme en fait foi ce cas quelque peu extrême. Cela dit, nous ne nous contenterons pas de ce panorama d'ensemble. Puisque notre problématique s'intéresse à l'identité confessionnelle, il nous a semblé utile d'examiner la pratique religieuse au cas par cas et de reproduire, dans certains cas, de larges extraits de l'entrevue. Car cette question sur la pratique religieuse a ouvert bien des portes — nous reviendrons d'ailleurs sur ces ouvertures tout de suite après avoir examiné la pratique de chacun. Dans cet examen, nous irons par ordre alphabétique des prénoms (d'emprunt) des informateurs. Akram, qui tient parfois un discours frisant l'anticléricalisme, n'est pas très pratiquant. Cela dit, il a été difficile d'évaluer dans quelle mesure il est attaché à la pratique religieuse parce qu'il a systématiquement dévié les questions en traitant pour parler davantage des contraintes traditionnellement associées à la religion. Pour y voir plus clair, nous reprenons un extrait où il est question de pratique religieuse :
Malgré ce discours pas très favorable aux contraintes associées à la religion, Akram a quand même fait un mariage religieux. Ce mariage a été célébré dans son rite (syrien orthodoxe) même si sa femme est romaine catholique. Toutefois, son attachement à sa confession religieuse ne l'a pas amené à baptiser son fils dans le rite de sa confession. Ainsi, son fils a été baptisé dans la foi catholique romaine. Ici encore, nous reprenons un extrait de l'entretien dans la mesure où l'échange nous paraît instructif puisqu'il confirme deux choses : 1) le peu d'attachement d'Akram à son affiliation confessionnelle et cela, dès sa jeunesse et 2) une certaine incertitude quant à la dénomination des Eglises :
Le cas d'Albert est, lui aussi, assez particulier. Celui-ci se dit pratiquant même s'il ne va presque jamais à l'église. La pratique étant comprise par lui comme la prière à domicile. En outre, comme le montre l'extrait qui suit, Albert ne semble pas très préoccupé par le fait d'aller dans une église maronite lorsqu'il se rend à l'office :
Albert croit que sa fille a reçu le baptême dans le rite maronite mais ne se souvenait pas exactement dans quelle église. Cette incertitude démontre bien que la question religieuse n'est pas très présente dans les préoccupations d'Albert. Assad, quant à lui, ne fréquente pas la mosquée ni ne prie à la maison mais cherche à fêter les fêtes religieuses musulmanes — il jeûne le ramadan et célèbre l'Aïd el Fitr et l'Aïd el Adha. Par ailleurs, Assad ne se préoccupe pas de savoir si la viande qu'il mange est halal. Lorsqu'il est question de pratique religieuse, Bachir a tendance à souligner son éducation et la pratique de son père. S'il est sûrement le plus attaché au respect des règles religieuses musulmanes de nos trois informateurs musulmans, il se considère lui-même comme non-pratiquant. Du reste, Bachir tient un discours très séculariste : il pense que la religion est une affaire totalement privée et qu'elle ne devrait pas faire partie de la sphère publique. Pour lui, la religion est une affaire intime. En même temps, s'il a des enfants, il veut les élever dans la foi musulmane et il a tenu à faire un mariage religieux. Voici un passage de l'entretien où il s'exprime sur la pratique religieuse :
Comme nous le faisions remarquer plus tôt, Habib est sûrement la personne la plus pratiquante de toute notre cohorte. Il va à l'église tous les dimanches, célèbre toutes les fêtes religieuses, il «aide autant qu'il peut» à la paroisse et préfère fréquenter des églises maronites. Houeida se dit pratiquante même si elle ne va pas souvent à l'église. Elle tient néanmoins à célébrer les grandes fêtes religieuses — en particulier Noël et Pâques. Elle préférerait aller plus souvent à l'église maronite, en particulier pour la semaine sainte, mais, depuis son mariage, elle tend à aller à «l'église de son mari» — une église latine. Elle s'est mariée et a aussi fait baptiser son fils dans le rite catholique romain. Comme nous l'avons souligné précédemment, Jamil était plutôt réticent à répondre aux questions concernant la pratique religieuse. Nous n'avons peut-être pas été assez clair lorsque nous lui avons expliqué nos motivations puisqu'il a avoué, au cours de l'entretien, d'abord penser que notre recherche était liée à un regain d'intérêt pour les musulmans en rapport avec les attentats du 11 septembre ! Quoi qu'il en soit, une fois que nous lui avons précisé que notre recherche n'avait aucun lien avec ces événements, Jamil a été beaucoup plus détendu. Jamil ne fréquente pas de mosquée, ne tient pas à manger halal, boit rarement de l'alcool et ne mange pas de porc. Jamil a aussi affirmé jeûner le ramadan et fêter l'Aïd el Adha. Il tient à suivre ces rites parce qu'il pense qu'il est important de ne pas «renier, oublier qu'on a quand même des valeurs». Marie, elle non plus, ne peut pas être considérée comme pratiquante. D'ailleurs comme nous l'avons fait remarquer lorsque nous nous penchions sur la croyance en Dieu, Marie affirme avoir des doutes quant à l'existence de Dieu. Cependant, il lui est arrivé d'aller se recueillir dans une église :
Dans notre cohorte, Nabil (maronite), est sûrement la moins pratiquante de toutes les personnes interviewées. S'il lui arrive de fêter Noël ou Pâques, ces fêtes prennent pour lui un aspect purement social et il se refuse à aller à l'église même lors de ces fêtes. Nicolas ne fréquente pas l'église, sauf à l'occasion de Noël et de Pâques. Cependant, il affirme que, lorsque ses enfants étaient plus jeunes, il les amenait à l'église le dimanche. Mais, en plus de chercher à favoriser l'éducation religieuse de ses enfants, Nicolas soutient que la fréquentation de l'église grecque catholique (par lui et sa famille) avait aussi pour but de briser l'isolement de sa femme qui éprouvait des difficultés d'adaptation à la vie nord-américaine. Outre cela, avant de s'installer à Montréal, Nicolas n'avait jamais été très lié à sa communauté confessionnelle. Dans son cas, nous pouvons affirmer que c'est la fonction sociale de la religion qui s'affirme. Nous reparlerons de cet aspect un peu plus tard. Roula semble suivre les grandes fêtes et les moments forts du calendrier chrétien. Toutefois, elle n'accorde pas d'importance à la confession et peut aussi bien aller à une messe anglicane qu'à une messe catholique romaine.
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Karim Lebnan |
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